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6 internautes sur 8 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Du parasitisme, 23 avril 2011
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Ce commentaire fait référence à cette édition : The Servant (DVD)
C'est une chose entendue par (presque) tous : "The Servant" est une pièce maîtresse du cinéma de Joseph Losey, et du cinéma tout court, et même ceux qui ne l'aiment pas beaucoup lui trouvent des vertus. Pour beaucoup, c'est une quintessence de film anglais - comme parfois, d'ailleurs, réalisé par un Américain, même si c'est avec la collaboration d'écrivains anglais (cf. à des titres divers, le Barry Lyndon de Stanley Kubrick ou le Gosford Park de Robert Altman).

A quoi cela est-il dû? Au récit lui-même, qui intrigue ou fascine (voir synopsis ci-dessus)? A l'excellence de l'écriture, de la mise en scène, de l'interprétation? Mais elle l'est dans d'autres des films de Losey. Au fait que son côté cérébral, voire bizarre, ne l'emporte pas comme, pour ne parler que de la période anglaise, dans Accident ou Cérémonie Secrète? Sans doute, même si une partie des critiques qui ont été faites à ce film portent sur le dernier quart, précisément parce qu'il se permet quelques embardées qui deviendront par la suite plus coutumières du cinéaste. A mon sens, ces trois films-là, ainsi que The Go-Between / Le Messager (dernière oeuvre scénarisée par Pinter : voir mon commentaire), ont su trouver leur forme et constituent quatre des sommets de la filmographie de ce metteur qu'il ne faut pas oublier de revisiter.

J'aurais tendance à dire que la réussite réside ici dans la perfection de l'adéquation entre le script parfaitement évocateur de Harold Pinter (retravaillé sous l'égide du réalisateur), la mise en scène au cordeau de Losey et ce qu'il a suscité chez ses acteurs, y compris un tout jeune James Fox dont c'était le premier rôle, et des actrices avec qui il avoue avoir rencontré des difficultés, Sarah Miles parce qu'elle n'était pas toujours facile, et Wendy Craig parce qu'elle ne convenait à son sens pas pour le rôle. L'interprétation de Dirk Bogarde est à juste titre toujours mise en avant, mais c'est bel et bien un quatuor d'interprètes que Losey dirige avec maestria.

L'écriture de Pinter pour le cinéma, qui partage autant de traits communs avec son théâtre qu'il y a d'éléments qui l'en distinguent, était un tremplin formidable pour Losey. Dans ses entretiens avec Michel Ciment (Kazan, Losey : Edition définitive), le cinéaste revenait sur sa collaboration avec Pinter en lui reconnaissant bien des qualités, mais en prenant soin de mettre en valeur son rôle d'arbitre et de grand ordonnateur de ce qui apparaissait à l'écran: "Les scénarios portent toujours sa marque, c'est indubitable, mais voyez d'autres films qu'il a écrits: ce ne sont pas les mêmes que ceux qu'il a écrits pour moi. Dans le dialogue, il est brillant. Dans l'économie de l'écriture, il est extraordinaire. Dans l'évocation visuelle, il est magnifique, avec un sens de la forme et de la structure. (Nous partageons) l'observation des personnages, une conscience très aiguë de la dynamique des classes et de ses contradictions. Pour moi, il est très évocateur visuellement, mais je le crois, lui, dépourvu de tout sens visuel. (...) Je ne peux pas me rappeler une seule mise en scène d'une de ses pièces que j'ai aimée ni un seul film qu'il ait écrit et qui m'ait plu."

Et il est vrai qu'en (re)voyant le film, on ne peut que se dire que le sujet, les dialogues, l'interprétation, tout cela est magnifié par la mise en scène extraordinairement concertée de Losey. Parfois très voyante, parfois moins, elle attire l'attention du spectateur par une variété de moyens considérable. Cela est d'autant plus frappant que la majeure partie du film se déroule en intérieurs, dans une maison à deux étages. La façon dont la caméra pose, explore, joue avec l'espace est absolument magistrale, à plus forte raison parce que cela est toujours fait en suivant le développement du récit et les relations entre les personnages. Comme le souligne Jean Douchet dans la petite analyse du film livrée en bonus, dès le générique, c'est bien l'appropriation de l'espace qui est en jeu, et ses corollaires entre les personnages : les rapports de soumission et de domination.

Car bien sûr, c'est de rapports de force qu'il s'agit, qui incluent les rapports entre les classes mais aussi entre les sexes, entre qui soumet et qui se soumet. On a tendance à présenter ce film comme une simple illustration de la dialectique du maître et de l'esclave. On le présente également parfois comme un film ayant une thématique ouvertement homosexuelle. Outre que Dirk Bogarde et son agent ne souhaitaient pas qu'il joue un rôle d'homosexuel trop évident - il venait de le faire dans Victim de Basil Dearden - ni Pinter ni Losey n'insistaient sur cet aspect des choses, et pas uniquement pour des raisons de censure. Amoureux des zones d'ombre et des ambiguïtés, conscients de la portée politique de leur propos, ils ne souhaitaient sans doute pas que leur film soit réduit à son sous-texte homosexuel, aussi présent fût-il. Ce qui ressort particulièrement, me semble-t-il, c'est qu'au-delà de la façon dont le serviteur met à sa merci son maître en semblant tout manipuler, le film traite profondément de l'impossibilité de la symbiose. Tout d'abord, parce qu'il y a presque toujours trois personnes dans le jeu, physiquement ou en pensée, la présence physique de deux personnes s'accompagnant le plus souvent de la pensée d'une troisième. Pour des raisons sociales - Tony, le jeune aristocrate, est montré comme oisif ou se berçant d'illusions avec de vagues projets : un vrai parasite pour la société - et de relations impossibles entre les sexes (qu'ils soient différents ou identiques), il n'est d'autre solution que de l'emporter sur l'autre, puis de maintenir sa proie en vie et de la parasiter. Les rapports de classe et les rapports entre les sexes sont ainsi indissociables, et lire le film en privilégiant nettement l'un par rapport à l'autre comme on a pu le faire me semble de ce fait une erreur. Reste que le film est assez riche et dans sa forme assez abouti pour que l'on y revienne régulièrement en se disant que c'est bien sa richesse et ses ambiguïtés qui le font remarquablement résister à l'usure du temps. Loin d'être tributaire du temps où l'Establishment pouvait encore se donner des airs aristocratiques - quoique, cela disparaît-il jamais? - ou bien de celui où l'Angleterre avait encore quelques restes de sa morgue impériale et coloniale, "The Servant", en se penchant sur un conflit et des tensions réduits à leur plus simple expression mais enrichies de mille nuances, fait mieux que tenir la route et reste un film passionnant à voir près de cinquante ans après sa confection.

La copie fournie par le dvd StudioCanal est de très bonne qualité. Le N&B est presque idéal, le master sans défauts apparents. En revanche, pas beaucoup de bonus à se mettre sous la dent. L'analyse de Jean Douchet (15') est comme à son habitude très intelligente et s'attache à décrire la mise en scène, mais elle ne couvre que trois scènes et on aurait souhaité qu'elle soit un peu plus longue. VO et VOSTF uniquement. Espérons une édition blu-ray qui améliorera encore le master et proposera des bonus dignes de ce nom pour un film comme celui-ci, qui mérite amplement plusieurs éclairages et des analyses approfondies.
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Message initial: 25 avr. 11 10:43:19 GMT+02:00
LD, Belle analyse, as usual. Ce film est vraiment marquant, et esthétiquement très raffiné. Il y a d'autres Losey que je me promets depuis un moment, votre commentaire me le remet en mémoire. Amitiés, D.
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LD
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