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8 internautes sur 8 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Excellent ouvrage de conseils dans la conduite des affaires, 25 mars 2007
Ce commentaire fait référence à cette édition : Propos de O. L. Barenton, confiseur (Broché)
Cet ouvrage est d'une très grande pertinence dans la conduite des affaires. L'auteur a du métier. Il s'y connaît dans les attitudes à adopter pour être efficace et celles à privilégier pour éviter d'être manipulé.

Le passage sur les ingénieurs-conseils est d'une grande truculence ; croyez ce que vous comprenez, fuyez les propositions que vous ne comprenez pas et qui s'abriteraient derrière le fallacieux argument d'une technique absconse...

Par ailleurs, le clin d'aeil humoristique sur les Européens au travail vaut le détour :

« Le Français est un paresseux qui travaille beaucoup ;

L'Anglais, un paresseux qui ne fait rien ;

L'Allemand, un travailleur qui se donne du mal ;

L'Américain, un travailleur qui sait s'arranger pour ne pas faire grand'chose »

De très bons conseils à lire et relire.
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Message initial: 21 déc. 14 10:12:59 GMT+01:00
Dernière modification par l'auteur il y a 16 heures
L. ROBERT dit:
Nul ne sera étonné de vous retrouver ici, Latour, vantant les mérites de cette vieille crapule fascite d'Auguste Detoeuf ! Une icone familiale, sans doute... Est-ce que je me trompe ?

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Le père d'Auguste, Albert Detoeuf, né en 1869, est comptable à la papeterie Dambricourt Frères (futures papeteries de l'Aa), entreprise dans laquelle son père Prudent est Directeur.

La mère d'Auguste, Céline Béhal, lensoise elle, est la nièce du grand savant Auguste Béhal et est venue accoucher chez ses parents qui habitent rue de la Paix à Lens.

Auguste Detoeuf fait ses études primaires chez les frères des écoles chrétiennes de Saint-Omer. A 19 ans, il entre à l'Ecole Polytchnique et après en être diplômé en 1904, intègre tout naturellement l'Ecole des Ponts et Chaussées d'où il sortira ingénieur général dès 1907.

En 1928, Auguste Detoeuf est l'artisan de la fusion entre la Compagnie Thomson-Houston et la Société Alsacienne de Constructions Mécaniques. Ce groupe prend le nom d'Als-Thom (qui deviendra ensuite Alsthom, puis Alstom). Il en sera le Président de septembre 1928 à décembre 1940.

C'est en 1938 qu'est publié pour la première fois son célèbre livre : 'Propos d'O.L. Barenton, confiseur'.

A la même époque, Auguste Detoeuf fait paraître " Construction du syndicalisme " aux Éditions Gallimard - un ouvrage étrangement oublié, et jamais cité [et pour cause !] par les laudateurs d'Auguste Detoeuf - et avec Jacques Barnaud, crée la revue bimensuelle " les Nouveaux Cahiers " qui milite pour :

- la construction d'un syndicalisme ouvrier et patronal, apolitique et obligatoire dans une perspective anticommuniste (nous sommes en 1938...) ;

- la collaboration économique franco-allemande (nous sommes en 1938 !) ;

- un plus grand pouvoir pour l'élite technicienne avec une gestion rationnelle et dirigée de l'économie (nous sommes en 1938).

Sous l'Occupation, plusieurs membres des Nouveaux Cahiers occupent des postes importants dans le régime de Vichy.

Auguste Detoeuf est l'un d'eux. La loi du 16 août 1940 du gouvernement de Vichy crée les " Comités d'Organisation " chargé de gérer la production française. En décembre 1940, Auguste Detoeuf démissionne d'Alsthom et est nommé président du Comité d'Organisation des Industries de la Construction Electrique.

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Mais, pourquoi ne pas évoquer ici la bête noire d'Auguste Detoeuf, la philosophe Simone Weil - sans doute un nom qui, je pense, ne vous dit rien - qui sera engagée, elle, dans la lutte contre le nazisme.

Simone Weil est née en 1909 dans une famille juive d'origine alsacienne. Son père était médecin. Son frère aîné, André, fut le très grand mathématicien que l'on connait, l'un des fondateurs des mathématiques modernes. Elle entra en 1926 en classe préparatoire au lycée Henri IV, où elle eut comme professeur le philosophe Alain, et réussit deux ans plus tard le concours de l'École Normale Supérieure. Reçue à l'agrégation de philosophie, elle fut affectée, pour sa première année d'enseignement, au lycée du Puy.

Simone Weil pensait que, dans la société moderne, la possession de la culture et du savoir était une source décisive de pouvoir. Voulant aider la classe ouvrière, elle obtint de donner des cours de littérature et d'économie politique à la Bourse du travail de Saint-Étienne, tout en continuant de donner ses cours au lycée du Puy. Elle fonda également au Puy un comité intersyndical. C'était en 1931. La crise économique qui avait éclaté aux États-Unis en octobre 1929 avait atteint l'Allemagne, provoquant un énorme chômage et offrant un formidable tremplin à l'idéologie nationale-socialiste. Elle emploiera les vacances de 1932 à étudier le problème.

En janvier 1932, Simone Weil soutient une manifestation de chômeurs à Saint-Étienne. L'inspection académique la convoque pour lui proposer une mutation à Saint-Quentin, qu'elle refuse. Le commissaire de la ville la menace de la faire passer en correctionnelle. L'affaire prend une dimension nationale et les grands journaux s'en mêlent. Finalement, l'administration et le gouvernement cèdent. Elle garde son poste, mais s'éloigne des militants syndicalistes car elle ne partage pas leurs idées marxistes.

En décembre 1934, Simone Weil fait la connaissance d'Auguste Detoeuf, le patron d'Alsthom. Elle veut faire l'apprentissage de la vie de prolétaire. Celui-ci l'embauche comme ouvrière. Après quatre mois chez Alsthom, elle passe chez Carnaud, où elle travaille deux mois, puis chez Renault, ou elle travaille trois mois, toujours comme ouvrière. Chaque soir elle tient son journal. Elle le rédige minutieusement, décrivant la nature de chaque tâche, les rythmes exigés, les difficultés rencontrées, les incidents quotidiens, les relations dans l'atelier. C'est la source de " La Condition ouvrière ", un livre remarquable dans son unité, sa diversité, sa précision et sa qualité d'écriture. On le trouve en livre de poche dans la collection Folio Essais.

Quatrième de couverture : « En décembre 1934, Simone Weil entre comme "manoeuvre sur la machine" dans une usine. Professeur agrégé, elle ne se veut pas "en vadrouille dans la classe ouvrière", mais entend vivre la vocation qu'elle sent être sienne : s'exposer pour découvrir la vérité. Car la vérité n'est pas seulement le fruit d'une pensée pure, elle est vérité de quelque chose, expérimentale, "contact direct avec la réalité". Ce sera donc l'engagement en usine, l'épreuve de la solidarité des opprimés - non pas à leurs côtés, mais parmi eux. »

Le 8 août 1936, titulaire d'une carte de journaliste, Simone Weil franchit la frontière espagnole pour participer à la guerre d'Espagne avec les brigades internationales. Ses parents vont la chercher et la ramènent en France le 25 septembre.

Le 13 juin 1940, la famille Weil quitte précipitamment Paris pour gagner Marseille, où elle restera deux ans. Le 14 mai 1942, Simone s'embarque avec ses parents pour les États-Unis sur le Maréchal Lyautey. Ceux-ci resteront à New York jusqu'à la fin de la guerre. Mais Simone veut rejoindre les Forces françaises libres. Grâce à Maurice Schumann, elle obtient un poste à Londres auprès d'André Philip, à la direction de l'Intérieur et du Travail. Elle est chargée d'analyser les propositions de réforme que les comités d'étude de la Résistance ont établies, de les évaluer et de faire des contre-propositions qui sont communiquées aux commissions et au général de Gaulle : un rôle considérable, mais qui ne lui plaisait pas beaucoup. Elle souhaitait être parachutée au-dessus de la France pour aider à consolider les liens entre la résistance intérieure et la France libre. André Philip lui opposa un refus catégorique.

Le 15 avril 1943, une amie la trouva dans sa chambre, couchée à terre et prostrée. Simone Weil fut transportée à l'hôpital du Middlesex où elle mourut le 24 août, victime de la tuberculose.

Toutes ces informations ont pour source le livre de Georges Hourdin Simone Weil aux éditions La Découverte.

Les oeuvres complètes de Simone Weil - dont je ne saurais trop, Latour, pour le salut de votre âme, vous conseiller la lecture - sont publiées chez Gallimard.

Simone Weil ! Une pestiférée familiale, sans doute... Est-ce que je me trompe ?

Cordialement.

L. ROBERT.

PS : J'ai bien conscience que la lecture de certains passages des textes de Simone Weil rempliront d'effroi ou de rage bien des mécréants. Néanmoins, il est des fois où il faut être capable de supporter l'insupportable.

Publié le 21 déc. 14 10:32:02 GMT+01:00
Dernière modification par l'auteur il y a 19 heures
L. ROBERT dit:
LETTRES A AUGUSTE DETOEUF (1936-1937)

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Cher Monsieur,

Je m'en veux beaucoup de ne pas arriver à me faire pleinement comprendre de vous, car c'est certainement de ma faute. Si mon projet doit se réaliser un jour - le projet de rentrer chez vous comme ouvrière pour une durée indéterminée, afin de collaborer avec vous de cette place à des tentatives de réformes - il faudra qu'une pleine compréhension se soit établie auparavant.

J'ai été frappée de ce que vous m'avez dit l'autre jour, que la dignité est quelque chose d'intérieur qui ne dépend pas des gestes extérieurs. Il est tout à fait vrai qu'on peut supporter en silence et sans réagir beaucoup d'injustices, d'outrages, d'ordres arbitraires sans que la dignité disparaisse, au contraire. Il suffit d'avoir l'âme forte. De sorte que si je vous dis, par exemple, que le premier choc de cette vie d'ouvrière a fait de moi pendant un certain temps une espèce de bête de somme, que j'ai retrouvé peu à peu le sentiment de ma dignité seulement au prix d'efforts quotidiens et de souffrances morales épuisantes, vous êtes en droit de conclure que c'est moi qui manque de fermeté. D'autre part, si je me taisais - ce que j'aimerais bien mieux - à quoi servirait que j'aie fait cette expérience ?

De même je ne pourrai pas me faire comprendre tant que vous m'attribuerez, comme vous le faites évidemment, une certaine répugnance soit à l'égard du travail manuel en lui-même, soit à l'égard de la discipline et de l'obéissance en elles-mêmes. J'ai toujours eu au contraire un vif penchant pour le travail manuel (quoique je ne sois pas douée à cet égard, c'est vrai) et notamment pour les tâches les plus pénibles. Longtemps avant de travailler en usine, j'avais appris à connaître le travail des champs : foins - moisson - battage - arrachage des pommes de terre (de 7 h du matin à 10 h du soir...), et malgré des fatigues accablantes j'y avais trouvé des joies pures et profondes. Croyez bien aussi que je suis capable de me soumettre avec joie et avec le maximum de bonne volonté à toute discipline nécessaire à l'efficacité du travail, pourvu que ce soit une discipline humaine.

J'appelle humaine toute discipline qui fait appel dans une large mesure à la bonne volonté, à l'énergie et à l'intelligence de celui qui obéit. Je suis entrée à l'usine avec une bonne volonté ridicule, et je me suis aperçue assez vite que rien n'était plus déplacé. On ne faisait appel en moi qu'a ce qu'on pouvait obtenir par la contrainte la plus brutale.

L'obéissance telle que je l'ai pratiquée se définit par les caractères que voici. D'abord elle réduit le temps à la dimension de quelques secondes. Ce qui définit chez tout être humain le rapport entre le corps et l'esprit, à savoir que le corps vit dans l'instant présent, et que l'esprit domine, parcourt et oriente le temps, c'est cela qui a défini à cette époque le rapport entre moi et mes chefs. Je devais limiter constamment mon attention au geste que j'étais en train de faire. Je n'avais pas à le coordonner avec d'autres mais seulement à le répéter jusqu'à la minute où un ordre viendrait m'en imposer un autre. C'est un fait bien connu que lorsque le sentiment du temps se borne à l'attente d'un avenir sur lequel on ne peut rien, le courage s'efface. En second lieu, l'obéissance engage l'être humain tout entier ; dans votre sphère un ordre oriente l'activité, pour moi un ordre pouvait bouleverser de fond en comble le corps et l'âme, parce que j'étais - comme plusieurs autres - presque continuellement à la limite de mes forces. Un ordre pouvait tomber sur moi dans un moment d'épuisement, et me contraindre à forcer - à forcer jusqu'au désespoir. Un chef peut imposer soit des méthodes de travail, soit des outils défectueux, soit une cadence, qui ôtent toute espèce d'intérêt aux heures passées hors de l'usine, par l'excès de la fatigue. De légères différences de salaires peuvent aussi, dans certaines situations, affecter la vie elle-même. Dans ces conditions, on dépend tellement des chefs qu'on ne peut pas ne pas les craindre, et - encore un aveu pénible - il faut un effort perpétuel pour ne pas tomber dans la servilité. En troisième lieu, cette discipline ne fait appel, en fait de mobiles, qu'à l'intérêt sous sa forme la plus sordide - à l'échelle des sous - et à la crainte. Si on accorde une place importante en soi-même à ces mobiles, on s'avilit. Si on les supprime, si en se rend indifférent aux sous et aux engueulades, on se rend du même coup inapte à obéir avec la complète passivité requise et à répéter les gestes du travail à la cadence imposée ; inaptitude promptement punie par la faim. J'ai parfois pensé qu'il vaudrait mieux être plié à une semblable obéissance du dehors, par exemple à coups de fouet, que de devoir ainsi s'y plier soi-même en refoulant ce qu'on a de meilleur en soi.

Dans cette situation, la grandeur d'âme qui permet de mépriser les injustices et les humiliations est presque impossible à exercer. Au contraire, bien des choses en apparence insignifiantes - le pointage, la nécessité de présenter une carte d'identité à l'entrée de l'usine (chez Renault), la manière dont s'effectue la paie, de légères réprimandes - humilient profondément, parce qu'elles rappellent et rendent sensible la situation où on se trouve. De même pour les privations et pour la faim.

La seule ressource pour ne pas souffrir, c'est de sombrer dans l'inconscience. C'est une tentation à laquelle beaucoup succombent, sous une forme quelconque, et à laquelle j'ai souvent succombé. Conserver la lucidité, la conscience, la dignité qui conviennent à un être humain, c'est possible, mais c'est se condamner à devoir surmonter quotidiennement le désespoir. Du moins c'est ce que j'ai éprouvé.

Le mouvement actuel est à base de désespoir. C'est pourquoi il ne peut être raisonnable. Malgré vos bonnes intentions, vous n'avez rien tenté jusqu'ici pour délivrer de ce désespoir ceux qui vous sont subordonnés ; aussi n'est-ce pas à vous à blâmer ce qu'il y a de déraisonnable dans ce mouvement. C'est pour cela que, l'autre jour, je me suis un peu échauffée dans la discussion - ce que j'ai regretté par la suite - quoique je sois entièrement d'accord avec vous sur la gravité des dangers à craindre. Pour moi aussi, c'est au fond le désespoir qui fait que j'éprouve une joie sans mélange à voir enfin mes camarades relever une bonne fois la tête, sans aucune considération des conséquences possibles.

Cependant je crois que si les choses tournent bien, c'est-à-dire si les ouvriers reprennent le travail dans un délai assez court, et avec le sentiment d'avoir remporté une victoire, la situation sera favorable dans quelque temps pour tenter des réformes dans vos usines. Il faudra d'abord leur laisser le temps de perdre le sentiment de leur force passagère, de perdre l'idée qu'on peut les craindre, de reprendre l'habitude de la soumission et du silence. Après quoi vous pourrez peut-être établir directement entre eux et vous les rapports de confiance indispensables à toute action, en leur faisant sentir que vous les comprenez - si toutefois j'arrive à vous les faire comprendre, ce qui suppose évidemment d'abord que je ne me trompe pas en croyant les avoir compris moi-même.

En ce qui concerne la situation actuelle, si les ouvriers reprennent le travail avec des salaires peu supérieurs à ceux qu'ils avaient, cela ne peut se produire que de deux manières. Ou ils auront le sentiment de céder à la force, et se remettront au travail avec humiliation et désespoir. Ou on leur accordera des compensations morales, et il n'y en a qu'une possible : la faculté de contrôler que les bas salaires résultent d'une nécessité, et non pas d'une mauvaise volonté du patron. C'est presque impossible, je le sais bien. En tout cas les patrons, s'ils étaient sages, devraient tout faire pour que les satisfactions qu'ils accorderont donnent aux ouvriers l'impression d'une victoire. Dans leur état d'esprit actuel, ils ne supporteraient pas le sentiment de la défaite.

Je reviendrai sans doute à Paris mercredi soir. Je passerai volontiers chez vous jeudi ou vendredi matin avant 9 heures, si toutefois je ne vous dérange pas et s'il vous paraît utile que nous causions. Je me connais ; je sais qu'une fois cette période d'effervescence passée je n'oserai plus aller ainsi chez vous, de peur de vous importuner, et, de votre côté, vous serez peut-être de nouveau entraîné par le courant des occupations quotidiennes à ajourner certains problèmes.

Si je risque de vous déranger le moins du monde, vous n'aurez qu'à me le faire savoir, ou bien simplement ne pas me recevoir. Je sais très bien que vous avez bien autre chose à faire qu'à causer.

Croyez à toute ma sympathie.

S. WEIL.

P.-S. -Vous avez vu les Temps modernes 25, je suppose ? La machine à manger, voilà le plus beau et le plus vrai symbole de la situation des ouvriers dans l'usine.

Publié le 21 déc. 14 10:40:51 GMT+01:00
Dernière modification par l'auteur il y a 19 heures
L. ROBERT dit:
Vendredi.

Cher Monsieur,

Ce matin, j'ai réussi à pénétrer par fraude chez Renault, malgré la sévérité du service d'ordre. J'ai pensé qu'il pouvait être utile de vous communiquer mes impressions.

1° Les ouvriers ne savent rien des pourparlers. - On ne les met au courant de rien. Ils croient que Renault refuse d'accepter le contrat collectif. Une ouvrière m'a dit : il paraît que pour les salaires, c'est arrangé, mais il ne veut pas admettre le contrat collectif. Un ouvrier m'a dit : pour nous je crois que ça se serait arrangé il y a 3 jours, mais comme les gens de la maîtrise nous ont soutenus, nous les soutenons à notre tour. Etc. - Ils trouvent, hélas, naturel de ne rien savoir. Ils ont tellement l'habitude...

2° On commence nettement à en avoir marre. Certains, quoique ardents, l'avouent ouvertement.

3° Il règne une atmosphère extraordinaire de défiance, de suspicion. Un cérémonial singulier : ceux qui sortent et ne rentrent pas, qui s'absentent sans autorisation, on les voue à l'infamie en écrivant leurs noms sur un tableau dans un atelier (coutume russe), en les pendant en effigie et en organisant en leur honneur un enterrement burlesque. Presque sûrement, à la reprise du travail, on exigera leur renvoi. Par ailleurs, peu de camaraderie dans l'atmosphère. Silence général.

4° Il y a 3 jours (je crois) un syndicat « professionnel » des agents de maîtrise (à partir des régleurs inclusivement !) a été constitué, sur l'initiative des Croix de Feu à ce qu'on dit. Les ouvriers disent qu'il a été dissous dès le lendemain, et que 97 % des agents de maîtrise et techniciens ont adhéré à la C. G. T.

Seulement la caisse d'assurances de Renault - qui occupe un local de Renault, et fait partie de l'entreprise - est en grève, mais sans drapeaux à la porte, et affiche deux exemplaires d'un papier démentant la dissolution du syndicat, annonçant qu'il compte 3.500 adhérents, qu'il en a été constitué d'autres semblables chez Citroën, Fiat, etc., et qu'il va immédiatement se mettre à recruter parmi les ouvriers. Cela à quelques mètres des bâtiments où flottent les drapeaux rouges. Nul ne semble se soucier de lacérer ces papiers ou même de les démentir.

Conclusion : il est certain à présent qu'il y a manœuvre. Mais de qui ? Maurice Thorez a fait un discours invitant clairement à mettre fin à la grève.

J'en arrive à me demander si les cadres subalternes du parti communiste n'ont pas échappé à la direction du parti pour tomber aux mains d'on ne sait qui. Car il est assez clair que tout se fait encore au nom du parti communiste (Internationale, banderoles, faucilles et marteaux, etc., à profusion), quoiqu'il coure le bruit d'une mauvaise réception faite à Costes.

J'en reste toujours à mon idée, peut-être utopique, mais la seule issue, il me semble, autre que l'État totalitaire. Si la classe ouvrière impose aussi brutalement sa force, il faut qu'elle assume des responsabilités correspondantes. Il est inadmissible et en dernière analyse impossible qu'une catégorie sociale irresponsable impose ses désirs par la force et que les chefs, seuls responsables, soient contraints de céder. Il faut ou un certain partage des responsabilités, ou un rétablissement brutal de la hiérarchie, lequel n'irait sans doute pas, de quelque manière qu'il se fasse, sans effusion de sang.

J'imagine très bien un chef d'entreprise disant en substance à ses ouvriers, une fois le travail repris (si les choses s'arrangent tant bien que mal, provisoirement) : on entre de votre fait dans une ère nouvelle. Vous avez voulu mettre fin aux souffrances que vous imposaient depuis des années les nécessités de la production industrielle. Vous avez voulu manifester votre force. Fort bien. Mais il en résulte une situation entendez faire peser la force de vos revendications sur les entreprises industrielles, vous devez pouvoir faire face aux responsabilités des conditions nouvelles que vous avez suscitées. Nous sommes désireux de faciliter l'adaptation de l'entreprise à ce nouveau rapport de forces. À cet effet, nous favoriserons l'organisation de cercles d'études techniques, économiques et sociales dans l'usine. Nous donnerons des locaux à ces cercles, nous les autoriserons à faire appel, pour des conférences, d'une part aux techniciens de l'usine, d'autre part à des techniciens et économistes membres des organisations syndicales ; nous organiserons pour eux des visites de l'usine avec explications techniques, nous favoriserons la création de bulletins de vulgarisation ; tout cela pour permettre aux ouvriers, et plus particulièrement aux délégués ouvriers, de comprendre ce qu'est l'organisation et la gestion d'une entreprise industrielle.

C'est une idée hardie, sans doute, et peut-être dangereuse. Mais qu'est-ce qui n'est pas dangereux en ce moment ? L'élan dont sont animés les ouvriers la rendrait peut-être praticable. En tout cas je vous demande instamment de la prendre en considération.

Je conçois ainsi la question de l'autorité, sur le plan de la pure théorie : d'une part les chefs doivent commander, bien sûr, et les subordonnés obéir ; d'autre part les subordonnés ne doivent pas se sentir livrés corps et âme à une domination arbitraire, et à cet effet ils doivent non certes collaborer à l'élaboration des ordres, mais pouvoir se rendre compte dans quelle mesure les ordres correspondent à une nécessité.

Mais tout ça, c'est l'avenir. La situation présente se résume ainsi :

1° Les patrons ont accordé des concessions incontestablement satisfaisantes, d'autant que vos ouvriers se sont trouvés satisfaits à moins.

2° Le parti communiste a pris officiellement position (quoique avec des périphrases) pour la reprise du travail, et par ailleurs je sais de source sûre que dans certains syndicats les militants communistes ont effectivement travaillé à empêcher la grève (services publics).

3° Les ouvriers de chez Renault et sans doute des autres usines ignorent tout des pourparlers en cours ; ce ne sont donc pas eux qui agissent pour empêcher l'accord.

J'ai écrit à Roy (qui aujourd'hui est absent de Paris) pour lui donner ces renseignements, et je les ai également transmis à un militant responsable de l'Union des syndicats de la Seine, un camarade sérieux et qui leur a accordé l'attention convenable.

Tout ce que je vous dis là se rapporte à la situation présente ; car le refus de la convention conclue entre les patrons et la C. G. T. (15 à 7 %) semble avoir été au contraire tout à fait spontané.

Bien sympathiquement.

S. WEIL.

Je reviendrai sans doute à Paris demain soir pour 24 h. Il est extrêmement pénible et angoissant de devoir rester en province dans une pareille situation.

Publié le 21 déc. 14 10:43:53 GMT+01:00
Dernière modification par l'auteur il y a 18 heures
L. ROBERT dit:
A) Lettre de Simone Weil

Cher ami,

Dans le train, j'ai entendu causer deux patrons, moyens patrons apparemment (voyageant en seconde, ruban rouge), l'un, semblait-il, provincial, et l'autre faisant la navette entre la province et la région parisienne, le premier dans le textile, le second dans le textile et la métallurgie ; cheveux blancs, un peu corpulents, air très respectable ; le second jouant un certain rôle dans le syndicalisme patronal de la métallurgie parisienne. Leurs propos m'ont semblé si remarquables que je les ai notés en arrivant chez moi. Je vous les transcris (en les mêlant de quelques commentaires)

...............................................................................

« Voilà qu'on reparle du contrôle de l'embauche et de la débauche. Dans les mines, on met des commissions paritaires, oui, avec les représentants ouvriers à côté du patron. Vous vous rendez compte ? On ne va plus pouvoir prendre et renvoyer qui on veut ? - Oh ! c'est incontestablement une violation de la liberté. -C'est la fin de tout ! -Oui, vous avez raison ; comme vous disiez tout à l'heure, ils font si bien qu'on est complètement dégoûté, si dégoûté qu'on ne prend plus les commandes, même si on en a. - Parfaitement. - Nous, nous avons voté à la presque unanimité une résolution pour dire qu'on ne veut pas du contrôle, qu'on fermerait plutôt les usines. Si on en faisait autant partout, ils devraient céder. - Oh ! si la loi passait, on n'aurait plus qu'à fermer tous. - Oui, quoi, on n'a plus rien à perdre... »

Parenthèse : Il est étrange que des hommes qui sont bien nourris, bien vêtus, bien chauffés, qui voyagent confortablement en seconde, croient n'avoir rien à perdre. Si leur tactique, qui était celle des patrons russes en 1917, amenait un bouleversement social qui les chasse, errants, sans ressources, sans passeport, sans carte de travail, en pays étranger, ils s'apercevraient alors qu'ils avaient beaucoup à perdre. Dès maintenant, ils pourraient se documenter auprès de ceux qui, ayant occupé en Russie des situations équivalentes aux leurs, sont encore aujourd'hui à peiner misérablement comme manœuvres chez Renault.

« ...Oui, quoi, on n'a plus rien à perdre ! - Rien. - Et puis enfin, on serait comme un capitaine de navire qui n'a plus rien à dire, qui n'a plus qu'à s'enfermer dans sa cabine, pendant que l'équipage est sur la passerelle. »

...............................................................................

« ...Le patron est l'être le plus détesté. Détesté de tout le monde. Et c'est lui pourtant qui fait vivre tout le monde. Comme c'est étrange, cette injustice. Oui, détesté de tous, - Autrefois, au moins, il y avait des égards. Je me souviens, dans ma jeunesse... - C'est fini, ça. - Oui, même là où la maîtrise est bonne... - Oh ! les salopards ont fait tout ce qu'il fallait pour nous amener là. Mais ils le paieront. »

Cette dernière parole sur un ton de haine concentrée. Sans vouloir être alarmiste, de pareilles conversations, il faut le reconnaître, ne peuvent avoir lieu que dans une atmosphère qui n'est pas celle de la paix civile.

« ... On ne s'en rend pas du tout compte, mais le fleuve de la vie sociale dérive de la caisse des patrons. S'ils fermaient tous en même temps, qui est-ce qui pourrait faire quoi que ce soit ? On sera forcé d'en venir là, alors les gens comprendront. Les patrons ont eu le tort d'avoir peur. Ils n'avaient qu'à dire : les leviers de commande, c'est nous qui les avons. Et ils auraient imposé leur volonté. »

On les aurait bien étonnés en leur disant que leur plan n'est que l'équivalent patronal de la grève générale, à l'égard de laquelle, sans doute, ils n'ont pas assez de mots pour exprimer leur réprobation. Si les patrons peuvent légitimement faire une telle grève pour avoir le droit de prendre ou renvoyer qui bon leur semble, pourquoi les ouvriers ne pourraient-ils pas faire la grève générale pour avoir le droit de n'être pas refusés ou renvoyés par caprice ? Eux, dans les sombres années 1934-35, n'avaient vraiment plus grand-chose à perdre.

Par ailleurs, ces deux braves messieurs n'ont même pas l'air d'imaginer que si les patrons bouclaient tous ensemble, on rouvrirait les usines sans leur demander la clef et on les ferait tourner sans eux. L'exemple de la Russie tend à faire penser que les années qui suivraient ne seraient agréables pour personne mais elles ne le seraient surtout pas pour eux.

« ...Oui, après tout, on n'a plus rien à perdre. Oh ! non, plus rien du tout; autant crever. - Oui, s'il faut crever, en tout cas, il vaut mieux crever en beauté. - J'ai bien l'impression que cela va être maintenant la bataille de la Marne des patrons. Ils sont complètement acculés, et maintenant... »

Ici l'arrêt du train a mis fin à la conversation. L'évocation de la bataille de la Marne, elle aussi, fait plutôt songer à la guerre civile qu'à de simples conflits sociaux. Ces souvenirs militaires, ces termes de « crever » et « on n'a plus rien à perdre », répétés à satiété, sonnaient d'une manière assez comique de la part de ces messieurs corrects, bedonnants, bien nourris, ayant au plus haut point cet aspect confortable, pacifique et rassurant qui est celui du Français moyen.

Ce n'est là qu'une conversation particulière. Mais je pense qu'une conversation, dans un lieu presque public, entre deux personnes - et c'était évidemment le cas - dont l'originalité n'est pas la principale qualité, ne peut avoir lieu que si une atmosphère assez générale la rend possible ; de sorte qu'une seule conversation est concluante. Celle-là est, je crois, bonne à mettre au dossier qu'on pourrait constituer à la suite de l'article de Detoeuf : Sabotage patronal et sabotage ouvrier. J'avais donné raison, en gros, à Detœuf ; je crois encore qu'il a eu raison, mais plus pour une période à présent écoulée que pour le moment présent. Ou plutôt, pour ne pas exagérer, je pense que la situation se développe de manière à lui donner un peu moins raison tous les jours. En tout cas, ce qu'on doit constater, c'est que des pensées de sabotage circulent ; que chez certains le dégoût a provoqué l'équivalent patronal d'une grève perlée. Du moins c'est ce que j'ai entendu affirmer en propres termes ; je vous garantis l'exactitude des phrases que je vous rapporte. *

Vous pouvez publier cette lettre dans les Nouveaux Cahiers, (C'est même pour cela que je vous l'écris.)

Bien amicalement.

S. WEIL.

P.-S. - Voici ce que la situation présente a de plus paradoxal. Les patrons, parce qu'ils croient qu'ils n'ont plus rien à perdre, prennent le vocabulaire et l'attitude révolutionnaire. Les ouvriers, parce qu'ils croient qu'ils ont quelque chose d'assez important à perdre, prennent le vocabulaire et l'attitude conservatrice.

Publié le 21 déc. 14 10:47:38 GMT+01:00
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L. ROBERT dit:
B) Réponse de A. Detoeuf

Ma chère amie,

La conversation que vous rapportez est des plus intéressantes ; sans généraliser au point où vous le faites, je crois qu'elle reflète un état d'esprit des plus fréquents. Mais elle ne m'inspire pas les mêmes réflexions qu'à vous. Vous raisonnez avec votre âme qui s'identifie, par tendresse et esprit de justice, avec l'âme ouvrière, alors qu'il s'agit de comprendre des patrons, qui sont peut-être d'anciens ouvriers, mais qui sont certainement depuis longtemps des patrons.

Voulez-vous que nous laissions de côté ce qu'il y a d'un peu grotesque, et aussi d'un peu odieux dans le fait d'être bedonnant, bien nourri ? C'est un malheur que les deux industriels que vous avez rencontrés et moi-même partageons avec des représentants de la classe ouvrière, et même avec des ouvriers, qui ne jugent pas pour cela que tout soit pour le mieux dans le meilleur des mondes. Si j'insiste sur ce point, secondaire assurément dans votre esprit, c'est qu'à la vérité, dans l'exposé objectif de la conversation que vous avez entendue, et dans les commentaires d'une logique impitoyable qui l'accompagnent, ce seul caractère pittoresque, physique, parle à l'imagination et écarte ainsi, me semble-t-il, de la sérénité nécessaire.

Oublions donc, si vous le voulez bien, l'aspect physique de vos deux patrons. Que résulte-t-il de leur conversation ? Incontestablement qu'ils sont exaspérés, qu'ils croient n'avoir plus rien à perdre, qu'ils sont disposés à fermer leurs usines pour résister à une loi sur l'embauchage qui les priverait de certaines prérogatives qu'ils jugent indispensables à leur gestion, et qu'une grève générale des patrons leur paraîtrait une insurrection patriotique.

Vous leur dites qu'ils ont beaucoup plus à perdre qu'ils ne le croient, qu'ils envisagent d'user d'un moyen d'action qu'ils réprouvent chez leurs employés, que leurs usines fonctionneront bien sans eux ; et vous concluez que la tendance au sabotage patronal s'accroît.

Et, dans tout cela, il y a une part de vérité, mais, à mon sens, cette part de la vérité qui ne peut conduire, dans l'immédiat, à rien de pratique, à rien de meilleur.

Mettez-vous un peu à la place de vos deux patrons. Ces hommes ont cru être tout-puissants dans leur entreprise ; ils y ont risqué ce qu'ils avaient d'argent ; ils ont probablement peiné longtemps et durement, avec de graves soucis ; ils se sont débattus pendant des années contre tout le monde : leurs concurrents, leurs fournisseurs, leurs clients, leur personnel. Ils ont été formés à regarder le monde comme composé d'ennemis, à ne pouvoir compter sur personne, que sur quelques employés exceptionnels, dont, la plupart du temps, ils trouvaient le dévouement naturel. Ils ont l'impression de n'avoir jamais rien demandé à personne, de n'avoir jamais désiré qu'une chose, c'est qu'on leur fiche la paix ; qu'on les laisse se débrouiller. Se débrouiller, en roulant quelquefois celui-ci, en écrasant quelquefois celui-là, il est vrai. Mais sans remords, sans l'ombre d'un souci, puisqu'ils appliquent la règle commune ; puisqu'ils jouent le jeu ; puisque personne ne leur a appris qu'il y a une solidarité sociale ; puisque personne autour d'eux ne la pratique. Ils sont assurés d'avoir fait leur devoir, en essayant de gagner de l'argent ; et ils accueillent volontiers cette idée supplémentaire qu'en défendant leur peau, ce qui est leur principale raison d'agir, ils enrichissent la collectivité et rendent service à la nation. Ils en sont d'autant plus convaincus, qu'ils ont vu, à côté d'eux, des gens gagner plus d'argent qu'eux en se bornant à jouer des rôles de commissionnaires, d'intermédiaires, à spéculer et quelquefois à escroquer l'épargne, sans être punis.

Ajoutez à cela que les dernières années de ce régime les ont persuadés que, seules, la menace et la violence réussissent ; qu'en criant assez fort, qu'en se montrant assez indisciplinés vis-à-vis de l'État, qu'en affirmant qu'on entend se soustraire aux lois, on est assuré (à la condition d'être assez nombreux) non seulement de l'impunité, mais encore du succès. Et vous voudriez que, seuls, ils conservent le souci de ne pas créer de difficultés au Gouvernement, à un Gouvernement appuyé par un parti qui envisage leur totale dépossession !

Je ne vous dis pas ici que leurs raisons soient valables, que leur sentiment soit juste ; je vous demande seulement de constater qu'à moins d'être au-dessus de l'humanité, ils ne peuvent guère penser autrement.

Lorsqu'ils parlent de « crever », lorsqu'ils disent « qu'ils n'ont plus rien à perdre », pour une part, ils exagèrent ; ils cherchent à la fois, à trouver chez le confrère cet appui qui leur a toujours manqué, et à le convaincre qu'ils ont plus d'énergie et d'esprit collectif qu'ils n'en ont réellement. Mais ils le croient vraiment. Et ici, il faut bien que vous fassiez un effort d'imagination pour vous rendre compte que ces hommes n'ont pas tant d'imagination que vous leur en prêtez. N'avoir plus rien à perdre, pour eux, c'est abandonner leur entreprise, leur raison d'être, leur milieu social, tout ce qui est, pour eux, l'existence. Ils ne connaissent pas la faim, ils ne peuvent pas imaginer la faim ; ils ne connaissent pas l'exil, ils ne peuvent pas imaginer l'exil ; mais ils connaissent l'exemple de la faillite, de la ruine, du déclassement, des enfants qu'on ne peut pas établir comme il était de toute éternité entendu qu'on les établirait. Et la destruction des conditions habituelles de leur existence, c'est, pour eux, la destruction de leur existence. Supposez qu'on vous dise : vous continuerez à bien manger, à avoir chaud ; on s'occupera de vous, mais vous serez idiote et considérée par tous comme une épave. Ne diriez-vous pas : « Je n'aurai plus rien à perdre » ? Ce qu'est pour vous l'activité de votre esprit - ce que sont pour vous vos émotions sociales, morales, esthétiques, pour eux, tout cela est accroché à leur usine, à une usine qui a toujours fonctionné d'une certaine façon et qu'ils n'imaginent pas fonctionnant autrement. Je laisse de côté exprès tout ce qu'il peut y avoir chez eux de beau, de noble, de désintéressé. Car il y a tout de même de tout cela ; mais pour le découvrir, il faudrait avoir exercé vis-à-vis d'eux sa sympathie depuis longtemps.

Accordez-moi donc que vos deux patrons ne peuvent guère penser autrement qu'ils ne font, et passons à un second point. Sont-ils inutiles, et, comme vous le dites, se passera-t-on d'eux ? Je ne crois ni l'un ni l'autre. S'il est relativement aisé de remplacer le dirigeant d'une grande entreprise par un fonctionnaire, le petit patron ne peut être remplacé que par un patron. Fonctionnarisée, son entreprise s'arrêterait très vite. Toute son activité, tout son débrouillage, toute son adaptation quotidienne à une situation sans cesse changeante, toute cette action qui exige des décisions, des risques, des responsabilités ininterrompues est tout le contraire de l'action du salarié, surtout du salarié d'une collectivité. De toutes les difficultés qu'a rencontrées l'économie communiste russe, celles qui viennent de la suppression du petit commerce, de la petite industrie, de l'artisanat, sont les plus graves, celles qu'elle n'a pas surmontées et qu'elle ne surmontera pas. Quelle que soit l'Économie nouvelle qu'on envisage, le patronat petit et moyen demeurera. Vous trouvez qu'il comprend mal la situation ; il ne la comprendra pas du jour au lendemain ; mais il peut apprendre à la comprendre. Il a déjà, depuis dix-huit mois, appris beaucoup plus qu'on ne croit.

Ne faites donc pas la même erreur que lui. Il veut faire des choses que vous jugez absurdes, et vous avez besoin de lui. Si vous voulez qu'il ne les fasse pas, il faut tâcher de le calmer. Certaines précautions sont nécessaires pour l'embauchage et le débauchage : il faut les prendre, mais en les réduisant au strict minimum indispensable ; notamment, est-ce bien sur les petits patrons que doit s'exercer l'effort de réglementation pour la protection de la masse ouvrière ? Je ne le crois pas. Si les embauchages sont faits correctement dans la grande industrie, ne croyez-vous pas que le jeu naturel de l'offre et de la demande conduira à l'embauchage correct dans la petite industrie ? Si vous voulez réglementer un trop grand nombre d'entreprises, vous créez un fonctionnariat excessif, un contrôle impraticable, des frictions constantes. Ce n'est pas par une action directe, c'est par une action indirecte que vous devez arriver à faire l'éducation du patronat petit et moyen. Celui-ci a l'habitude de s'adapter à ce qui est la force des choses ; s'il proteste aujourd'hui, c'est parce qu'il a devant lui la force des hommes, d'hommes qu'il n'a pas choisis, d'hommes qu'il estime tyranniques.

N'essayez pas de lui imposer votre volonté par des règlements qu'il ne comprend pas ; vous n'y arriveriez pas. D'une part, vous ne pourrez le remplacer, non seulement parce que l'État échouera lamentablement dans cet essai, mais parce qu'il n'osera jamais l'entreprendre. Les masses ouvrières sont concentrées, il est vrai, mais elles ne représentent qu'un quart de ce pays ; elles ne peuvent lui imposer leur volonté. Pour avoir, faute d'expérience, manqué de mesure dans leurs revendications de salaires, voici qu'une grande partie du pays les désavoue, sinon en paroles, du moins du fond du cœur. Ce n'est point en France qu'une exploitation d'État des petites entreprises sera jamais envisagée. Et, d'autre part, si vous renoncez à l'exploitation directe, soyez assurée que vos règlements multiples, divers et nécessairement inhumains, seront rapidement tournés, moqués, et tomberont en désuétude.

Vos patrons sont exaspérés ; pas au point, soyez-en assurée, d'oublier leur intérêt personnel, qui, pour une grande part, se confond avec l'intérêt général. Une grève générale contre des menaces de législation étroite de l'embauchage, je ne la considère pas comme exclue ; car il s'agit de mesures qui atteignent chacun directement dans ce qu'il croit être ses œuvres vives. Mais ce n'est qu'une manifestation. Ce qui est redoutable, ce n'est pas cela ; c'est l'état d'esprit avec lequel sera appliquée une législation peut-être bureaucratique, peut-être tatillonne, peut-être anti-économique, peut-être même anti-sociale ; une législation qui ne sera pas comprise par une partie de ceux à qui elle s'appliquera. Il faut une législation qui soit comprise, et pour cela qui ne transforme pas du tout au tout le régime actuel ; qui empêche les abus sans prétendre régler l'exercice courant de l'autorité patronale. Et elle est possible. Mais il faut la vouloir et ne pas se laisser entraîner à jeter le désordre, sous le prétexte d'établir un peu d'ordre ; à exaspérer une partie, et la plus active peut-être de l'Économie, sous le prétexte d'établir la paix sociale ; à promulguer, avec un gouvernement aussi faible que celui que nous avons, des lois que ce gouvernement sera, dès l'origine, incapable d'appliquer.

Il faut accepter qu'il y ait des hommes bedonnants et qui ne raisonnent pas toujours très juste, pour qu'au lieu de quelques chômeurs à peu près secourus, il n'y ait pas un peuple entier crevant de faim et exposé à toutes les aventures.

A. DETOEUF,

Publié le 21 déc. 14 10:51:43 GMT+01:00
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L. ROBERT dit:
PRINCIPE D'UN PROJET POUR UNE REGIME INTERIEUR NOUVEAU DANS LES ENTREPRISES INDUSTRIELLES
(1936-1937 ?)

Nous nous trouvons en ce moment dans un état d'équilibre social instable qu'il y a lieu de transformer, si possible, pour une certaine période, en un équilibre stable. Malgré l'opposition qui existe entre les objectifs et les aspirations des deux classes en présence, cette transformation est en ce moment conforme à l'intérêt des deux parties. La classe ouvrière a un intérêt vital à assimiler ses conquêtes récentes, à les fortifier, à les implanter solidement dans les mœurs. Seuls quelques fanatiques irresponsables, d'ailleurs sans influence, peuvent désirer dans la période actuelle précipiter sa marche en avant. Les patrons soucieux de l'avenir prochain de leurs entreprises ont eux aussi intérêt à cette consolidation. Ils ne pourraient revenir à l'état de choses d'il y a un an qu'au prix d'une lutte acharnée qui causerait beaucoup de dégâts, qui ruinerait beaucoup d'entreprises, qui tournerait peut-être à la guerre civile, et qui aurait cinquante pour cent de chances d'aboutir à la dépossession définitive du patronat. D'autre part un ordre nouveau, même s'il comporte de leur part certaines concessions importantes, serait de beaucoup préférable pour les patrons au désordre qui, s'il faut les croire, règne actuellement dans un certain nombre d'entreprises, et à l'incertitude qui les exaspère. Dans ces limites précises et sur cette base on peut concevoir pour une certaine période une collaboration constructive entre les éléments sérieux et responsables de la classe ouvrière et du patronat.

L'élaboration d'un nouveau régime intérieur des entreprises pose un problème dont les données sont déterminées en partie par le régime actuel, mais qui, dans son essence, est lié à l'existence de la grande industrie, indépendamment du régime social. Il consiste à établir un certain équilibre, dans le cadre de chaque entreprise, entre les droits que peuvent légitimement revendiquer les travailleurs en tant qu'êtres humains et l'intérêt matériel de la production. Un tel équilibre ne s'établirait automatiquement que s'il pouvait y avoir coïncidence parfaite entre les mesures à prendre en vue de ces deux objectifs ; coïncidence qui n'est concevable dans aucune hypothèse. En fait, cet équilibre ne peut jamais être fondé que sur un compromis. L'existence actuelle du régime capitaliste n'intervient dans les données du problème que pour donner un sens déterminé à la notion de l'intérêt de la production ; cet intérêt, dans le régime actuel, se mesure dans chaque entreprise par l'argent et se définit d'après les lois de l'économie capitaliste. Les patrons, en raison des avantages personnels qu'ils poursuivent, mais bien plus encore en raison de leur fonction, représentent nécessairement l'intérêt de la production ainsi défini. Ils tendent tout naturellement à faire de cet intérêt la règle unique de l'organisation des entreprises. Ils y ont à peu près complètement réussi, à la naturellement à faire entrer leurs droits et leur dignité d'hommes en ligne de compte. Ils ont accompli de sérieux progrès dans ce sens en juin dernier.

Il s'agit à présent de cristalliser ces progrès en un régime nouveau, qui serve la production dans toute la mesure compatible avec l'état d'esprit actuel des ouvriers, avec le sentiment renouvelé de la dignité et de la fraternité ouvrière, avec les avantages moraux acquis. Le sens dans lequel doit s'accomplir cette tentative est indiqué par la nature même du problème. Le patronat, dans sa mission de défendre la production de l'entreprise, a vu s'affaiblir entre ses mains les armes dont il disposait à l'égard des ouvriers : la terreur, l'excitation des petites jalousies, l'appel à l'intérêt personnel le plus sordide. Ce qui a été perdu de ce côté, il faut essayer de le regagner du côté des mobiles élevés auxquels le patronat s'adressait si rarement : l'amour-propre professionnel, l'amour du travail, l'intérêt pris dans la tâche bien accomplie, le sentiment de la responsabilité.

Il faut en second lieu que les ouvriers se sentent liés à la production par autre chose que par la préoccupation obsédante de gagner quelques sous de plus en gagnant quelques minutes sur les temps alloués. Il faut qu'ils puissent mettre en jeu les facultés qu'aucun être humain normal ne peut laisser étouffer en lui-même sans souffrir et sans se dégrader, l'initiative, la recherche, le choix des procédés les plus efficaces, la responsabilité, la compréhension de l'œuvre à accomplir et des méthodes à employer. Ce ne sera possible que si la première condition est réalisée. Le sentiment d'infériorité n'est pas favorable au développement des facultés humaines.

C'est à cette double préoccupation que répondent les indications suivantes :

1. DISCIPLINE DU TRAVAIL

La discipline du travail ne doit plus être unilatérale, mais reposer sur la notion d'obligations réciproques. À cette condition seulement elle peut être acceptée, et non plus simplement subie. La direction d'une entreprise a la responsabilité du matériel et de la production : à ce titre son autorité doit jouer sans aucune entrave, dans certaines limites bien définies. Mais ce n'est pas à la direction que doit être confiée la responsabilité de la partie vivante d'une entreprise ; cette responsabilité doit revenir à la section syndicale, et celle-ci doit posséder un pouvoir, également dans des limites bien définies, pour la sauvegarde des êtres humains engagés dans la production. La discipline d'une entreprise doit reposer sur la coexistence de ces deux pouvoirs.

La section syndicale doit imposer le respect de la vie et de la santé des ouvriers. Tout ouvrier doit pouvoir en appeler à elle s'il reçoit un ordre qui mette en péril sa santé ou sa vie ; soit qu'on lui impose un travail malsain, ou trop dur pour ses forces physiques, ou une cadence impliquant des risques d'accident grave, ou une méthode de travail dangereuse ; elle doit pouvoir en pareil cas, dans les circonstances graves, couvrir de son autorité un refus d'obéissance sérieusement motivé ; elle doit enfin pouvoir faire appliquer les dispositifs de sécurité et les mesures d'hygiène qu'elle juge nécessaires et empêcher d'une manière générale la cadence du travail d'atteindre une vitesse dangereuse ou épuisante. Au cas où la direction contesterait la justesse de ses décisions, elle doit être dans l'obligation de produire l'avis motivé d'hommes qualifiés choisis selon la circonstance (médecins ou techniciens).

La direction doit avoir pleine autorité, dans les limites déterminées par les droits de la section syndicale, pour veiller au respect du matériel, à la qualité et à la quantité du travail, à l'exécution des ordres. Elle doit avoir le pouvoir absolu de déplacer les ouvriers dans l'entreprise, sous la seule réserve qu'il lui serait interdit, lorsqu'un ouvrier déplacé subit de ce fait un déclassement, de mettre à sa place primitive un autre ouvrier embauché au-dehors ou pris dans une catégorie inférieure.

Ces deux autorités doivent s'appuyer l'une et l'autre, le cas échéant, par des sanctions. La direction peut prendre des sanctions pour négligence, faute professionnelle, mauvais travail ou refus d'obéir. La section syndicale à son tour doit pouvoir prendre des sanctions, soit contre la direction, soit contre les agents de maîtrise, dans le cas où ses décisions, prises dans le cadre indiqué plus haut et régulièrement motivées, n'auraient pas été exécutées et où il en serait résulté un dommage effectif ou un danger sérieux.

Le mode d'application des sanctions pourrait être déterminé comme suit. La personne menacée de sanction pourrait toujours en appeler devant une commission tripartite (ouvriers, techniciens, patrons) fonctionnant pour un groupe d'entreprises ; et au cas où cette commission ne serait pas unanime, en appeler de nouveau devant un expert nommé d'une manière permanente par les fédérations ouvrière ou patronale, ou, à leur défaut, par le gouvernement. Toute sanction confirmée serait automatiquement aggravée d'une manière considérable, toute sanction non confirmée vaudrait une amende à la partie qui l'aurait proposée.

Les sanctions seraient d'une part, pour l'ensemble du personnel salarié, le déclassement temporaire ou définitif, la mise à pied, le renvoi ; d'autre part pour la maîtrise et la direction le blâme, des amendes, et en cas de faute très grave, notamment de faute très grave ayant entraîné une mort, l'interdiction définitive d'exercer un commandement industriel.

En aucun cas des actes commis au cours d'une grève ne peuvent être l'objet de sanctions, non plus que la grève elle-même. Si des violences se sont produites pendant une grève, elles relèvent de la correctionnelle, mais les condamnations en correctionnelle ne doivent pas rompre le contrat de travail, sauf le cas de longues peines de prison sans sursis.

2. LICENCIEMENTS

Les conditions actuelles du fonctionnement des entreprises ne permettent pas d'ôter aux patrons la possibilité de licencier des ouvriers soit pour réorganisation technique de l'entreprise, soit pour manque de travail. Mais il faut admettre aussi que le respect de la vie humaine doit limiter le pouvoir de prendre une mesure aussi grave, qui risque de briser une existence.

On peut admettre le compromis suivant. Le patron qui licencie un ouvrier a le devoir de lui chercher au préalable une place dans une autre entreprise. Il pourra prendre des mesures de licenciement sans rendre de comptes à personne sauf les trois cas suivants :

1° Si l'ouvrier licencié est un responsable syndical.

2° Si le patron qui le licencie lui fournit une place inacceptable pour des raisons graves.

3° Si le patron le licencie sans pouvoir lui indiquer une autre place.

Dans chacun de ces trois cas, l'ouvrier licencié pourra obliger le patron à soumettre la mesure de licenciement au contrôle d'experts nommés par le gouvernement et la C. G. T. Ceux-ci examinent notamment si le licenciement n'aurait pas pu être évité par la répartition des heures de travail. S'ils tombent d'accord pour juger que le licenciement n'est pas justifié, le patron devra, après avoir reçu leur avis motivé, reprendre le ou les ouvriers en cause.

Lorsqu'un patron aura licencié un ouvrier, il ne pourra plus embaucher personne, soit dans la même profession, soit comme manœuvre, sans avoir fait d'abord appel à lui. La section syndicale doit avoir les pouvoirs nécessaires pour contrôler l'application de cette règle.

La formation professionnelle des ouvriers a été complètement négligée par le patronat toutes ces dernières années. Il en est résulté la situation où nous nous trouvons présentement. La valeur professionnelle de la classe ouvrière française a été amoindrie par cette négligence. La C. G. T. est prête à étudier avec le C. G. P. F. et le gouvernement la question de la formation professionnelle des jeunes et des adultes et de la rééducation professionnelle des chômeurs.

3. RÉGIME DU TRAVAIL

Parallèlement à l'organisation générale de la formation professionnelle, il faut prendre progressivement, dans les entreprises, les mesures propres à intéresser les ouvriers à leur travail autrement que par l'appât du gain.

Les ouvriers ne doivent plus ignorer ce qu'ils fabriquent, usiner une pièce sans savoir où elle ira ; il faut leur donner le sentiment de collaborer à une œuvre, leur donner la notion de la coordination des travaux. Le meilleur moyen serait peut-être d'organiser le samedi des visites de l'entreprise, par équipes, avec autorisation, pour les ouvriers, d'emmener leur famille, et sous la conduite du technicien qualifié capable de faire un exposé simple et intéressant. Il serait bon également de rendre compte aux ouvriers de toutes les innovations, fabrications nouvelles, changements de méthode, perfectionnements techniques. Il faut leur donner le sentiment que l'entreprise vit, et qu'ils participent à cette vie. La direction et la section syndicale doivent collaborer d'une manière permanente à cet effet.

Il faut aussi chercher d'autres moyens de stimuler les suggestions que les primes classiques. De suggestions qui comportent pour l'usine un avantage permanent, il semble normal que les ouvriers tirent aussi une récompense permanente. On peut imaginer toutes sortes de modalités. Par exemple des diminutions de la cadence ou des améliorations dans les mesures d'hygiène pour les ateliers qui auraient fourni des suggestions intéressantes ; la suppression totale du travail aux pièces, remplacé par le travail à l'heure au taux horaire moyen, pour les ateliers qui feraient preuve dans ce domaine d'une activité intellectuelle constante, etc. Dans la recherche des modes de travail et de rétribution propres à stimuler chez les ouvriers les mobiles les plus élevés sans nuire au rendement global, et à leur donner le maximum de liberté sans nuire à l'ordre, la direction et la section syndicale doivent aussi collaborer d'une manière permanente. Sur ce terrain, l'expérience seule décide, et les initiatives les plus hardies sont les meilleures. La section syndicale d'une entreprise doit toujours pouvoir réclamer la mise à l'essai de toute méthode ayant fait ses preuves dans une entreprise analogue.

Publié le 21 déc. 14 10:54:42 GMT+01:00
Dernière modification par l'auteur il y a 18 heures
L. ROBERT dit:
CONDITIONS PREMIERES D'UN TRAVAIL NON SERVILE

Il y a dans le travail des mains et en général dans le travail d'exécution, qui est le travail proprement dit, un élément irréductible de servitude que même une parfaite équité sociale n'effacerait pas. C'est le fait qu'il est gouverné par la nécessité, non par la finalité. On l'exécute à cause d'un besoin, non en vue d'un bien ; « parce qu'on a besoin de gagner sa vie », comme disent ceux qui y passent leur existence. On fournit un effort au terme duquel, à tous égards, on n'aura pas autre chose que ce qu'on a. Sans cet effort, on perdrait ce qu'on a.

Mais, dans la nature humaine, il n'y a pas pour l'effort d'autre source d'énergie que le désir. Et il n'appartient pas à l'homme de désirer ce qu'il a. Le désir est une orientation, un commencement de mouvement vers quelque chose. Le mouvement est vers un point où on n'est pas. Si le mouvement à peine commencé se boucle sur le point de départ, on tourne comme un écureuil dans une cage, comme un condamné dans une cellule. Tourner toujours produit vite l'écœurement.

L'écœurement, la lassitude, le dégoût, c'est la grande tentation de ceux qui travaillent, surtout s'ils sont dans des conditions inhumaines, et même autrement. Parfois cette tentation mord davantage les meilleurs.

Exister n'est pas une fin pour l'homme, c'est seulement le support de tous les biens, vrais ou faux. Les biens s'ajoutent à l'existence. Quand ils disparaissent, quand l'existence n'est plus ornée d'aucun bien, quand elle est nue, elle n'a plus aucun rapport au bien. Elle est même un mal. Et c'est à ce moment même qu'elle se substitue à tous les biens absents, qu'elle devient en elle-même l'unique fin, l'unique objet du désir. Le désir de l'âme se trouve attaché à un mal nu et sans voile. L'âme est alors dans l'horreur.

Cette horreur est celle du moment où une violence imminente va infliger la mort. Ce moment d'horreur se prolongeait autrefois toute la vie pour celui qui, désarmé sous l'épée du vainqueur, était épargné. En échange de la vie qu'on lui laissait, il devait dans l'esclavage épuiser son énergie en efforts, tout le long du jour, tous les jours, sans rien pouvoir espérer, sinon de n'être pas tué ou fouetté. Il ne pouvait plus poursuivre aucun bien sinon d'exister. Les anciens disaient que le jour qui l'avait fait esclave lui avait enlevé la moitié de son âme.

Mais toute condition où l'on se trouve nécessairement dans la même situation au dernier jour d'une période d'un mois, d'un an, de vingt ans d'efforts qu'au premier jour a une ressemblance avec l'esclavage. La ressemblance est l'impossibilité de désirer une chose autre que celle qu'on possède, d'orienter l'effort vers l'acquisition d'un bien. On fait effort seulement pour vivre.

L'unité de temps est alors la journée. Dans cet espace on tourne en rond. On y oscille entre le travail et le repos comme une balle qui serait renvoyée d'un mur à l'autre. On travaille seulement parce qu'on a besoin de manger. Mais on mange pour pouvoir continuer à travailler. Et de nouveau on travaille pour manger.

Tout est intermédiaire dans cette existence, tout est moyen, la finalité ne s'y accroche nulle part. La chose fabriquée est un moyen ; elle sera vendue. Qui peut mettre en elle son bien ? La matière, l'outil, le corps du travailleur, son âme elle-même, sont des moyens pour la fabrication. La nécessité est partout, le bien nulle part.

Il ne faut pas chercher de causes à la démoralisation du peuple. La cause est là ; elle est permanente ; elle est essentielle à la condition du travail. Il faut chercher les causes qui, dans des périodes antérieures, ont empêché la démoralisation de se produire.

Une grande inertie morale, une grande force physique qui rend l'effort presque insensible permettent de supporter ce vide. Autrement il faut des compensations. L'ambition d'une autre condition sociale pour soi-même ou pour ses enfants en est une. Les plaisirs faciles et violents en sont une autre, qui est de même nature ; c'est le rêve au lieu de l'ambition. Le dimanche est le jour où l'on veut oublier qu'il existe une nécessité du travail. Pour cela il faut dépenser. Il faut être habillé comme si on ne travaillait pas. Il faut des satisfactions de vanité et des illusions de puissance que la licence procure très facilement. La débauche a exactement la fonction d'un stupéfiant, et l'usage des stupéfiants est toujours une tentation pour ceux qui souffrent. Enfin la révolution est encore une compensation de même nature ; c'est l'ambition transportée dans le collectif, la folle ambition d'une ascension de tous les travailleurs hors de la condition de travailleurs.

Le sentiment révolutionnaire est d'abord chez la plupart une révolte contre l'injustice, mais il devient rapidement chez beaucoup, comme il est devenu historiquement, un impérialisme ouvrier tout à fait analogue à l'impérialisme national. Il a pour objet la domination tout à fait illimitée d'une certaine collectivité sur l'humanité tout entière et sur tous les aspects de la vie humaine. L'absurdité est que, dans ce rêve, la domination serait aux mains de ceux qui exécutent et qui par suite ne peuvent pas dominer.

En tant que révolte contre l'injustice sociale l'idée révolutionnaire est bonne et saine. En tant que révolte contre le malheur essentiel à la condition même des travailleurs, elle est un mensonge. Car aucune révolution n'abolira ce malheur. Mais ce mensonge est ce qui a la plus grande emprise, car ce malheur essentiel est ressenti plus vivement, plus profondément, plus douloureusement que l'injustice elle-même. D'ordinaire d'ailleurs on les confond. Le nom d'opium du peuple que Marx appliquait à la religion a pu lui convenir quand elle se trahissait elle-même, mais il convient essentiellement à la révolution. L'espoir de la révolution est toujours un stupéfiant.
La révolution satisfait en même temps ce besoin de l'aventure, comme étant la chose la plus opposée à la nécessité, qui est encore une réaction contre le même malheur. Le goût des romans et des films policiers, la tendance à la criminalité qui apparaît chez les adolescents correspond aussi à ce besoin.

Les bourgeois ont été très naïfs de croire que la bonne recette consistait à transmettre au peuple la fin qui gouverne leur propre vie, c'est-à-dire l'acquisition de l'argent. Ils y sont parvenus dans la limite du possible par le travail aux pièces et l'extension des échanges entre les villes et les campagnes. Mais ils n'ont fait ainsi que porter l'insatisfaction à un degré d'exaspération dangereux. La cause en est simple. L'argent en tant que but des désirs et des efforts ne peut pas avoir dans son domaine les conditions à l'intérieur desquelles il est impossible de s'enrichir. Un petit industriel, un petit commerçant peuvent s'enrichir et devenir un grand industriel, un grand commerçant. Un professeur, un écrivain, un ministre sont indifféremment riches ou pauvres. Mais un ouvrier qui devient très riche cesse d'être un ouvrier, et il en est presque toujours de même d'un paysan. Un ouvrier ne peut pas être mordu par le désir de l'argent sans désirer sortir, seul ou avec tous ses camarades, de la condition ouvrière.

L'univers où vivent les travailleurs refuse la finalité. Il est impossible qu'il y pénètre des fins, sinon pour de très brèves périodes qui correspondent à des situations exceptionnelles. L'équipement rapide de pays neufs, tels qu'ont été l'Amérique et la Russie, produit changements sur changements à un rythme si allègre qu'il propose à tous, presque de jour en jour, des choses nouvelles à attendre, à désirer, à espérer ; cette fièvre de construction a été le grand instrument de séduction du communisme russe, par l'effet d'une coïncidence, car elle tenait à l'état économique du pays et non à la révolution ni à la doctrine marxiste. Quand on élabore des métaphysiques d'après ces situations exceptionnelles, passagères et brèves, comme l'ont fait les Américains et les Russes, ces métaphysiques sont des mensonges.

La famille procure des fins sous forme d'enfants à élever. Mais à moins qu'on n'espère pour eux une autre condition - et par la nature des choses de telles ascensions sociales sont nécessairement exceptionnelles - le spectacle d'enfants condamnés à la même existence n'empêche pas de sentir douloureusement le vide et le poids de cette existence.

Ce vide pesant fait beaucoup souffrir. Il est sensible même à beaucoup de ceux dont la culture est nulle et l'intelligence faible. Ceux qui, par leur condition, ne savent pas ce que c'est ne peuvent pas juger équitablement les actions de ceux qui le supportent toute leur vie. Il ne fait pas mourir, mais il est peut-être aussi douloureux que la faim. Peut-être davantage. Peut-être il serait littéralement vrai de dire que le pain est moins nécessaire que le remède à cette douleur.

Il n'y a pas le choix des remèdes. Il n'y en a qu'un seul. Une seule chose rend supportable la monotonie, c'est une lumière d'éternité ; c'est la beauté.

Il y a un seul cas où la nature humaine supporte que le désir de l'âme se porte non pas vers ce qui pourrait être ou ce qui sera, mais vers ce qui existe. Ce cas, c'est la beauté. Tout ce qui est beau est objet de désir, mais on ne désire pas que cela soit autre, on ne désire rien y changer, on désire cela même qui est. On regarde avec désir le ciel étoilé d'une nuit claire, et ce qu'on désire, c'est uniquement le spectacle qu'on possède.

Puisque le peuple est contraint de porter tout son désir sur ce qu'il possède déjà, la beauté est faite pour lui et il est fait pour la beauté. La poésie est un luxe pour les autres conditions sociales. Le peuple a besoin de poésie comme de pain. Non pas la poésie enfermée dans les mots ; celle-là, par elle-même, ne peut lui être d'aucun usage. Il a besoin que la substance quotidienne de sa vie soit elle-même poésie.

Publié le 21 déc. 14 10:55:45 GMT+01:00
Dernière modification par l'auteur il y a 18 heures
L. ROBERT dit:
Une telle poésie ne peut avoir qu'une source. Cette source est Dieu. Cette poésie ne peut être que religion. Par aucune ruse, aucun procédé, aucune réforme, aucun bouleversement la finalité ne peut pénétrer dans l'univers où les travailleurs sont placés par leur condition même. Mais cet univers peut être tout entier suspendu à la seule fin qui soit vraie. Il peut être accroché à Dieu. La condition des travailleurs est celle où la faim de finalité qui constitue l'être même de tout homme ne peut pas être rassasiée, sinon par Dieu.

C'est là leur privilège. Ils sont seuls à le posséder. Dans toutes les autres conditions, sans exception, des fins particulières se proposent à l'activité. Il n'est pas de fin particulière, quand ce serait le salut d'une âme ou de plusieurs, qui ne puisse faire écran et cacher Dieu. Il faut par le détachement percer à travers l'écran. Pour les travailleurs il n'y a pas d'écran. Rien ne les sépare de Dieu. Ils n'ont qu'à lever la tête.

Le difficile pour eux est de lever la tête. Ils n'ont pas, comme c'est le cas de tous les autres hommes, quelque chose en trop dont il leur faille se débarrasser avec effort. Ils ont quelque chose en trop peu. Il leur manque des intermédiaires. Quand on leur a conseillé de penser à Dieu et de lui faire offrande de leurs peines et de leurs souffrances, on n'a encore rien fait pour eux.

Les gens vont dans les églises exprès pour prier ; et pourtant on sait qu'ils ne le pourront pas si on ne fournit pas à leur attention des intermédiaires pour en soutenir l'orientation vers Dieu.

L'architecture même de l'église, les images dont elle est pleine, les mots de la liturgie et des prières, les gestes rituels du prêtre sont ces intermédiaires. En y fixant l'attention, elle se trouve orientée vers Dieu. Combien plus grande encore la nécessité de tels intermédiaires sur le lieu du travail, où l'on va seulement pour gagner sa vie ! Là tout accroche la pensée à la terre.

Or on ne peut pas y mettre des images religieuses et proposer à ceux qui travaillent de les regarder. On ne peut leur suggérer non plus de réciter des prières en travaillant. Les seuls objets sensibles où ils puissent porter leur attention, c'est la matière, les instruments, les gestes de leur travail. Si ces objets mêmes ne se transforment pas en miroirs de la lumière, il est impossible que pendant le travail l'attention soit orientée vers la source de toute lumière. Il n'est pas de nécessité plus pressante que cette transformation.

Elle n'est possible que s'il se trouve dans la matière, telle qu'elle s'offre au travail des hommes, une propriété réfléchissante. Car il ne s'agit pas de fabriquer des fictions ou des symboles arbitraires. La fiction, l'imagination, la rêverie ne sont nulle part moins à leur place que dans ce qui concerne la vérité. Mais par bonheur pour nous il y a une propriété réfléchissante dans la matière. Elle est un miroir terni par notre haleine. Il faut seulement nettoyer le miroir et lire les symboles qui sont écrits dans la matière de toute éternité.

L'Évangile en contient quelques-uns. Dans une chambre, on a besoin pour penser à la nécessité de la mort morale en vue d'une nouvelle et véritable naissance, de lire ou de se répéter les mots qui concernent le grain que la mort seule rend fécond. Mais celui qui est en train de semer peut s'il le veut porter son attention sur cette vérité sans l'aide d'aucun mot, à travers son propre geste et le spectacle du grain qui s'enfouit. S'il ne raisonne pas autour d'elle, s'il la regarde seulement, l'attention qu'il porte à l'accomplissement de sa tâche n'en est pas entravée, mais portée au degré le plus haut d'intensité. Ce n'est pas vainement qu'on nomme attention religieuse la plénitude de l'attention. La plénitude de l'attention n'est pas autre chose que la prière.

Il en est de même pour la séparation de l'âme et du Christ qui dessèche l'âme comme se dessèche le sarment coupé du cep. La taille de la vigne dure des jours et des jours, dans les grands domaines. Mais aussi il y a là une vérité qu'on peut regarder des jours et des jours sans l'épuiser.

Il serait facile de découvrir, inscrits de toute éternité dans la nature des choses, beaucoup d'autres symboles capables de transfigurer non pas seulement le travail en général, mais chaque tâche dans sa singularité. Le Christ est le serpent d'airain qu'il suffit de regarder pour échapper à la mort. Mais il faut pouvoir le regarder d'une manière tout à fait ininterrompue. Pour cela il faut que les choses sur lesquelles les besoins et les obligations de la vie contraignent à porter le regard reflètent ce qu'elles nous empêchent de regarder directement. Il serait bien étonnant qu'une église construite de main d'homme fût pleine de symboles et que l'univers n'en fût pas infiniment plein. Il en est infiniment plein. Il faut les lire.

L'image de la Croix comparée à une balance, dans l'hymne du vendredi saint, pourrait être une inspiration inépuisable pour ceux qui portent des fardeaux, manient des leviers, sont fatigués le soir par la pesanteur des choses. Dans une balance un poids considérable et proche du point d'appui peut être soulevé par un poids très faible placé à une très grande distance. Le corps du Christ était un poids bien faible, mais par la distance entre la terre et le ciel il a fait contrepoids à l'univers. D'une manière infiniment différente, mais assez analogue pour servir d'image, quiconque travaille, soulève des fardeaux, manie des leviers doit aussi de son faible corps faire contrepoids à l'univers. Cela est trop lourd, et souvent l'univers fait plier le corps et l'âme sous la lassitude. Mais celui qui s'accroche au ciel fera facilement contrepoids. Celui qui a une fois aperçu cette pensée ne peut pas en être distrait par la fatigue, l'ennui et le dégoût. Il ne peut qu'y être ramené.

Publié le 21 déc. 14 10:57:59 GMT+01:00
Dernière modification par l'auteur il y a 18 heures
L. ROBERT dit:
Le soleil et la sève végétale parlent continuellement, dans les champs, de ce qu'il y a de plus grand au monde. Nous ne vivons pas d'autre chose que d'énergie solaire ; nous, la mangeons, et c'est elle qui nous maintient debout, qui fait mouvoir nos muscles, qui corporellement opère en nous tous nos actes. Elle est peut-être, sous des formes diverses, la seule chose dans l'univers qui constitue une force antagoniste à la pesanteur ; c'est elle qui monte dans les arbres, qui par nos bras soulève des fardeaux, qui meut nos moteurs. Elle procède d'une source inaccessible et dont nous ne pouvons pas nous rapprocher même d'un pas. Elle descend continuellement sur nous. Mais quoiqu'elle nous baigne perpétuellement nous ne pouvons pas la capter. Seul le principe végétal de la chlorophylle peut la capter pour nous et en faire notre nourriture. Il faut seulement que la terre soit convenablement aménagée par nos efforts ; alors, par la chlorophylle, l'énergie solaire devient chose solide et entre en nous comme pain, comme vin, comme huile, comme fruits. Tout le travail du paysan consiste à soigner et à servir cette vertu végétale qui est une parfaite image du Christ.

Les lois de la mécanique, qui dérivent de la géométrie et qui commandent à nos machines, contiennent des vérités surnaturelles. L'oscillation du mouvement alternatif est l'image de la condition terrestre. Tout ce qui appartient aux créatures est limité, excepté le désir en nous qui est la marque de notre origine ; et nos convoitises, qui nous font chercher l'illimité ici-bas, sont par là pour nous l'unique source d'erreur et de crime. Les biens que contiennent les choses sont finis, les maux aussi, et d'une manière générale une cause ne produit un effet déterminé que jusqu'à un certain point, au-delà duquel, si elle continue à agir, l'effet se retourne. C'est Dieu qui impose à toute chose une limite et par qui la mer est enchaînée. En Dieu il n'y a qu'un acte éternel et sans changement qui se boucle sur soi et n'a d'autre objet que soi. Dans les créatures il n'y a que des mouvements dirigés vers le dehors, mais qui par la limite sont contraints d'osciller ; cette oscillation est un reflet dégradé de l'orientation vers soi-même qui est exclusivement divine. Cette liaison a pour image dans nos machines la liaison du mouvement circulaire et du mouvement alternatif. Le cercle est aussi le lieu des moyennes proportionnelles ; pour trouver d'une manière parfaitement rigoureuse la moyenne proportionnelle entre l'unité et un nombre qui n'est pas un carré, il n'y a pas d'autre méthode que de tracer un cercle. Les nombres pour lesquels il n'existe aucune médiation qui les relie naturellement à l'unité sont des images de notre misère ; et le cercle qui vient du dehors, d'une manière transcendante par rapport au domaine des nombres, apporter une médiation est l'image de l'unique remède à cette misère. Ces vérités et beaucoup d'autres sont écrites dans le simple spectacle d'une poulie qui détermine un mouvement oscillant ; celles-là peuvent être lues au moyen de connaissances géométriques très élémentaires ; le rythme même du travail, qui correspond à l'oscillation, les rend sensibles au corps ; une vie humaine est un délai bien court pour les contempler.

On pourrait trouver bien d'autres symboles, quelques-uns plus intimement unis au comportement même de celui qui travaille. Parfois il suffirait au travailleur d'étendre à toutes les choses sans exception son attitude à l'égard du travail pour posséder la plénitude de la vertu. Il y a aussi des symboles à trouver pour ceux qui ont des besognes d'exécution autres que le travail physique. On peut en trouver pour les comptables dans les opérations élémentaires de l'arithmétique, pour les caissiers dans l'institution de la monnaie, et ainsi de suite. Le réservoir est inépuisable.

À partir de là on pourrait faire beaucoup. Transmettre aux adolescents ces grandes images, liées à des notions de science élémentaire et de culture générale, dans des cercles d'études. Les proposer comme thèmes pour leurs fêtes, pour leurs tentatives théâtrales. Instituer autour d'elles des fêtes nouvelles, par exemple la veille du grand jour où un petit paysan de quatorze ans laboure seul pour la première fois. Faire par leur moyen que les hommes et les femmes du peuple vivent perpétuellement baignés dans une atmosphère de poésie surnaturelle ; comme au moyen âge ; plus qu'au moyen âge ; car pourquoi se limiter dans l'ambition du bien ?

On leur éviterait ainsi le sentiment d'infériorité intellectuelle si fréquent et parfois si douloureux, et aussi l'assurance orgueilleuse qui s'y substitue quelquefois après un léger contact avec les choses de l'esprit. Les intellectuels, de leur côté, pourraient ainsi éviter à la fois le dédain injuste et l'espèce de déférence non moins injuste que la démagogie avait mise à la mode, il y a quelques années, dans certains milieux. Les uns et les autres se rejoindraient, sans aucune inégalité, au point le plus haut, celui de la plénitude de l'attention, qui est la plénitude de la prière. Du moins ceux qui le pourraient. Les autres sauraient du moins que ce point existe et se représenteraient la diversité des chemins ascendants, laquelle, tout en produisant une séparation aux niveaux inférieurs, comme fait l'épaisseur d'une montagne, n'empêche pas l'égalité.

Les exercices scolaires n'ont pas d'autre destination sérieuse que la formation de l'attention. L'attention est la seule faculté de l'âme qui donne accès à Dieu. La gymnastique scolaire exerce une attention inférieure discursive, celle qui raisonne ; mais, menée avec une méthode convenable, elle peut préparer l'apparition dans l'âme d'une autre attention, celle qui est la plus haute, l'attention intuitive. L'attention intuitive dans sa pureté est l'unique source de l'art parfaitement beau, des découvertes scientifiques vraiment lumineuses et neuves, de la philosophie qui va vraiment vers la sagesse, de l'amour du prochain vraiment secourable ; et c'est elle qui, tournée directement vers Dieu, constitue la vraie prière.

De même qu'une symbolique permettrait de bêcher et de faucher en pensant à Dieu, de même une méthode transformant les exercices scolaires en préparation pour cette espèce supérieure d'attention permettrait seule à un adolescent de penser à Dieu pendant qu'il s'applique à un problème de géométrie ou à une version latine. Faute de quoi le travail intellectuel, sous un masque de liberté, est lui aussi un travail servile.

Ceux qui ont des loisirs ont besoin, pour parvenir à l'attention intuitive, d'exercer jusqu'à la limite de leur capacité les facultés de l'intelligence discursive ; autrement elles font obstacle. Surtout pour ceux que leur fonction sociale oblige à faire jouer ces facultés, il n'est pas sans doute d'autre chemin. Mais l'obstacle est faible et l'exercice peut se réduire à peu de chose pour ceux chez qui la fatigue d'un long travail quotidien paralyse presque entièrement ces facultés. Pour eux le travail même qui produit cette paralysie, pourvu qu'il soit transformé en poésie, est le chemin qui mène à l'attention intuitive.

Dans notre société la différence d'instruction produit, plus que la différence de richesse, l'illusion de l'inégalité sociale. Marx, qui est presque toujours très fort quand il décrit simplement le mal, a légitimement flétri comme une dégradation la séparation du travail manuel et du travail intellectuel. Mais il ne savait pas qu'en tout domaine les contraires ont leur unité dans un plan transcendant par rapport à l'un et à l'autre. Le point d'unité du travail intellectuel et du travail manuel, c'est la contemplation, qui n'est pas un travail. Dans aucune société celui qui manie une machine ne peut exercer la même espèce d'attention que celui qui résout un problème. Mais l'un et l'autre peuvent, également s'ils le désirent et s'ils ont une méthode, en exerçant chacun l'espèce d'attention qui constitue son lot propre dans la société, favoriser l'apparition et le développement d'une autre attention située au-dessus de toute obligation sociale, et qui constitue un lien direct avec Dieu.

Si les étudiants, les jeunes paysans, les jeunes ouvriers se représentaient d'une manière tout à fait précise, aussi précise que les rouages d'un mécanisme clairement compris, les différentes fonctions sociales comme constituant des préparations également efficaces pour l'apparition dans l'âme d'une même faculté transcendante, qui a seule une valeur, l'égalité deviendrait une chose concrète, Elle serait alors à la fois un principe de justice et d'ordre.

Publié le 21 déc. 14 10:58:32 GMT+01:00
Dernière modification par l'auteur il y a 18 heures
L. ROBERT dit:
La représentation tout à fait précise de la destination surnaturelle de chaque fonction sociale fournit seule une norme à la volonté de réforme. Elle permet seule de définir l'injustice. Autrement il est inévitable qu'on se trompe soit en regardant comme des injustices des souffrances inscrites dans la nature des choses, soit en attribuant à la condition humaine des souffrances qui sont des effets de nos crimes et tombent sur ceux qui ne les méritent pas.

Une certaine subordination et une certaine uniformité sont des souffrances inscrites dans l'essence même du travail et inséparables de la vocation surnaturelle qui y correspond. Elles ne dégradent pas. Tout ce qui s'y ajoute est injuste et dégrade. Tout ce qui empêche pas de retrouver la source perdue d'une telle poésie, il faut encore que les circonstances mêmes du travail lui permettent d'exister. Si elles sont mauvaises, elles la tuent.

Tout ce qui est indissolublement lié au désir ou à la crainte d'un changement, à l'orientation de la pensée vers l'avenir, serait à exclure d'une existence essentiellement, uniforme et qui doit être acceptée comme telle. En premier lieu la souffrance physique, hors celle qui est rendue manifestement inévitable par les nécessités du travail. Car il est impossible de souffrir sans aspirer au soulagement. Les privations seraient mieux à leur place dans toute autre condition sociale que dans celle-là. La nourriture, le logement, le repos et le loisir doivent être tels qu'une journée de travail prise en elle-même soit normalement vide de souffrance physique. D'autre part le superflu non plus n'est pas à sa place dans cette vie ; car le désir du superflu est par lui-même illimité et implique celui d'un changement de condition. Toute la publicité, toute la propagande, si variée dans ses formes, qui cherche à exciter le désir du superflu dans les campagnes et parmi les ouvriers doit être regardée comme un crime. Un individu peut toujours sortir de la condition ouvrière ou paysanne, soit par manque radical d'aptitude professionnelle, soit par la possession d'aptitudes différentes ; mais pour ceux qui y sont, il ne devrait y avoir de changement possible que d'un bien-être étroitement borné à un bien-être large ; il ne devrait y avoir aucune occasion pour eux de craindre tomber à moins ou d'espérer parvenir à plus. La sécurité devrait être plus grande dans cette condition sociale que dans toute autre. Il ne faut donc pas que les hasards de l'offre et de la demande en soient maîtres.

L'arbitraire humain contraint l'âme, sans qu'elle puisse s'en défendre, à craindre et à espérer. Il faut donc qu'il soit exclu du travail autant qu'il est possible. L'autorité ne doit y être présente que là où il est tout à fait impossible qu'elle soit absente. Ainsi la petite propriété paysanne vaut mieux que la grande. Dès lors, partout où la petite est possible, la grande est un mal. De même la fabrication de pièces usinées dans un petit atelier d'artisan vaut mieux que celle qui se fait sous les ordres d'un contremaître. Job loue la mort de ce que l'esclave n'y entend plus la voix de son maître. Toutes les fois que la voix qui commande se fait entendre alors qu'un arrangement praticable pourrait y substituer le silence, c'est un mal.

Mais le pire attentat, celui qui mériterait peut-être d'être assimilé au crime contre l'Esprit, qui est sans pardon, s'il n'était probablement commis par des inconscients, c'est l'attentat contre l'attention des travailleurs. Il tue dans l'âme la faculté qui y constitue la racine même de toute vocation surnaturelle. La basse espèce d'attention exigée par le travail taylorisé n'est compatible avec aucune autre, parce qu'elle vide l'âme de tout ce qui n'est pas le souci de la vitesse. Ce genre de travail ne peut pas être transfiguré, il faut le supprimer.

Tous les problèmes de la technique et de l'économie doivent être formulés en fonction d'une conception de la meilleure condition possible du travail. Une telle conception est la première des normes ; toute la société doit être constituée d'abord de telle manière que le travail ne tire pas vers en bas ceux qui l'exécutent.

Il ne suffit pas de vouloir leur éviter des souffrances, il faudrait vouloir leur joie. Non pas des plaisirs qui se paient, mais des joies gratuites qui ne portent pas atteinte à l'esprit de pauvreté. La poésie surnaturelle qui devrait baigner toute leur vie devrait aussi être concentrée à l'état pur, de temps à autre, dans des fêtes éclatantes. Les fêtes sont aussi indispensables à cette existence que les bornes kilométriques au réconfort du marcheur. Des voyages gratuits et laborieux, semblables au Tour de France d'autrefois, devraient dans leur jeunesse rassasier leur faim de voir et d'apprendre. Tout devrait être disposé pour que rien d'essentiel ne leur manque. Les meilleurs d'entre eux doivent pouvoir posséder dans leur vie elle-même la plénitude que les artistes cherchent indirectement par l'intermédiaire de leur art. Si la vocation de l'homme est d'atteindre la joie pure à travers la souffrance, ils sont placés mieux que tous les autres pour l'accomplir de la manière la plus réelle.

Écrit à Marseille en 1941, a paru partiellement dans le n° 4 du Cheval de Troie en 1947.
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