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5.0 étoiles sur 5 Un dieu qui danse !, 7 avril 2010
Ce commentaire fait référence à cette édition : Beethoven : Symphonies n° 5 et n° 7 (CD)
Ces interprétations du milieu des années 70 n'ont fait que se bonifier avec le temps. Je crois me souvenir que les critiques de la revue Harmonie n'étaient pas enthousiastes de cette manière de jouer Beethoven. Ce devait être trop neuf. Aujourd'hui, l'opinion générale est qu'on n'a pas fait mieux depuis 1950, ou peut-être depuis toujours.
Les caractères de la direction de Carlos Kleiber sont une tension extrême, une sveltesse qui annonce le goût actuel du "dégraissé" (terme sans doute inusité vers 1975) et une grâce presque féminine, une élégance princière (on l'a décrit en concert comme un dieu qui danse), une précision absolue dans les détails des phrasés comme dans l'équilibre sonore des différents pupitres. On a souvent l'impression que cette tension ne pourra pas tenir, ne peut que se rompre en s'exaspérant, voire en se caricaturant, mais c'est une illusion tant le chef, au goût jamais pris en défaut, se contrôle et contrôle les instrumentistes, au prix, d'ailleurs, des répétitions nombreuses qu'il exigeait. Ce style s'oppose à celui d'un Beethoven plus robuste et massif qui serait pour simplifier germanique ou mitteleuropéen; spontanément, on pourrait penser que cela convient surtout à la Septième, mais la Cinquième est en fait aussi convaincante. Les interventions d'un groupe d'instruments deviennent comme un dessin dans l'espace, aériennes, ciselées. L'enregistrement, d'une grande pureté, ne trahit pas cette finesse. Je me souviens qu'à l'époque, on était conscient que cette qualité de son aurait été impossible dix ans avant.
Expérience faite, ce Beethoven-là est universel en ce qu'il plaît à (presque) tout le monde, tout en étant parfaitement individuel et inimitable. Comme les grandes oeuvres supportent des interprétations différentes et même opposées, on pourra comparer la Septième à celle beaucoup plus introvertie de Fricsay et la Cinquième à deux versions Jochum, l'une faite avec Berlin en 1951 et qui a été rééditée par Tahra en 1997 (TAH 238), l'autre qu'on trouve dans l'intégrale Deutsche Grammophon. Mais je pense que la plupart de ceux qui se livreront à ce jeu très enrichissant préféreront Carlos Kleiber. On peut aussi comparer le fils avec le père, Erich Kleiber, rapide aussi, mais plus raide et rugueux. Enfin, la confrontation avec les disques d'un autre génie contemporain, Karajan, au style tout aussi noble, fera apparaître plus d'engagement et de transparence instrumentale chez Carlos Kleiber, et aussi un son plus honnête, moins apprêté et artificiel.
Le 33 tours de la Septième présentait Carlos Kleiber comme un jeune chef (il était tout de même quadragénaire) à l'aube d'une brillante carrière. Hélas, l'extrême exigence dont ses rares disques témoignent a eu aussi comme conséquence que ce chef, à qui on faisait des ponts d'or pour qu'il accepte de diriger, a progressivement raréfié ses concerts et ses disques, en même temps que son répertoire se limitait à quelques oeuvres, jusqu'à qu'il prenne une retraite prématurée. Il arrive qu'il y ait un prix à payer pour le génie.
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