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5 internautes sur 9 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 Cruelle beauté antibiblique, 29 juin 2011
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Ce commentaire fait référence à cette édition : Médée (Poche)
Une petite pièce de rien du tout et de circonstances.

Les didascalies sont irritantes au plus haut point. Médée est sans cesse en train d'hurler. C'est la vision d'une Médée furie qui n'a aucune dimension humaine. Sa voix ne se pose que quand son intérêt est en jeu et qu'elle essaie de tromper quelqu'un, Créon par exemple, pour obtenir une faveur qu'elle va retourner contre le bienfaiteur en un tour de maIn, sans même retourner sa langue deux fois dans sa bouche. Elle passe de l'invective à la sucrerie suave et liquoreuse, et immédiatement, dès qu'elle a obtenu ce qu'elle voulait, elle repart dans l'invective. En d'autres termes cette Médée n'a jamais connu l'amour et si elle l'a connu dans une autre vie antérieure, elle ne le connaît plus depuis longtemps, que ce soit l'amour maternel, l'amour marital, l'amour tout court pour les autres. Cette Médée est une caricature.

Mais en plus elle fait sans cesse référence à sa race, la race de ceux qui dominent, la race des rois, la race des puissants qui tuent par nécessité et obligation car un roi ça tue. Ce discours en 1946 était stigmatisant car on sortait d'un bel épisode racial et cette Médée devenait ainsi une Hitler féminine. On aurait pu s'en passer. Et ce n'est pas mieux aujourd'hui. Ce discours racial est au moins raciste.

Et Médée alors apparaît comme la victime de ce racisme contre les étrangers, un racisme qu'elle retourne contre les Grecs. Mais Anouilh ne fait pas dans le détail. Ainsi par au moins trois fois il associe les Colchidiens, venus du Caucase comme il dit à des voleurs de poules comme les romanichels, les gitans, les bohémiens qui vont le long des routes dans des roulottes tirées par un cheval, moyen de locomotion et de résidence qui est celui de cette Médée. Il ne lui manque qu'une chose : voler les enfants. En fait elle se satisfera de voler ceux de Jason, qui sont aussi les siens. On ne peut pas faire plus caricature.

Elle est ensuite dépeinte comme un monstre absolu qui ne sait que trahir, y compris son propre père, et tuer, son frère, ses amants, ses enfants, sa rivale, le père de celle-ci et bien d'autres non nommément nommées mais plus qu'énumérées. Elle ne vit que par le feu et par le sacrifice humain. Et elle terminera sa carrière en brûlant à la fois ses deux enfants et elle-même après les avoir égorgés et elle ensuite dans le brasier de sa roulotte. On ne fait pas plus auto sacrifice purificatoire que cela. Mais en 1946 c'était une drôle de façon d'évoquer Auschwitz. Aujourd'hui c'est simplement grotesque.

Mais Anouilh pousse son bouchon un iota plus loin quand, par deux fois de façon explicite, il fait du couple Médée et Jason en fuite et en conquête d'aventures un couple de frères qui pratiquent l'amour en absolue égalité sexuelle. Il ne s'agit en aucune façon d'une allusion à un inceste homosexuel. Il s'agit de cela de bout en bout. Elle a aimé Jason comme l'homme et le frère qu'elle aurait aimé être. Et Jason a aimé Médée exactement de la même façon, comme le frère qu'il aurait aimé avoir.

« Deux complices devant la vie devenue dure, deux petits frères qui portaient leur sac côte à côte tout pareils, à la vie à la mort, les manches retroussées, et pas d'histoires, chacun la moitié du barda, chacun son couteau dans les coups durs, la moitié des fatigues, la moitié de la bouteille au repas [...] Et le soir, à la halte, le soldat et le capitaine se déshabillaient côte à côte, tout surpris de se retrouver un homme et une femme sous leurs deux blouses pareilles, et de s'aimer. »

Et c'est Jason qui dit tout cela. C'est Jason le pervers.

Et du centre des flammes du brasier Médée pourra renvoyer le fer : « Regarde-les, ton petit frère et ta femme, c'est moi. C'est moi, C'est l'horrible Médée. » Elle assume la perversion de Jason et s'en drape de l'horreur et de l'abomination. Le sacrifice par le feu devient alors encore plus purificateur puisqu'il brûle celle par qui les pulsions incestueuses et homosexuelles ont pu naître en Jason qui finit alors sain d'esprit et roi de Corinthe : « Il faut vivre maintenant, assurer l'ordre, donner des lois à Corinthe, et rebâtir sans illusions un monde à notre mesure pour y attendre de mourir. »

Mais cela ne peut pas effacer l'abomination de Médée qui dit à Jason : « Race d'Abel, race des justes, race des riches, comme vous parlez tranquillement. » Elle allie en un seul cliché Abel l'assassiné, les justes qui ont sauvé de possibles assassinés et les riches banquiers que l'on sait. Cette phrase qui renverse l'épisode biblique et qui fait de Médée le monstre que l'on met à mort et de Jason l'Abel qui survit à son frère, est sous-tendu d'un infernal antisémitisme, insoutenable en 1946, absurde aujourd'hui.

Dr Jacques COULARDEAU
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