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Le chagrin du psychanalyste,
17 novembre 2010
Ce commentaire fait référence à cette édition : Marilyn dernières séances (Poche)
Six ans après la parution de Blonde, le vrai-faux roman de plus de 1 000 pages (en livre de poche) consacré par la romancière américaine Joyce Carol Oates à Norma Jeane Baker, alias Marilyn Monroe, le psychanalyste français Michel Schneider (énarque, ancien directeur de la musique au ministère de la culture) publiait Marilyn dernières séances, « roman » couronné par le Prix Interallié 2006.
Curieux roman, dont l'ambition en tant que tel était en principe de distraire, mais dont le propos semble aussi de reprendre, dans une perspective psychanalytique, les trois années de cure de Marilyn Monroe (1926-1962) avec son dernier psychanalyste, Ralph Greenson (1911-1978).
Curieux roman, qui intègre plusieurs documents authentiques (dont une longue lettre de Norma Jeane Baker à Greenson), et se développe autour de faits avérés, tout en reconstituant une série de dialogues.
Curieux roman, enfin, nourri de nombreuses lectures (on ne compte plus les livres consacrés à Marilyn Monroe), sans toutefois que l'auteur ait été en mesure de consulter plusieurs correspondances privées qui pourraient présenter un intérêt décisif mais restent inaccessibles, dans les bibliothèques publiques où elles sont archivées.
Prenant la précaution d'omettre toute référence directe à des personnes encore vivantes, mais faisant en quelque sorte effraction dans le cabinet du célèbre psychiatre d'Hollywood, M. Schneider brouille les pistes, bouscule les repères, et laisse le lecteur dans une relative indécision.
Dans quelle mesure s'agit-il vraiment d'un roman ? Dans quelle mesure le registre du « pseudo » est-il congruent à l'éthique de la psychanalyse ? Dans quelle mesure l'entreprise est-elle justifiée ?
Conçu dans un esprit proche de Blonde, et en quelque sorte dans le sillage du best-seller, qui lui-même doit sans doute une grosse part de son succès à la puissance du mythe Marilyn Monroe, le « roman » de M. Schneider présente des différences significatives avec celui de J. C. Oates.
On sait que la romancière américaine, peut-être débordée par l'ampleur de son sujet, dut se résoudre à supprimer plusieurs chapitres de Blonde. Si elle n'évoque pas les cures successives de l'actrice, avec quatre psychanalystes, dont Anna Freud (brièvement) puis Marianne Kris (qui avait été analysée par Freud lui-même, et sera l'analyste de Jackie Kennedy !), est-ce pour cette raison ?
La romancière situe l'essentiel de Blonde à Los Angeles (si l'on excepte un temps de formation à l'Actors Studio de New York), alors que Schneider suggère, non sans pertinence, semble-t-il, une hésitation profonde, chez Marilyn Monroe, entre Hollywood (les images) et New York (les mots).
Mais ce sont surtout trois éléments factuels qui font l'objet d'un traitement différent : les abus sexuels dont Marilyn Monroe aurait été victime avant son mariage, ses avortements, sa mort.
Oates évoque le trouble suscité dans sa famille d'adoption par la belle Norma, que le chef de famille (un simple ferrailleur) n'aurait cependant pas abusée, alors que Schneider donne pour acquis l'abus sexuel dans la famille adoptive.
Oates rapporte, à titre de rumeurs circulant dans l'entourage des Kennedy, les douze avortements que l'actrice aurait subis avant la trentaine, et consacre de nombreuses pages au désir d'enfant de Marilyn, ainsi qu'à une grossesse malheureuse datant de l'époque où la star partageait la vie d'Arthur Miller, mais le psychanalyste n'en dit pas mot.
Enfin Oates fait sienne (pour autant qu'un prétendu « roman » accrédite quoi que ce soit) la thèse de l'assassinat de l'actrice, qui dans la réalité paraît étayée par plusieurs arguments sérieux, alors que Schneider laisse les choses floues, quelque part entre « suicide probable », erreur médicamenteuse ou simple overdose, sans trancher nettement.
Point particulier qui a retenu l'attention de Schneider, mais que Oates n'a pas repris dans Blonde, Marilyn Monroe avait pour habitude de recevoir des lavements qu'elle chargeait Eunice, son employée de maison, de lui administrer !
En réalité, l'essentiel du livre de M. Schneider n'est pas tant la présentation du cas Marilyn que l'histoire de la prise en charge de l'actrice par Greenson, qui l'a accueillie dans sa famille, conseillée dans son activité artistique et coachée dans ses relations avec ses producteurs.
Que Ralph Greenson, auteur reconnu de textes théoriques sur la pratique psychanalytique, ait lui-même fait des injections à Marilyn Monroe, lui ait prescrit des barbituriques et se soit à ce point affranchi de la règle d'abstinence, dans une telle disjonction entre le dire et le faire, ne suffit-il pas à le disqualifier ? Schneider se garde de juger trop sévèrement sa dérive, ménage plutôt Greenson et reste bienveillant à son endroit.
Témoignant d'un véritable savoir-faire sans prétendre à une réussite formelle ou une originalité exceptionnelles (le Prix Interallié 2006 ne présente pas la puissance narrative de Blonde), le « roman » Marilyn dernières séances, qui est découpé en courtes séquences, multiplie les indications topographiques (nom des rues, numéro des bâtiments, nom des bâtiments), dans la recherche d'un effet de réalité qui tourne un peu au procédé.
Demeure le constat d'un échec thérapeutique affligeant, avec sous la plume de Michel Schneider cette formule, qui apporte un éclairage sur sa propre démarche comme sans doute sur bien d'autres projets littéraires :
Les livres sont les enfants du chagrin.
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