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5.0 étoiles sur 5 DEUX DECENNIES DE DEVELOPPEMENT D'UNE TRES GRANDE DAME DE LA MUSIQUE D'AUJOURD'HUI, 25 mai 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Oeuvres Pour Orchestre (CD)
J'ai commenté trois oeuvres de Keija Saariaho à propos du disque Kaija Saariaho : D'Om le vrai sens, Laterna Magica, Leino Songs qui semble remporter un succès commercial plus que mérité. Mes commentaires étaient pour l'essentiel spécifiques des oeuvres. Toutefois, mon introduction donnait mon sentiment général sur la compositrice et son aeuvre, et ma conclusion lui rendait hommage. Malheureusement, cette dernière a été tronquée à l'édition.

Ce splendide coffret rassemble de manière économique des CD dont certains sont vendus plus chers à l'unité. Malheureusement, Amazon n'en détaille pas le contenu, sauf à zoomer sur l'image de l'arrière du coffret, bricolage très français qui ne fait pas très « pro ».

Je crois donc utile de reprendre ici ma précédente introduction, ma précédente conclusion qui me semblent parfaitement pertinentes à quelques mots près (mais je le dis, ayant horreur du coupé-cillé clandestin) et de vous communiquer le contenu de ce coffret avec quelques commentaires très rudimentaires.

PRECEDENTE INTRODUCTION RETOUCHEE

Une école en plein développement.

La Finlande est sortie de l'anonymat musical grâce à Sibelius (1865-1957), en dépit des profonds malentendus que suscite sa musique, encouragés par la lecture au premier degré de l'inspiration qu'il puise dans le «Kalevala», et bien qu'il ait fortement affirmé à Gustav Mahler que ce qu'il admirait le plus dans la symphonie était sa rigueur architecturale. Des critiques aveugles et des admirateurs trop zélés ont fait germer chez cet homme dépressif un doute radical le conduisant au silence après «Tapiola». Il aurait pu être l'exception qui confirme la règle. Mais non. Une jeune école de compositeurs «avant-gardistes», nés pour la plupart dans la décennie 50-60 où le vieux maître silencieux s'éteignait, s'est rapidement affirmée et s'impose de plus en plus chaque jour. La musique finnoise du XX° et début du XXI° siècle a conquis toute sa place. Entre les deux, Rautavaara (né en 1928) avait relancé le mouvement. On pourra estimer que son style certes très personnel est devenu par trop conservateur et surtout manque de consistance dans ses ouvres ambitieuses (voir par exemple les critiques de Denis Urval sur ses symphonies, le mettant en rupture avec les fondements de l'écriture sibelienne en dépit de similitudes de surface). Sa sincérité et son originalité sont néanmoins évidentes. Il aura joué un indéniable rôle de passeur vers cette nouvelle école dont les maîtres s'appellent Magnus Lindberg (1958), Esa-Pekka Salonen (1958), et surtout Kaija Saariaho (1952) qui a vu son étoile montrer au firmament des compositeurs de la première décennie du XXI° Siècle. Ce coffret contient des aeuvres bien différenciées, s'étalant sur deux décennies, mais parlant une même langue profondément originale et personnelle.

Eléments de biographie musicale et ébauche stylistique.

Kaija Saariaho (KS) est née en 1952. Dans toutes les images que nous avons d'elle, on sent instinctivement une personne d'une immense culture, profondément sensible et réfléchie, à la fois à l'écoute attentive du monde extérieur dans toutes ses dimensions et introvertie - une artiste perfectionniste.
Après un goût prononcé des l'enfance pour la musique, puis des études générales «à large spectre» plutôt centrées sur la peinture et le dessin, elle entre en 1976 à l'Académie Sibelius de Helsinki. Elle s'impose une discipline compositionnelle de fer et fonde le groupe de musiciens d'avant-garde «Korvat auki» (oreilles ouvertes) qui inclut notamment Magnus Lindberg et Esa-Pekka Salonen. Un an avant de quitter l'Académie, elle se rend à Darmstadt en 1980. C'est moins l'esthétique sérielle généralisée et ses diverses évolutions qui la marqueront que sa découverte de l'école spectrale.et de ses deux maîtres, le phénoménal Gérard Grisey hélas trop tôt disparu et Tristan Murail. Elle étudie avec Klaus Huber et Brian Ferneyhough à la Musikhochschule de Freibourg-en-Breisgau de 1981 à 1983 (mais l'influence stylistique de Ferneyhough est peu perceptible chez elle). Elle étudie de plus l'informatique musicale à l'Ircam durant l'année 1982. Son style inimitable, d'un grand raffinement naît d'une synthèse puis d'un recul a priori improbables de ces puissants chocs musicaux. Elle vit à Paris depuis 1982.

De ces formations et influences diverses émergent au moins deux éléments «transversaux» qui structurent en profondeur un style éminemment personnel: (1) l'intérêt pour certaines abstractions architecturales telles que le nombre d'or et les suites de Fibonacci, systématiquement explorées par Bartók (quoique n'en ayant aucune preuve, je suis enclin à penser que certains processus de Xenakis l'ont intéressé, même si elle suit une voie radicalement autre - ainsi que les spécificité d'écriture de son maître Ferneyhough), et (2) le goût exigeant pour la transformation électronique et informatique du son, qui est bien dans la logique du spectralisme mais rejoint l'exigence d'un Boulez, même si là aussi elle suit une voie radicalement autre. L'IRCAM était une voie de passage obligée pour satisfaire cette exigence perfectionniste dans son langage propre.

Depuis les années 80, son style est fondé sur des transformations progressives du matériau sonore, s'appuyant donc originalité et quelque distance sur les découvertes faites au contact de l'école spectrale et de l'IRCAM. Au caeur de ce langage est l'exploration du principe d'« axe timbral », où «une texture bruitée et grenue serait assimilable à la dissonance, alors qu'une texture lisse et limpide correspondrait à la consonance». L'architecture se fonde sur des réseaux de correspondances subtiles.

Au tournant des années 2000, la composition de son premier opéra, « L'amour de loin » sur un livret d'Amin Maalouf induit dans son langage un lyrisme nouveau (ce coffret en donne un aperçu). A l'heure actuelle, elle a composé trois splendides opéras avec ce même librettiste. Il faut noter qu'à la différence de tant de compositeurs, de Stravinski à Penderecki voire Rautavaara, cet infléchissement stylistique n'est nullement systématique et surtout ne prend pas des airs de cassure, voire de complaisants «retour à» claironnés dans les salons où on cause, ni d'autocritique avec flagellation publique pour activisme gauchiste musical. Il s'intègre harmonieusement à l'évolution naturelle d'un style dont il élargit la palette expressive. La preuve en est que nous trouverons de splendides exemples de développement de ce style des années 80 dans les aeuvres de l'extrême fin du XX° Siècle et du début du XXI°.

L'exemple de Maalouf montre que la vie et l'inspiration de KS est axée sur des amitiés profondes et des empathies artistiques avec d'autres artistes qui influeront son style et sa productivité, comme le violoncelliste Ainsi Karttunen, le chef et compositeur Esa-Pekka Salonen, le pianiste Emmanuel Ax.

En dépit de toutes les influences croisées de tant de grands maitres, les deux clés de voûte sont pour elle Bach et Webern, complètement assimilés en profondeur : sa musique ne ressemble en rien à la leur. Même en ayant pris en compte la distance de la différence de langage, ce sont d'autres noms qui viendraient à l'esprit: Gabrieli, Mozart, Debussy, Bartók, Dutilleux qui vient de nous quitter, Messiaen, Ligeti, voire Beethoven pour le sens de l'extrême variation, à la «Diabelli» plus qu'à la «Goldberg». De fait, c'est certainement une vision très large et généreuse du contrepoint qui explique cet attachement à Bach, et à une extrême rigueur très dissimulée cet attachement à Webern.

CONTENU DU CD

On notera avec un plaisir non dissimulé que ces quatre CD respectent scrupuleusement la chronologie des aeuvres. Il s'inscrivent donc fort heureusement en contradiction formelle de la détestable tradition qui veut que la mise en plages des CD soit la plus farfelue possible, différente de tout ce qui a pu être faite avant, et en tout état de cause en contradiction formelle avec tout ce qui pourrait ressembler à l'ordre voulu explicitement ou le compositeur (ou les compositeurs, qu'il est de bon goût de mélanger sans qu'évidemment le titre du CD le laisse deviner si peu que ce soit.

=> Objectivement

CD1.
Lichtbogen (1986)
Grammaire des rêves (1988)
Du cristal ... à la fumée (1990)

CD2
Calibran's dream (1992)
Solar (1993)
Graal théâtre (1997)
Miranda's lament (1997)

CD3
Oltra Mar (1999)
Nymphéa Reflection (2001)
Cinq reflets de « l'Amour de loin » (2001)

CD4
Orion (2002)
Notes on light (2006)
Mirage (2007)

=> Quelques commentaires un peu décousus

Une timide connaissance de l'aeuvre de KS se fait jour tant au près du public que de la critique. Avec toutes les réserves imposées par ce constat à chaud, il semblerait que les aeuvres de ce coffret qui rencontrent la plus large audience et appréciation soient : Du cristal ... à la fumée ; Nymphéa Reflection, Cinq reflets de « l'Amour de loin » ; Orion.

J'ai la chance d'avoir pu me procurer la partition de « Lichtbogen », la première oeuvre de cet album. Il s'agit en fait d'un aeuvre pour un très petit orchestre de 9 musiciens (flûte, piano, harpe, percussionniste, quintette à cordes avec contrebasse, rappelant donc un peu mais en encore plus léger l'esprit des « Kammersymphonien » ou « Kammermusiken » de Schoenberg, Schreker, Hindemith par exemple, ou encore des « Petites symphonies » de Milhaud sans en avoir l'écriture bien entendu. La seconde moitié du XX° Siècle en a offert d'infinies variétés. Est associé à cet ensemble orchestral un dispositif de traitement électronique en temps réel, assez simple (amplis, réverbération, harmoniseur, table de mixage, haut-parleurs), dépourvu de le « high tech » informatisée de l'IRCAM. Cet ensemble électronique est très précisément décrit (notamment en fonction de l'acoustique de la salle) et sa mise en aeuvre très précisément notée tout le long de la partition. Ce n'est donc pas une concession à la mode. La compositrice explique qu'elle a voulu écrire une musique extrêmement légère et transparente ; ces moyens sont utilisés pour lui donner du corps, une certaine audibilité et un certain timbre, plutôt que l'avoir recours aux lourdeurs des doublures orchestrales qui n'en rendraient pas tous les effets. Naturellement, ce dispositif risque d'être rapidement daté, mais on peut lui substituer sans difficulté des outils plus « modernes » et informatisés.

On peut avoir les plus extrêmes réserves devant les traditionnelles suites d'extraits d'opéras (ou de ballet). Même une aeuvre comme la « Lulu Symphonie », assemblée hâtivement par Berg comme dans une sombre prémonition de son improbable mort prochaine, ne me semble pas entièrement convaincante. Ici cependant, comme le montre le titre, les « Cinq reflets de « l'Amour de loin » » se présentent comme une partition authentiquement originale, dérivée de la substance de l'opéra, voulue et écrite comme telle par KS, et parfaitement accomplie en tant que telle.

PRECEDENTE CONCLUSION RETOUCHEE MAIS NON CAVIARDEE : MERCI MADAME SAARIAHO

Il va de soi que tous les interprètes de ce splendide album l'ont travaillé et enregistré en coopération étroite avec KS (y compris certainement en termes de prise de son, essentielle pour une «Ircamo-spectrale»). Certains sont ses amis et/ou ses proches camarades « de combat » musical de tout temps. La synergie entre KS et « ses » interprètes évoque tant d'exemples passés ... (par exemple les clarinettistes chez Mozart, Weber, Brahms, le chant chez Britten).

En conclusion, et sans nationalisme imbécile, merci Madame Saariaho pour ce parfum impérissable que vous apportez à la musique de notre temps. Merci d'être finnoise et de porter en vous ces racines culturelles septentrionales que seuls quelques plumitifs au caeur et neurones défaillants réduiront à de la phraséologie illustrative creuse car faussement anecdotique - tout comme hélas pour votre grand prédécesseur Sibelius (victime d'un siècle de contresens). Merci d'avoir tant travaillé pour trouver l'expression musicale de votre immense culture et de votre sensibilité aux antennes si sensibles. Merci d'avoir reconnu chez certains compositeurs français des problématiques musicales et des solutions qui répondaient en partie à votre quête, et d'en avoir écouté d'autres qui étaient sur d'autres longueurs d'onde. Merci d'avoir ainsi su édifier un art dont les racines puisent au plus profond d'une sublime synthèse entre la culture de votre pays et du nôtre où vous avez choisi de vous fixer et d'être fidèle. Merci d'être une pierre d'angle de l'authentique culture musicale européenne du XXI° siècle naissant au milieu d'un inquiétant amalgame de doutes, de désillusions, de fanatismes et de déculturation massive. Merci d'être fidèle au poste sans fanfaronnade ni bravade inutile face à ce silencieux génocide de l'Esprit.
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Message initial: 19 nov. 13 10:09:52 GMT+01:00
Dernière modification par l'auteur le 19 nov. 13 10:14:01 GMT+01:00
Merci pour cette belle introduction aux mondes de Kaija Saariaho.

En réponse à un message antérieur du 19 nov. 13 19:56:42 GMT+01:00
Dernière modification par l'auteur le 19 nov. 13 19:57:16 GMT+01:00
C'est toujours un plaisir de faire découvrir des compositeurs originaux (compositrices originales) et très maîtres de leur "plume".

Amlitiés, Gérard.
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