L'histoire de l'enregistrement d'EXILE ON MAIN STREET était connue. Imaginé à Londres, enregistré dans le sud de la France, réalisé à Los Angeles, cet album sorti en 1972 fait aujourd'hui figure de classique. Harcelé par le fisc et les stups, les Stones s'expatrient sur la Côte d'Azur, à Villefranche sur Mer, dans la villa louée par Keith Richard. Ne trouvant de lieu adapté pour enregistrer, les Stones finissent par aménager la cave de la Villa Nellcote, et pendant près de six mois, y enregistrent des kilomètres de bandes.
L'annonce que des archives audio et visuelles avaient donné naissance à un documentaire (majoritairement des photos de Dominique Tarlé, magnifisues, le tout réalisé par Stephen Kijak) faisait saliver de joie les fans que nous sommes. Voilà donc EXILE ON MAIN STREET, le film. Et on allait en voir des choses ! Il y a des choses passionnantes dans ce film. L'aspect logistique de l'enregistrement regorge d'anecdotes. L'humidité des lieux qui fait sauter les plombs sans arrêts, les kilomètres de câbles qui serpentent jusqu'au camion régie, la maîtrise de l'acoustique (les sax dans un couloir, telle guitare dans une salle de bain...). On y voit le producteur commençait à s'inquiéter des retards, pendu au téléphone avec la maison de disque. On y entend aussi (parfois) les Stones parler entre eux, chercher, réfléchir, essayer, recommencer... Bref, travailler ! Le tout accompagné de témoignages d'époque, ou contemporains, sur leur escapade azuréenne.
Ce qui fascine en premier lieu, c'est ce sentiment d'être là en invité, de participer à la fête, de regarder ces « monstres » au travail, avec cette ribambelle d'invités, femmes, enfants, copains, journalistes, venus pour quelques jours, qui sont restés des mois, partageant séances d'enregistrement et banquets copieusement arrosés. C'est de découvrir des Stones sereins, un Keith Richard avec sa guitare greffée aux mains, torse nu, qui se ballade au soleil, Charlie Watts qui préfère son hôtel, loin de la pagaille ambiante, mais trop éloigné justement, avec ses allers-retours quotidiens.
Une fois heureux de voir ses images, on commence à se dire que le temps passe, et qu'on aimerait en arriver à l'essentiel : la musique. Le savoir-faire de ces anglais à reproduire si merveilleusement le son du vieux blues du Sud, les secrets de composition. (Il y a bien l'explication de l'origine de « Tumbling dice » du à une femme de chambre accro au jeu). Mais le film va trop vite pour cela. Et pointe un sentiment d'agacement devant ces images trop courtes, sans cesse coupées, sans suite, devant ces bribes de conversation juxtaposées. Il n'y a pas une chanson entière. Quand on entend un titre, il est tirée de l'album achevé, mais pas issu des séances de Nellcote. On n'entend pas de chanson se construire, évoluer, depuis l'ébauche d'un riff à la production finale. (Pourquoi des cuivres ici ? Un harmonica là-bas ? Pourquoi ce tempo ? Pourquoi ces accords ?) Comme si les fameux kilomètres de bandes, mythiques, n'étaient en fait que quelques centimètres filmés un peu chaque soir, sans logique, et sans possible continuité au montage. Et tout simplement aussi parce que ce film est avant tout un montage de photographies. Et les photos, ça ne bouge pas, et c'est muet ! Les photos, c'est très bien dans un livre, mais ça passe moins bien à la télé... Le documentaire ne se concentre pas sur l'enregistrement de EXILE, mais raconte six mois de la vie des Stones, pendant lesquels ils ont enregistré cet album. Nuance.
Six mois d'enregistrement de son, d'images, de photographies, finalement collées les uns aux autres, comme un film souvenir, un diaporama, que l'on regarde émerveillé parce qu'ils témoignent du Rock'n'Roll way of life dans toute sa splendeur. Parce que ces gars-là, on les adore, parce qu'il sont libres, beaux, sauvages, géniaux, et pour ce qu'ils ont fait, créé, pour la joie et l'excitation qu'ils nous ont apportée. Et particulièrement pour ce disque-là. Un film que l'on feuillette avidement comme un magazine people, avec stars en bikini se gavant sur un yacht de luxe, avec clichés volés de quelques mannequins sniffant une ligne entre deux rasades de Cognac. Mais un film qui ne témoigne pas, à mon sens, du réel travail de musiciens des Stones. C'est cet aspect-là aussi que j'attendais, et qui est peu montré, faute à un matériel (finalement défaillant?) ou mal exploité.