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4 internautes sur 5 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 Le présent perpétuel, 1 mai 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Sur la route (Poche)
Publié en 1957 aux Etats-Unis, Sur la route est le roman qui a valu à Jack KEROUAC sa notoriété. On le considère comme l'oeuvre clé de la Beat Generation. Instantané d'une Amérique de l'après-guerre, le roman met en scène une galerie de personnages en marge de la société. En quelques quatre cents pages, KEROUAC nous rapporte les tribulations itinérantes de Sal PARADISE, le narrateur, qui se jette sur les routes pour parcourir l'immensité du territoire américain.

Sur la route possède un net penchant autobiographique. Le roman s'inspire clairement du vécu de KEROUAC, en mettant notamment en scène des personnages directement inspirés de ses connaissances. Pièce centrale de Sur la route, l'inoubliable Dean MORIARTY renvoie ainsi à Neal CASSIDY, compagnon de route de KEROUAC dans la réalité. On croise aussi Allen GINSBERG sous les traits de Carlo MARX et William BURROUGHS incarné par le personnage d'Old Bull LEE.

La genèse d'écriture du roman est à souligner : KEROUAC l'aurait rédigé d'un seul tenant sur trois semaines d'avril 1951, et sur un seul rouleau de papier de plusieurs dizaines de mètres de long... Mode d'écriture forcené et spontané qui fait écho à l'un des courants musicales traversant fiévreusement le roman : le Be Bop et sa frénésie, son improvisation sauvage, qui imprègne littéralement nombre de pages. KEROUAC devra attendre six ans – non sans procéder à un fastidieux travail de retouche – avant qu'un éditeur accepte de publier son manuscrit, et le texte original devra souffrir d'une censure drastique. Inutile de dire que ces coupes se ressentent à la lecture : lorsqu'on connaît les vies hautement dissolues de KEROUAC et CASSIDY (homosexualité, polygamie, prises de drogues en tout genre, marginalité...), on ne peut que constater avec amertume l'édulcoration manifeste des échappées de MORIARITY et PARADISE – leurs pendants romanesques – voilées sous une pudibonderie en accord avec la pensée lénifiée d'une Amérique Maccarthyste des années 60.

Mais passons.

Près de soixante ans après sa rédaction, Sur la route opère un charme inchangé. De prime abord, on serait en droit d'émettre quelques doutes quant à l'attraction de son sujet : l'errance du narrateur, Sal PARADISE, à travers une Amérique d'après-guerre... Mais KEROUAC, par son style unique, se forge dès les premières pages une identité littéraire. Sa prose, à l'image des accents haletants du Be Bop, inspire une musicalité, distille à l'oreille du lecteur une voix intérieure qui rejoint la voie extérieure, celle de la route. C'est un style oral, expansif, en constante improvisation, qui illustre dans sa liberté intrinsèque le défilement des villes, des bourgades, des paysages, la galerie foisonnante des personnages rencontrés. Un style affranchi de tout code, une prose émancipée et libertaire, à l'image du mode de vie des protagonistes qu'elle met en scène.

De tous ces protagonistes, le lecteur n'en retiendra probablement qu'un. Celui de Dean MORIARTY. La fascination qu'il exerce sur PARADISE, son compagnon de route – traduite dans la réalité par la fascination de KEROUAC envers CASSIDY – est rendue délicieusement contagieuse sous la plume de l'écrivain. MORIARTY est le moteur de Sur la route. Sa ligne continue. Son point de fuite. Il est celui qui tire et entraîne PARADISE vers d'autres horizons. KEROUAC le décrit comme une sorte d'ogre insatiable, d'électron libre. Un dévoreur de vie doublé d'un tourbillon d'énergie. Il semble constamment animé d'une passion inextinguible. On ne compte plus ses conquêtes féminines. Son corps comme son esprit sont tendus tout entier vers la satisfaction d'un désir qui confine à l'absolu et que ses excès tentent vainement de combler : c'est la fameuse recherche du "It", ce point culminant de l'esprit que l'on atteint parfois en jazz et qui plonge l'auditeur ou le musicien dans un mélange d'extase, d'euphorie et de plénitude. Fils d'un père alcoolique, jeté dès son plus jeune âge sur les routes, Dean appartient à la face non visible – ou non avouable – de l'Amérique. Anticonformiste, ancien délinquant, il est pour lui impossible de se plier à un mode de vie sédentaire. C'est bel et bien sur la route, dans le foisonnement du mouvement, qu'il trouve son équilibre. Pourtant, son errance n'est pas veine : au-delà de profiter de l'immédiateté du présent propre à une vie nomade, il est aiguillé par la volonté de retrouver la trace de son père qu'il sait toujours vivant.

A ses côtés, le personnage de Sal fait pâle figure. On ne saura finalement pas grand-chose à son sujet une fois le roman terminé. Il s'efface littéralement devant la stature de son compagnon mythique. Au début du roman, nous nous trouvons en 1947. Sal vit chez sa tante. On apprend qu'il a été mobilisé durant la guerre, qu'il touche une pension d'ancien combattant, et qu'il vient de rompre avec sa femme. Pour le reste, ses motivations sont floues. Il a la prétention de devenir écrivain en capitalisant sur ses expériences itinérantes pour rassembler le matériau nécessaire à l'élaboration d'un roman. C'est à peu près tout. Paradoxalement, et avec le recul, le personnage de Sal ne nous apparaît pas moins attachant que celui de Dean. En réalité, les deux compères se complètent : Sal est l'ombre discrète de la flamboyance de Dean. Si l'existence de Dean est intimement conditionnée par son passé turbulent, Sal se jette sur la route sans succomber à un quelconque élan atavique. Que trouve-t-il dans ces errances ? Sa mobilité se résume-t-elle à la recherche de la jouissance ? Répond-elle modestement à une soif d'aventures ? Sal entretient-il le mouvement dans le but d'atteindre ou bien de fuir ? Questions fondamentales que soulèvent la route et son allégorie philosophique. Car on ne peut lire Sur la route sans considérer ce à quoi elle renvoie métaphoriquement : l'intersection des aspirations, un espace de transition où l'individu n'est jamais ni arrêté, ni socialement défini, où il jouit d'une relation privilégiée avec son environnement direct (urbain ou naturel) en dehors de toute contingence, où le hasard des rencontres et l'afflux du mouvement élaborent le tissu d'un présent spontané, sans perspective d'avant ni d'après, sans passé ni lendemain. Pour Sal, la route matérialise peut-être davantage un refuge qu'une quête : le palliatif provisoire à un mal de vivre qui tait son nom. Et c'est parce que le roman dévoile ces mécanismes de l'âme humaine qu'il peut encore prétendre exercer aujourd'hui tout son attrait.

Au-delà de ces considérations analytiques, Sur la route nous offre plus prosaïquement la photographie d'une Amérique à une époque donnée, un paysage tant sociétal que géographique. En effet, les cinq parties constitutives du roman font parcourir au lecteur des milliers de miles. L'Amérique se dévoile en tant que continent, dans toute son immensité. D'est en ouest, du nord au sud, jusqu'aux chaleurs tropicales du Mexique dans le dernier voyage, les lieux se succèdent sans interruption, tissant entre eux des corrélations secrètes, affirmant leur spécificité. D'abord en solitaire, à pied ou en auto-stop, Sal suit ensuite Dean dans ses pérégrinations au volant d'une Cadillac et d'une Ford. Le lecteur découvre les quartiers sombres des grandes capitales, ses gargotes insalubres, ses bars enfumés où se produisent des virtuoses du jazz, où la musique effervescente coagule les foules noctambules en les plongeant dans un état de transe. Le Be Bop est le contrepoint de ce brassage géographique et culturel. Il inculque au roman son souffle. Le style de KEROUAC en épouse d'ailleurs autant le rythme que les accents. Sur la route procède dès lors de la synesthésie : ses phrases sinuent et modulent, libérées de tout carcan, colorées comme les circonvolutions d'un phrasé de saxophone, cuivrées comme les trajectoires des faisceaux de routes qui se déploient en arborescences à travers tout le territoire américain pour tracer le livre-partition d'une société multiple. Musique, style, mode de vie : tout est lié et scellé dans l'unité littéraire du roman. C'est là, probablement, sa plus grande réussite.
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