Je n'ai pas eu entre les mains depuis si longtemps une maquette aussi originale, aussi belle, aussi étonnante, cousue de documents authentiques et dans un vrai souci de mise en page surprenante et qui bouleverse aussi le regard.
Tout interroge, tout surprend, tout plonge dans une réalité décalée et nécessairement critique.
Ce puzzle de la douleur, de la mémoire, du travail de deuil et de reconquête est tout aussi surprenant.
Chaque chapitre constitue un tout amoureux, vibrant, humain ou la mélopée du rythme redit la souffrance calmée par des incantations répétitives et chamaniques.
Lorette NOBECOURT dit " Seule la singularité peut permettre d'accéder à l'universel.
Entrer dans la genèse de cette mémoire familiale partagée par tant d'individus est à la fois initiatique mais renvoie chaque lecteur au monde de l'innocence bafouée de l'enfance.
Plusieurs fois au Vietnam ou en France sont évoqués avec humanité chaleur et tendresse ces "enfants perdus" "ces hommes perdus".
Les blessures de l'histoire et de la guerre, celle du colonialisme et de l'humiliation sont comme ressenties dans la chair du texte. L'impuissance des témoins, celle de la narratrice et celle du lecteur sont tempérées par cet humour qui affleure et libère et cette complicité tendre et intime.
Ce ton à cheval sur le dialogue et sur la narration crée un effet de carrousel où le lecteur chevauche tantôt l'ironie tantôt la nostalgie. On est frappé par la présence de la musique, protest-song ou rythmes du monde, comptines enfantines ou litanies envoûtantes.
Ce texte est un vrai travail de maternité, ou s'accouchent les non dits et les silences d'une situation subie et endurée qui vont du quotidien qui fait sens à l'histoire, la grande, ici sérieusement ébréchée par le statut des hommes ou plutôt celui des femmes.
C'est un vrai lien, un outil, une corde qui tire les hommes de l'oubli et nous relie en retour à ces humains trop humains ignorés rejetés méprisés ou honorables et tissent la trame de l'histoire avec la navette du vécu de la conscience douloureuse ou oublieuse.
Un vrai travail d'anthropologue sérieux qui observe et s'observe comme sujet et objet et boucle la boucle du dis au vécu avec le courage et la rigueur que cela implique et force à prendre parti. C'est une lecture politique inédite et audacieuse