C'est une apothéose extraordinaire, pareille à un Dernier Jugement d'El Greco. Il faudra du temps pour déchiffrer et classer mes pensées et mes sentiments. Quant aux ceux-ci, les deux les plus frappants concernent "ce tintement rebondissant, ferrugineux, interminable, criard et frais de la petite sonnette" et l'image du Duc de Guermantes sur des "échasses vivantes".
Le premier fait ressurgir toute cette émotion intense et intime de l'amour pour un parent tant aimé et du chagrin pour sa perte, impossible d'évoquer qu'à travers cette puissante image. Il me fait voir d'un coup toute la beauté de la personnalité de ma mère. Mon image à moi est différente et pourtant la même: l'arrivée le soir après un long voyage en voiture, la figure de ma mère encadrée par la vitrine de sa cuisine, le sourire rayonnant dehors dès qu'elle entendit la voiture. Il est intéressant qu'entre tous les personnages de ce roman, ceux de la grand'mère, la mère et Françoise soient les seuls à ne pas subir les transformations bouleversantes dans le Temps. Elles restent constantes et immuables. Ce que son art arrive à cristalliser et dégager dans toute son intensité est cet amour inconditionnel et éternel.
Le second est l'inverse, un métaphore pour décrire ce processus effrayant de métamorphose que subissent tous les autres personnages. Je ne sais pas s'il était son but, mais je ressens tant de pitié pour Oriane dans ces dernières pages: jadis si brillante, si côtée; et maintenant abandonnée pour une Odette, déthrônée par une Verdurin et obligée de côter Rachel qu'elle ridiculisait tellement autrefois. C'est pareil à ce qu'on ressent pour la Berma (curieuse mais importante insertion à ce moment-là). Cet écrasement social, physique et moral que ce narrateur (devenu tout puissant et s'approchant de Proust lui-même à la fin ) imposent à ces caractères est assommant et pénible. Comme M. d'Argentcourt, la plupart des caractères sont déchiquetés d'une manière aussi acharnée que l'aurait fait Flaubert. La seule chose qui soulage cette peine est la joie que le narrateur éprouve - joie non seulement esthétique mais aussi personnel - en arrivant à une vue complète des personnages dans une quatrième dimension, le Temps, et de regagner tout le côté joyeux de sa jeunesse. Cette joie, me semble-t-il, s'incarne dans la parution de Mlle de St Loup, qui, fraîche, jeune, raccorde tous les fils rudement coupés par Atropos - Méséglise, Guermantes, Swann, Odette, Gilberte, Robert et la pauvre Albertine. Pour moi il s'agit d'une réalisation entière des caractères sur leurs échasses vivantes et chancelantes.