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4.0 étoiles sur 5 Un puzzle pour exposer tourments intérieurs et déchéance des apparences, 22 février 2012
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Ce commentaire fait référence à cette édition : Portrait d'une enfant déchue [Blu-ray] (Blu-ray)
NB Voir ci-dessus pour le synopsis, le commentaire de freddiefreejazz (auquel je réponds en partie), et tout en bas de mon commentaire pour ceux qui ne voudraient que l'appréciation de l'édition (excellente) proposée par Carlotta.

Petit prélude personnel : il y a une quinzaine d'années, quand les films de certains cinéastes américains des années 60-70 avaient presque disparu - ni passage dans les salles de répertoire, ni édition vidéo - je faisais tout pour les voir. C'est à cette période que j'ai vu, avant ne qu'ils ressortent dans de bonnes conditions, les premiers films de Terrence Malick - il n'existait même plus de copies vo de Badlands en circulation par exemple - et les premiers films de Jerry Schatzberg. Tandis que Scarecrow / L'Épouvantail (1973), son 3ème film, était encore visible de temps à autre, ce n'était plus le cas de Puzzle of a Downfall Child / Portrait d'une enfant déchue (1970) et The Panic in Needle Park / Panique à Needle Park (1971). Aiguillonné par ce qu'en disaient Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon dans leur 50 ans de cinéma américain, je guettais ces films, finis par les voir à l'occasion de séances exceptionnelles, et fus de fait conquis par ces oeuvres à la fois représentatives de leur époque et finalement assez singulières. Comme leur auteur, Jerry Schatzberg, qu'on ne sait jamais trop classer dans le cinéma américain de l'époque, car il a fait souffler le même vent de liberté que bien d'autres des cinéastes de l'époque, qu'on a regroupé sous l'appellation "Nouvel Hollywood", sans pour autant partager énormément de choses avec eux et peut-être surtout sans avoir jamais eu le quart de leur succès commercial. Je reste très admirateur de ces trois films, mais je dois également avouer qu'à revoir Portrait... à une quinzaine d'années de distance, j'ai eu une petite déception. Non pas que j'aie fantasmé le film à la première vision ou que je l'aie idéalisé au-delà du raisonnable par la suite. Mais il est vrai que - pour donner pleinement raison à freddiefreejazz avant de le contredire quelque peu - le goût de Schatzberg pour la psychologie, voire la psychanalyse (je n'irais pas forcément jusqu'à lacanienne quant à moi), alourdit certains passages et affaiblit quelque peu le film... qui reste malgré tout un très bel exemple de l'évolution du cinéma américain au tournant des années 70, et une oeuvre réussie.

Les défenseurs de ce film étaient à l'époque de la sortie essentiellement français. Aux Etats-Unis, le film fut rejeté par la puissante critique new-yorkaise et passa inaperçu. Il fut même remonté, pour un résultat lamentable et qui bien sûr ne changea rien à sa destinée commerciale. Si l'on excepte Tavernier et Coursodon, les deux plus grands soutiens des premiers films de Schatzberg sont convoqués pour cette édition par Carlotta : l'éminence grise du cinéma mondial, notre plus grand découvreur de talents et passeur, Pierre Rissient, qui fut le maître d'oeuvre de la sortie du film en France; le critique Michel Ciment, qui signa quelques années plus tard un livre sur le photographe et cinéaste, Schatzberg de la photo au cinéma. Les uns comme les autres, à commencer par Rissient qui reconnaît bien volontiers qu'en allant voir le film il n'attendait pas grand-chose en raison de la réputation de Schatzberg comme photographe de mode et playboy, insistent sur le fait qu'il ne s'agit pas du film biographique de photographe de mode que les critiques américains ont stigmatisé. Schatzberg revient sur son travail avec son chef-opérateur Adam Holender, qui certes pour les séances de pose du film adoptait un éclairage proche de celui qu'on utilisait dans la mode, mais qui à côté de cela adaptait son style photographique aux lieux de tournage et aux climats recherchés. C'est en ce sens que Tavernier et Coursodon avancent que la photographie du film est soumise à la mise en scène, à l'inverse de ce qui se passe dans ce qu'on appelle généralement les 'films de photographe', où la photographie phagocyte tout le reste et donne un résultat esthétisant qui passe tout à la même moulinette. D'ailleurs, cela éclate d'autant plus si l'on met côte à côte certains passages - ce que rend tout à fait possible le dvd ou le blu-ray - sans parler de si l'on regarde ce qu'ont fait Holender et Schatzberg dans Panique à Needle Park. Par ailleurs, ce que son film a de biographique est bien sûr dû au fait qu'il connaissait bien le milieu, mais surtout qu'il avait enregistré au magnétophone les confessions d'une de ses modèles, Anne St. Marie, qui à 30 ans avait senti le vent tourner et sombré dans une grave dépression. Cela étant, même touché par le destin de quelqu'un qu'il connaissait, Schatzberg entend bien qu'on considère son film comme une fiction : "Au final, le scénario se compose de 85% de fiction et 15% de la vie d'Anne St. Marie. Même ces 15% ont été élaborés uniquement à partir d'indices qu'elle a donnés. Sa vie était différente de celle de Lou Andreas Sand : elle était mariée et avait des enfants par exemple." Ni 'film de photographe' au sens où Schatzberg aurait appliqué son style photographique ou figerait indûment la matière - il y a des moments plus figés dans le film, mais ils alternent avec d'autres, aucun systématisme n'ayant présidé au tournage - ni plate confession biographique, le film bénéficie de l'interaction de la structure adoptée et des choix de mise en scène. En aucun cas je ne peux conclure comme le fait freddiefreejazz, pour le dire plus rapidement, que la forme serait d'une manière ou d'une autre dissociée du fond.

Si le film avait été linéaire, sur le schéma bien répertorié de l'ascension et de la chute d'un personnage qui connaît le succès puis la déchéance, il aurait été d'un intérêt très limité. Schatzberg a bien dû le sentir, la fragmentation du récit lui permettant non seulement de faire état d'un tourment intérieur mais également de remettre en question à la fois ce qui est dit et montré. Plus que d'un 'portrait', il s'agit bien comme l'annonce le titre original d'un 'puzzle'. Le portrait est-il complet lorsque le puzzle a été complété? Pas vraiment. Au-delà des blancs qui sont fort heureusement laissés ici et là, les décalages créés par le montage image et le montage son montrent bien qu'il s'agit de ne pas être dupe, non seulement des propos du personnage qui voit midi à sa porte et se contredit plus souvent qu'à son tour, mais aussi plus généralement des apparences. La forme n'est donc pas extérieure, et comme l'assure Ciment dans son livre, "chaque solution plastique ou de montage frappe par sa sobriété et sa rigueur". Là où le bât blesse, ce ne sont à mon sens pas les choix de structure ou les choix stylistiques - ni même les choix chromatiques, comme par exemple le blanc pour les scènes à l'hôpital psychiatrique, que je ne qualifierais de toute façon pas, pour ma part, de voyeuristes. Mais bien le côté effectivement un peu scolaire avec lequel Schatzberg et Adrian Joyce au scénario explorent les gouffres dans lesquels tombe Lou Andreas Sand. Si la structure permet de créer l'intérêt, mais aussi une certaine complexité dans le rapport qui se construit entre le personnage et le spectateur, certaines scènes semblent à l'inverse un peu longues et convenues pour rendre compte de la déchéance du personnage. Ainsi des scènes allant de son 'mariage' à l'internement, qui plombent quelque peu le film, au même titre que certaines des clés de lecture du comportement ou de la psychologie du personnage. D'ailleurs, je comprends mal comment freddiefreejazz peut regretter cet alourdissement (qui a franchement gâté nombre de films américains à partir des années 50, beaucoup plus que celui-ci à mon sens) et comparer ce film à ceux de Bresson, dont on sait à quel point ils étaient anti-psychologiques, les 'modèles' bressoniens étant bien loin du jeu d'une Faye Dunaway. Pour le reste, la façon dont le film expose une société ayant le culte des apparences et de la nouveauté à tout prix n'a de toute évidence pas tellement vieilli. Quant à l'interprétation de Faye Dunaway, en pleine gloire à l'époque, elle sera de toute évidence appréciée diversement, selon qu'on accepte que le jeu d'acteur sente un peu l'artifice ou pas. Non que son engagement ne soit pas réel, il l'est, et il n'y a guère que dans L'arrangement d'Elia Kazan qu'elle se soit autant exposée, mais il me semble patent qu'à certains moments son jeu sent quelque peu l'effort. Ce qui n'est pas plus gênant que cela, étant donné l'instabilité de plus en plus marquée du personnage, et la façon qu'a l'actrice de faire à tout moment affleurer la névrose sous l'apparente assurance.

Par ailleurs, si je pense comme le dit freddiefreejazz que les films sont très différents et qu'ils n'ont à vrai dire que peu à voir si ce n'est le personnage féminin troublé et le rapport névrotique qu'il entretient avec sa féminité (ou l'image qu'on on en donne ou la façon dont on s'en sert), je lui sais gré de mentionner Lilith. C'est un film que j'aime énormément, et je désespère qu'il reste si méconnu. Merci à lui de me redonner l'occasion de le recommander chaudement (on peut se reporter au commentaire que j'ai consacré à l'édition anglaise, qui comprend des sous-titres français).

Si l'on a envie de voir les (souvent belles) photos de Schatzberg avant son passage au cinéma, il convient à mon sens de se procurer cet ouvrage-ci plutôt que les autres : Women Then: Photographs 1954-1969.

NOTES SUR L'EDITION CARLOTTA

Carlotta sort le film en dvd et en blu-ray. J'ai été agréablement surpris par leurs éditions, car les défauts de la copie qu'ils avaient distribuée en salle cet été ont été atténués. D'une part, à part quelques ondulations pendant les scènes à l'hôpital, le master est dans l'ensemble plus net. D'autre part, la plupart des idioties que l'on trouvait dans la traduction ont été corrigées (contresens, traduction de certains mots en dépit du bon sens). Image et son sont donc de très bonne qualité, pour le dvd comme pour le blu-ray. Le master du dvd est un peu plus granuleux, mais restitue déjà très bien la photo et les couleurs. Le master HD accentue peut-être encore un peu plus la froideur clinique de certaines scènes, mais est d'une belle clarté et ne trahit rien. La richesse de la bande-son est bien restituée dans les deux cas, mais attention pour les amateurs de son HD, le son DTS-HD Master Audio n'est que 1.0. Et surtout, il faut considérer pour ceux que cela gêne qu'il n'y a qu'une VOSTF et que les sous-titres ne sont pas amovibles.

Les suppléments, les mêmes pour le dvd et le blu-ray, sont particulièrement adéquats, car ils permettent de remettre Schatzberg et ses premiers films dans leur contexte. Pierre Rissient revient sur sa découverte du film et la façon dont il l'a imposé d'une part, dont il a fini par s'imposer d'autre part (13'). Il demande à la fin à ce que l'on "se méfie de ses paresses intellectuelles", ce en quoi je le suis tout à fait. Michel Ciment prend en charge l'entretien avec Jerry Schatzberg, qu'il a déjà beaucoup rencontré. Sa longueur, inhabituelle (51'), permet à Schatzberg non seulement d'éclairer les racines de son film et les circonstances de sa sortie, mais également de revenir aussi bien sur la conception d'ensemble que sur des détails. Chemin faisant, il donne des exemples de ce qui fait qu'il a toujours été un peu à part dans le cinéma américain, y compris dans les années 70.

Une très belle sortie, à ne pas rater. Ne pas hésiter à compléter par ses films suivants : Panique à Needle Park et L'Épouvantail. Espérons une nouvelle édition d'un de ses beaux films ultérieurs, Reunion / L'Ami retrouvé, celle qui est déjà sortie en dvd étant en tout point calamiteuse et particulièrement déconseillée.
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LD
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