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7 internautes sur 7 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 laboratoire littéraire, 1 juillet 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Ecriture : Mémoires d'un métier (Poche)
Je ne reviendrai pas sur l’immense considération que je porte à Stephen KING en tant qu’auteur américain. Au-delà de l’étiquette parfois réductrice sous laquelle il évolue – celle vantée et diffusée par quelques collections éditoriales : horreur, terreur, fantastique – il se pose comme le digne héritier des lointains écrivains naturalistes et n’a rien à envier à ses éminents contemporains évoluant dans un registre dit « social ». Chacun de ses romans nous donne en effet à voir l’instantané d’une Amérique à une époque donnée, avec des personnages le plus souvent issus de la classe populaire, et la justesse absolue avec laquelle il dépeint le réel et la complexité de la mécanique humaine prend le pas sur les ficelles (parfois faciles) du fantastique qu’il cultive. Pour celles et ceux ayant parcouru ses grandes œuvres – Le Fléau, Ça, Carrie, La part des ténèbres, Shinning, Simetiere… – l’expérience de lecture mâtinée de quelques frissons d’angoisse laisse avant toute chose en mémoire le souvenir de personnages qui brillent moins par leurs attributs romanesques que par leur authenticité unique. Son œuvre, conduite par un imaginaire foisonnant, n’avait jusqu’à présent jamais profité d’un éclairage introspectif. Avec Ecriture, Mémoires d’un métier, KING se plie au jeu de l’analyse et de la révélation. Il convie son lecteur à pénétrer les arcanes de son activité créatrice, il nous ouvre la porte de son laboratoire littéraire.
Tournez les pages, et suivez le guide.

Ecriture, mémoires d’un métier : le titre français, fidèle traduction de son original, renvoie efficacement à la visée de l’ouvrage. Publié en 1999, cet essai – qui n’est pas que ça – se découpe en quatre parties : « CV », « Boîte à outils », « Ecriture », et « De la vie : un Post-scriptum ». Sa genèse d’écriture sort assez de l’ordinaire rédactionnel de l’écrivain pour être soulignée : KING envisageait en effet de consacrer un essai à son métier depuis le milieu des années 90. A la fin de l’année 97, il avait amorcé le projet de cet Ecriture, mémoires d’un métier, mais, ne sachant comment le mener à son terme, l’avait provisoirement mis de côté avec la perspective d’y revenir par la suite. Ce qu’il fit durant l’été 99, peu avant qu’un terrible accident ne manque de mettre un point final et prématuré à sa carrière littéraire comme à son existence. Deux années séparent ainsi la rédaction des parties « CV / Boîte à outils » et « Ecriture / De la vie… ».

Dans la première partie, l’écrivain campe le décor. Au travers d’une courte et croustillante autobiographie de 120 pages, il met en scène le personnage principal de cet essai : Stephen KING, l’écrivain. Retour sur sa jeunesse, sur les quelques heurts et carences de l’existence qui auront forgé sa personnalité et orienté son œuvre : l’absence d’une figure paternelle (son père ayant déserté le foyer à sa naissance) ; sa relation complice à son grand frère David, lui aussi garnement débordant d’imagination ; ses premières lectures, ses premiers films, ses premières nouvelles étonnamment précoces ; ses premières douleurs (son tympan percé à vif…). Stephen KING nous permet d’assister à l’épanouissement d’un talent en retournant méticuleusement le terreau propice dans lequel il s’enracine. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’arbre n’a pas poussé dans un jardin coquet… KING est un écrivain issu de la classe populaire. Une famille monoparentale, une mère qui trimait pour nourrir ses deux garçons, des fins de mois difficiles. Pourtant, le contact tactile et intellectuel avec l’écriture frappe très tôt le jeune KING : au collège puis au lycée, il tient ou participe à différents journaux. Il imprime lui-même son premier roman, avec une presse rafistolée avec l’aide de son frère. Il fait ses classes en envoyant régulièrement ses nouvelles à différentes revues. Il essuie une longue série de refus, mais persiste. Retour sur sa première nouvelle publiée. Sur son premier cachet… La trajectoire de KING impressionne moins par la reconnaissance qui la couronne que par la constance de l’effort et de la passion qui la préside. Car KING est et a toujours été un travailleur acharné. Cette première partie nous en donne l’illustration. L’occasion de constater aussi que les débuts n’ont pas été faciles. Il rencontre Tabitha, la femme qui partage encore aujourd’hui sa vie, en 1969, au détour d’un atelier de poésie à l’université. Leurs deux premiers enfants arrivent dans leurs trois premières années de mariage. Le couple vit dans la précarité. KING s’épuise dans une blanchisserie en dépit d’une licence en littérature anglaise qui pourrait lui donner accès à l’enseignement. Et les maigres revenus qu’il tire de la vente de ses nouvelles ne permettent pas à la petite famille d’envisager sereinement l’avenir. Il faut attendre le manuscrit de Carrie et son parcours éditorial exemplaire pour que KING passe de l’ombre à la lumière. Episode qui n’omet pas les anecdotes fomentant la légende (les premières pages du roman jetées à la corbeille par KING et sauvées par sa femme Tabitha). Une première partie qui, au-delà du CV formel, permet au lecteur de s’immiscer dans la vie intime de l’écrivain, au plus proche de ce qu’il a été et de ce qu’il est. Rien ne nous est caché. KING ne passe pas sous silence sa longue période d’addiction (aux drogues, à l’alcool), et le fait que certains de ses romans (Cujo, notamment) aient été composés dans un état presque second. C’est instructif, et ça vaut incontestablement le détour, pour les fans de l’auteur comme pour les aspirants écrivains…

La seconde partie entre dans le vif du sujet : l’écriture. KING, pragmatique de nature, use ici d’une métaphore qu’il file à bon escient : une « boîte à outils » que tout écrivain mécano en devenir devrait garder sous la main, et qui étage, sur ses quatre niveaux, des « clés » variées. C’est ainsi que dans le présentoir du fond, on pourrait trouver le vocabulaire, outil primaire à la construction (P134-139). Dans ceux du milieu, la grammaire (P139-144). Dans les tiroirs latéraux, le style (P144-152). Au dernier niveau, enfin, la notion de paragraphes (P152-159). Cette boîte à outils a un côté pratique et nous délivre quelques pistes intéressantes. C’est en farfouillant dans son troisième tiroir qu’on apprend que KING est un inconditionnel des verbes déclaratifs ou qu’il mène contre l’emploi des adverbes une croisade aguerrie… Seconde partie qui étale ainsi les bases de la matière littéraire, ce qui permet de mettre en forme l’imaginaire… Un fond auquel se consacre plus volontiers la troisième partie…

« Ecriture » est sans aucun doute le chapitre le plus formateur de cet essai. Il est introduit par une sorte de commandement suprême qu’on imagine scandé par un KING dans le rôle du professeur d’université sourcilleux : « Si vous voulez devenir écrivain, il y a avant tout deux choses que vous devez impérativement faire : lire beaucoup et beaucoup écrire. » (P170). Au fil de ce chapitre généreusement pourvu en réflexions et témoignages, KING expose ses méthodes de travail. Sa fréquence d’écriture, par exemple : 10 pages quotidiennes en moyenne, couchées le matin, avec une régularité jamais prise en défaut, même les dimanches et jours fériés, merci. Son cadre de travail : assis derrière son bureau, la porte fermée, mains sur le clavier de son Macintosh, avec une chaîne Hifi distillant en fond sonore quelques délicates mélopées de Metallica ou d’AC/DC. KING creuse en profondeur sa façon d’aborder l’acte d’écriture. Ce qui prime, dans sa perception globale de l’élaboration d’un roman, c’est une situation de départ – parfois résultante de la jonction originale d’idées souvent divergentes – dans laquelle sont amenés à se développer les personnages : « La situation vient en premier. Les personnages qui, au début, sont toujours sans reliefs et sans traits définis, viennent ensuite. » (P194). Loin de se revendiquer d’une école « d’écriture à programme » (comprenez qui s’inscrit dans un cadre préétabli et méthodiquement quadrillé), KING se rapproche davantage de la liberté d’une « écriture à processus » (Proust en est le plus illustre représentant). Il n’a pas de plan précis pour conduire son intrigue, bien qu’il possède (parfois) une vague idée de sa finalité. Ce sont les personnages qui suivent leur propre voie et construisent leur histoire… Image un brin poétique de l’écrivain se cantonnant au rôle de simple scribe prenant en dictée la libre évolution des personnages tirés de son imaginaire. Si la construction s’improvise, elle repose néanmoins sur des fondamentaux qui pourraient se réduire au nombre de trois : « De mon point de vue, un roman, une histoire, comporte trois éléments : la narration qui fait avancer le récit […] ; la description, chargée de créer une réalité sensorielle pour le lecteur ; et les dialogues, qui donnent vie aux personnages à travers leurs échanges verbaux. » (P192). KING a le bon goût de nous expliciter par la démonstration leur potentiel intrinsèque comme leurs vertus (les descriptions : P206-214 ; les dialogues : P214-224 ; les personnages : P225-232). Bien sûr, il s’appuie sur des exemples tirés de sa propre bibliographie, et c’est avec un intérêt sournois que l’on se voit gratifier de tel éclairage sur Misery (P195-199), de tel autre sur Le Fléau (P239-246), ou de tel autre sur Dead Zone (P228-231)… KING s’attaque aussi à d’autres versants de son métier d’écrivain, comme les thématiques qui façonnent son œuvre (P247), le symbolisme de certains de ses textes, le travail de recherches préalables… Dans son souci de précision, il n’oublie pas d’aborder les suites d’un premier jet voué à un lent travail de maturation : le travail de relecture et de réécriture (pour KING, deux moutures suffisent : un premier manuscrit faisant office de « brouillon », un second rehaussé de corrections et séparé du premier par un intervalle de six semaines), l’épreuve du premier avis formulé par un comité restreint de « Lecteurs Idéals ». On retiendra de cette masse d’informations une formule qui semble avoir fait ses preuves : « Version 2 d’un manuscrit = Version 1 - 10% ». Pour clore le parcours d’un roman qui part des prémices de sa création pour aboutir à sa publication officielle, KING nous soumets quelques conseils quant à la façon d’accrocher un agent littéraire. La boucle est ainsi bouclée. Et ne reste plus qu’au jeune écrivain à mettre en pratique ces innombrables conseils en s’attelant à la tâche aussi sec …

La dernière partie de cet essai, intitulée « De la vie : un Post-scriptum », fait curieusement écho à la première. KING se met de nouveau en scène, mais dans un contexte beaucoup plus proche de son temps de rédaction puisqu’il retrace l’accident dont il a été victime durant l’été 99 et qui a bien failli lui coûter la vie. C’est peut-être dans cette dernière partie, qui paraît accessoire de prime abord, que l’écrivain nous dévoile sa conception la plus personnelle de l’écriture : un acte nécessaire, une démarche cathartique qui aide à surmonter les plus âpres difficultés que la vie nous réserve. Petit touche d’émotion qui vient couronner un essai parfois pluridirectionnel, mais qui possède le mérite d’être frappé au coin d’une honnêteté sans détour.

Essai autobiographique ; valise à conseils et à idées ; méthode d’analyse ; rétrospective d’une œuvre ; témoignage humain d’une résurrection… Ecriture, mémoires d’un métier est un objet protéiforme qui décortique les mécanismes de la création littéraire en s’appuyant sur l’expérience d’un des maîtres du genre fantastique. Jamais avare, toujours pertinent, regorgeant d’illustrations qui tombent à pic et de témoignages on ne peut plus légitimes, il s’avère une petite mine pour les aspirants écrivains comme pour les lecteurs inconditionnels de l’auteur américain.
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