L'auteur fait un constat accablant sur le "réalisme gestionnaire" qui pervertit les pratiques managériales des entreprises comme des organisations publiques. Après nous avoir présenté comment nous sommes passés d'une logique de capitalisme industriel, avec de grands capitalistes qui étaient aussi de grands capitaines d'industrie, à une logique purement financière, abstraite, avec obsession de rentabilité financière, l'auteur explore la manière dont cette évolution a complètement changé la donne dans le management au sein des entreprises. Nous sommes passés d'une logique de soumission hiérarchique à une logique d'engagement et d'adhésion, pervertie par un principe d'injonctions paradoxales qui mène à toutes les manipulations au profit de la gestion financière. L'employé est devenu ressource humaine, une ressource quantifiable et gérable comme toute autre ressource.
Revenant par ailleurs sur la dissociation qui a eu lieu entre l'esprit du capitalisme et l'éthique protestante - lien pointé il y a une centaine d'années par Max Weber - pour aboutir à un capitalisme financier sans autre éthique que celle des résultats boursiers, Vincent de Gaulejac détaille ensuite toutes les conséquences sur la vie dans les sociétés : perte du sens de l'action, valeur de réussite et progrès dénaturée pour n'être plus mesurée qu'en termes d'argent, modèle managérial faisant la part belle à une "performance" censée donner plus d'autonomie mais qui finit par être source de violence et de frustration.
Tout cela crée une société d'individus sous tension où les classes sociales sont éclatées et où règne ce que l'auteur appelle la "lutte des places". Au-delà des entreprises, le monde politique et l'organisation de la vie en société sont frappés des mêmes maux. Pour espérer sortir de cet état maladif, l'auteur plaide pour recréer du lien et surtout redonner du sens à l'action.
Je ne suis pas sûr d'adhérer à toutes les analyses de ce livre. Tout en gardant une approche scientifique (qui lui fait instruire à charge et à décharge, évitant le piège d'un discours politique simplificateur à l'extrême), l'auteur part quand même d'une certaine vision du monde et n'évite pas complètement la surexposition des éléments qui vont dans le sens de son analyse. Il n'évite pas non plus des longueurs et lourdeurs, peut-être propres à un travail d'universitaire sociologue, mais qui rend la lecture ardue et parfois un peu barbante.
Il n'en reste pas moins que le constat est bien vu, très parlant, et devrait faire réfléchir, y compris sur notre degré d'adhésion à ces pratiques managériales, dans nos milieux professionnels respectifs...