Il y a chez Arturo Bandini -' pardons, rendons hommage à ses rêves chimériques de postérité -' chez Arturo Gabriel Bandini, certains liens de parenté avec Ignatius Reilly, l''inoubliable personnage principal de la Conjuration des imbéciles. Tous deux partagent cette pratique innocente et inconsciente de la référence mal venue, anachronique ou socialement décalée. Tous deux oscillent étrangement entre frustration, ambitions et fainéantise du petit garçon qui sait encore trop bien que maman ne pourra jamais vraiment nous en vouloir (les deux pères sont d''ailleurs absents). Mais Arturo G.Bandini n''est pas aussi démesurément grotesque qu''Ignatius. Aspirant romancier superstar plutôt qu''austère apprenti écrivain, son statut futur, promis, qui ne fait aucun doute veut-il croire (c''est juste là, attendez une seconde que je prenne la plume) lui permet de se détacher de son statut présent, de cette misère partagée avec une s½ur et une mère bigotes, à la pauvreté modeste, loin du clinquant des yachts, des stars et de l''argent gaspillé qui constituent son monde futur. Et du coup, tout assuré de son destin, Arturo G.Bandini peut mépriser ses collègues phillipins et mexicains de l''usine de conserverie de poissons au titre qu''ils n'ont pas lu Nietzche, n''entendent rien à Spengler, et n'ont pas en eux, secrète mais indéniable, la gestation d'un chef d'½uvre au titre aussi pompeux que « Le Colosse du Destin ». Sacré menteur que ce Bandini. Sacré rêveur aussi. Mais la réalité revient bien évidemment avec ses grands sabots, pour des coups de pied au cul mémorables. Et c''est ce qui fait peut-être la touchante beauté de ce livre : ces revers sont si énormes, son obstination à faire comme si de rien n''était si inoxydable, que les moments -' inévitables -' où notre Arturo dévoile ses souffrances rendent le personnage terriblement attachant. Classique sujet des frustrations sexuelles, sociales ou financières. Insupportable menteur, voleur, tricheur, mégalo, mytho, parfois violent, et pourtant on ne peut s''empêcher de l''aimer et de penser que, d''une certaine façon, c''est la vie qui est dure avec lui, alors qu''à l''évidence c''est aussi lui qui refuse la vie à moins qu''elle n''ait l''air d'une call-girl à paillettes. Premier roman de John Fante, « La route de Los Angeles » n''en est pas moins, avec « mon chien stupide », parmi ses tous meilleurs.