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Quand entre-t-on en conflit?, 10 octobre 2010
Ce commentaire fait référence à cette édition : Chroniques du Darfour (Broché)
Dans les années 1980, l'anthropologue allemand Kurt Beck a étudié les Kawahla, des éleveurs nomades de chameaux du nord du Kordofan, au Soudan. De retour à Khartoum, il rapporta qu'ils avaient une très mauvaise opinion du gouvernement soudanais, notamment du fait qu'ils payaient beaucoup plus de taxes et d'impôts (directs ou non) qu'ils ne recevaient de services en retour: leur frustration, mettait en garde Beck, pourrait un jour devenir désobéissance ou même plus grave... Cependant, ce ne fut pas dans le nord du Kordofan, mais dans le nord du Darfour, que la même frustration ainsi qu'un désir de terre et de routes migratoires sûres pour les nomades, conduisit à des violences significatives dans les années 1980 et 1990. Quand en 2003 les rebelles du Darfour sont parvenus à attaquer l'aéroport d'El Fasher, la capitale historique de la région, le gouvernement de Khartoum a recruté parmi les tribus nomades marginalisées de la région des supplétifs pour combattre les insurgés, principalement recrutés parmi les populations non-arabes. Le livre très séduisant (60% de texte, 40% de photographies)de Jérôme Tubiana se distingue par bien des aspects differents d'autres publications expliquant les racines, le déclenchement et le déroulement du conflit du Darfour, ainsi que les chances de paix et de réconciliation: Julie Flint et Alex de Waal ont écrit un bref et utile essai en 2005, suivi d'une seconde édition plus dense en 2008. Martin Daly (2007) a approché le sujet avec une perspective purement historique, tandis que l'activiste américain Eric Reeves (2007) a pris un parti juridique et plutôt anti-arabe. Il y plusieurs autres livres et des blogs qui offrent un espace pour débattre à loisir des questions clefs et des solutions possibles. Jérôme Tubiana est un chercheur, docteur en Etudes africaines, héritier d'une histoire familiale unique: ses parents Joseph et Marie-José Tubiana, tous deux ethnologues, ont fait des recherches sur le Sahel tchadien et soudanais depuis les années 1950. Leur fils a marché sur leurs traces. Il avait déjà longuement voyagé au Tchad lorsque commence son récit, alors qu'en 2004 il atterrit à Khartoum et commence par rendre visite aux vieux amis de ses parents et à leurs descendants, dans un Darfour déjà dans la tourmente. Le livre est un récit astucieusement agencé de ses séjours au Darfour entre 2004 et 2009, illustré par ses magnifiques photographies et par quelques-unes, en noir et blanc, prises par ses parents. Ces chroniques ne se basent pas sur d'autres publications sur le conflit ou sur d'autres jugements que ceux des Darfouriens eux-mêmes. Jérôme Tubiana lui-même se garde de juger. Mais il demande à ses interlocuteurs, chefs de tribus ou gens du peuple, leaders et combattants des groupes armés, des questions telles que : * "Quand le conflit a-t-il commencé pour vous ?" * "Quelles en sont les causes ?", * ou encore : "Quand avez-vous entendu pour la première fois le mot Janjawid (ainsi qu'on surnomme les milices pro-gouvernementales), et que signifie-t-il ?" Le résultat est une histoire orale contemporaine. Ses sources principales ne se trouvent pas seulement parmi les deux ou trois millions de victimes qui vivent dans les camps de déplacés au Darfour et les camps de réfugiés au Tchad, où ils bénéficient de ce que Jérôme Tubiana appelle le plus vaste effort d'aide internationale depuis le Plan Marshall en Europe, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il a surtout interviewé des gens restés sur place, dans les zones rurales qui sont au caeur du conflit et à l'origine du conflit, notamment au nord du Darfour. Vers la fin du livre, il décrit aussi en détail les violences similaires (et particulièrement dramatiques) ayant eu lieu dans le sud-est du Tchad. Ce récit vivant et limpide permettra aux lecteurs de se faire eux-mêmes leur idée sur la guerre. En donnant la parole à des chefs rebelles et "Janjawid", aussi bien qu'à de simples combattants ou civils, il nous donne accès aux différentes opinions dont les Darfouriens eux-mêmes voient leur passé, leur présent et leur avenir. Cette approche, mise en aeuvre dans une écriture accessible, font de "Chroniques du Darfour" un livre très agréable, et très bien édité. La connaissance que Jérôme Tubiana a des lieux, et ses contacts dans tous les camps, ont fait de lui un expert de la région et un analyste reconnu. Mais les nombreux rapports et études qu'il a écrit ou co-écrit restent toujours basés sur les mêmes observations de terrain qui ont inspiré ces Chroniques. J'espère qu'il nous en apprendra un jour encore davantage sur l'économie de guerre apparue durant ces années de rébellion, dans un Darfour de plus en plus fragmenté. Tout au long du livre, Jérôme Tubiana rend hommage à ses parents en citant leurs écrits et en nous montrant leurs photographies en noir et blanc, opportunément prises dans les années 1960. Il a dédié le dernier chapitre à son père disparu, sous la forme d'une longue lettre dans laquelle il évoque aussi bien l'explosion démographique, les conflits inter-ethniques et l'apparition de mots comme "Janjawid" et "Torabora" (le surnom des rebelles), aujourd'hui malheureusement connus dans le monde entier. Une lecture fortement recommandée.
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Chroniques du Darfour 2723478319
Jérôme Tubiana
Glénat
Chroniques du Darfour
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Quand entre-t-on en conflit?
Dans les années 1980, l'anthropologue allemand Kurt Beck a étudié les Kawahla, des éleveurs nomades de chameaux du nord du Kordofan, au Soudan. De retour à Khartoum, il rapporta qu'ils avaient une très mauvaise opinion du gouvernement soudanais, notamment du fait qu'ils payaient beaucoup plus de taxes et d'impôts (directs ou non) qu'ils ne recevaient de services en retour: leur frustration, mettait en garde Beck, pourrait un jour devenir désobéissance ou même plus grave... Cependant, ce ne fut pas dans le nord du Kordofan, mais dans le nord du Darfour, que la même frustration ainsi qu'un désir de terre et de routes migratoires sûres pour les nomades, conduisit à des violences significatives dans les années 1980 et 1990. Quand en 2003 les rebelles du Darfour sont parvenus à attaquer l'aéroport d'El Fasher, la capitale historique de la région, le gouvernement de Khartoum a recruté parmi les tribus nomades marginalisées de la région des supplétifs pour combattre les insurgés, principalement recrutés parmi les populations non-arabes. Le livre très séduisant (60% de texte, 40% de photographies)de Jérôme Tubiana se distingue par bien des aspects differents d'autres publications expliquant les racines, le déclenchement et le déroulement du conflit du Darfour, ainsi que les chances de paix et de réconciliation: Julie Flint et Alex de Waal ont écrit un bref et utile essai en 2005, suivi d'une seconde édition plus dense en 2008. Martin Daly (2007) a approché le sujet avec une perspective purement historique, tandis que l'activiste américain Eric Reeves (2007) a pris un parti juridique et plutôt anti-arabe. Il y plusieurs autres livres et des blogs qui offrent un espace pour débattre à loisir des questions clefs et des solutions possibles. Jérôme Tubiana est un chercheur, docteur en Etudes africaines, héritier d'une histoire familiale unique: ses parents Joseph et Marie-José Tubiana, tous deux ethnologues, ont fait des recherches sur le Sahel tchadien et soudanais depuis les années 1950. Leur fils a marché sur leurs traces. Il avait déjà longuement voyagé au Tchad lorsque commence son récit, alors qu'en 2004 il atterrit à Khartoum et commence par rendre visite aux vieux amis de ses parents et à leurs descendants, dans un Darfour déjà dans la tourmente. Le livre est un récit astucieusement agencé de ses séjours au Darfour entre 2004 et 2009, illustré par ses magnifiques photographies et par quelques-unes, en noir et blanc, prises par ses parents. Ces chroniques ne se basent pas sur d'autres publications sur le conflit ou sur d'autres jugements que ceux des Darfouriens eux-mêmes. Jérôme Tubiana lui-même se garde de juger. Mais il demande à ses interlocuteurs, chefs de tribus ou gens du peuple, leaders et combattants des groupes armés, des questions telles que : * "Quand le conflit a-t-il commencé pour vous ?" * "Quelles en sont les causes ?", * ou encore : "Quand avez-vous entendu pour la première fois le mot Janjawid (ainsi qu'on surnomme les milices pro-gouvernementales), et que signifie-t-il ?" Le résultat est une histoire orale contemporaine. Ses sources principales ne se trouvent pas seulement parmi les deux ou trois millions de victimes qui vivent dans les camps de déplacés au Darfour et les camps de réfugiés au Tchad, où ils bénéficient de ce que Jérôme Tubiana appelle le plus vaste effort d'aide internationale depuis le Plan Marshall en Europe, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il a surtout interviewé des gens restés sur place, dans les zones rurales qui sont au caeur du conflit et à l'origine du conflit, notamment au nord du Darfour. Vers la fin du livre, il décrit aussi en détail les violences similaires (et particulièrement dramatiques) ayant eu lieu dans le sud-est du Tchad. Ce récit vivant et limpide permettra aux lecteurs de se faire eux-mêmes leur idée sur la guerre. En donnant la parole à des chefs rebelles et "Janjawid", aussi bien qu'à de simples combattants ou civils, il nous donne accès aux différentes opinions dont les Darfouriens eux-mêmes voient leur passé, leur présent et leur avenir. Cette approche, mise en aeuvre dans une écriture accessible, font de "Chroniques du Darfour" un livre très agréable, et très bien édité. La connaissance que Jérôme Tubiana a des lieux, et ses contacts dans tous les camps, ont fait de lui un expert de la région et un analyste reconnu. Mais les nombreux rapports et études qu'il a écrit ou co-écrit restent toujours basés sur les mêmes observations de terrain qui ont inspiré ces Chroniques. J'espère qu'il nous en apprendra un jour encore davantage sur l'économie de guerre apparue durant ces années de rébellion, dans un Darfour de plus en plus fragmenté. Tout au long du livre, Jérôme Tubiana rend hommage à ses parents en citant leurs écrits et en nous montrant leurs photographies en noir et blanc, opportunément prises dans les années 1960. Il a dédié le dernier chapitre à son père disparu, sous la forme d'une longue lettre dans laquelle il évoque aussi bien l'explosion démographique, les conflits inter-ethniques et l'apparition de mots comme "Janjawid" et "Torabora" (le surnom des rebelles), aujourd'hui malheureusement connus dans le monde entier. Une lecture fortement recommandée.
P. A. Doornbos
10 octobre 2010
- Général:
5

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