Les gens souffrent dans les grandes entreprises. Sous le regard des médias, chaque drame semble avant tout un drame personnel, limité par la vision qu'en a la victime. Et si le drame se jouait de manière beaucoup plus générale ? Si il s'agissait d'un véritable problème de société, lié à l'organisation du travail dans les entreprises actuelles ?
L'intérêt de ce livre est qu'il est basé sur un vaste panorama d'études sociologiques réalisées sur le travail. Ainsi on voit comment les choses se passent globalement. Il se dégage de ces observations un modèle, l'entreprise animée par la gestion. Les ramifications de ce qui apparait rapidement comme une idéologie sont assez terrifiants. Pour qui a travaillé dans une grande entreprise ces dernières années, le démontage des rouages de la machine est éclairant.
Par exemple, les injonctions paradoxales. Demander une chose et son contraire. Demander de faire plus avec moins. Professer le respect de la personne et prévoir sa sortie de l'entreprise derrière son dos. Face à ce double langage constant, les individus adoptent une stratégie de résistance pour ne pas devenir fou : suivre le mouvement, refuser au risque d'être blamé, atténuer ce qui peut l'être. Chaque stratégie crée des frictions internes qui constituent la véritable pression sur les salariés.
Cet ouvrage est ardu et n'échappe pas au verbiage et aux formules pompeuses qu'affectionnent les universitaires. On frôle parfois le charabia total. Je conseillerais donc de lire avant toute chose les chapitres les plus concrets : le 6, on ne sait plus à quel sens se vouer, le 4, les caractéristiques du pouvoir managérial, et le 9, la part maudite de la performance. Ces trois chapitres devraient convaincre le lecteur de la validité du livre. On peut alors reprendre le livre au début en faisant confiance à l'auteur.
En dépit du titre, il ne s'agit pas d'un brûlot gauchiste. Certes Vincent de Gaulejac ne semble admirer ni Adam Smith ni Ford, mais il ne sombre pas dans le playdoyer idéologique. La répétition des faits observés en entreprise, la variété des études sociologiques citées et leurs conclusions convergentes, sont autant d'arguments en faveur de la thèse développée. Le stress généré par les organisations du travail actuelles est prévisible et reproductible : c'est de la science.
Ce livre est un complément parfait au film
La mise à mort du travail pour vraiment comprendre les choses.