Jonquet, ancien activiste d'extrême-gauche, décrit les banlieues de l'ex-ceinture rouge telles qu'elles sont (islamisme, antisémitisme, héroïne, prostituées, gabegie de l'argent public, hommes au pouvoir se mentant à eux-mêmes...). L'analyse du collège est la plus saisissante avec ses professeurs en première ligne souffrant doublement de ne pas voir avancer leurs élèves et de ne pouvoir réagir à leur agressions, la loi leur interdisant concrètement de le faire. Deux autres points sont évoqués alors qu'ils sont toujours tus par ailleurs : l'entrisme des islamistes dans les cercles du pouvoir ou de l'entreprise ainsi que l'absence de manifestations organisées par la gauche ou les musulmans au lendemain des attentats du 11 septembre. Cela est quasiment unique donc précieux.
Jonquet a écrit ce livre peu après les émeutes ethniques de 2005 et le meurtre d'Ilan Halimi mais l'idée en est antérieure. Malheureusement il ne fait guère que dresser un état des lieux : contrairement aux journalistes, il n'est pas tenu à masquer la réalité sous des couches d'euphémismes et de voilages de face. C'est déjà beaucoup. Mais on se rend compte que si les journalistes faisaient correctement leur travail au lieu d'être inféodés à l'idéologie du moment, ce roman serait d'un intérêt limité. Balzac fait certes œuvre d'historien mais au-delà de la simple information c'est aussi un auteur, ce que n'est pas vraiment Jonquet. Chez Jonquet les personnages ne sont que leur fonction ou leur ethnie, leur "community". Ceci enlève beaucoup de poids à son discours : il ne fait qu'exposer des faits en prenant des êtres comme alibis, il ne prend aucun parti et ne fait vivre réellement aucun personnage, certains allant jusqu'à se confondre entre eux.
Pire encore, son cynisme (on retrouve ici le militant d'extrême-gauche ravi de tout dynamiter). Le cynisme passe chez un auteur, chez Marcel Aymé par exemple : celui-ci, qui, dans ses nouvelles, prend la guerre comme point de départ et décrit de manière crue les rapports qu'ont les hommes entre eux, parle en fait de la condition humaine. Chez Jonquet le cynisme est nu ; à aucun moment il n'y a de réflexion, sans parler de philosophie. Jonquet part de la situation dans ces banlieues mais c'est aussi son seul but. Pourquoi pas, car finalement beaucoup de gens ne se rendent absolument pas compte de ce qui s'y passe et il est bon que tous le sachent, mais cette approche journalistique limite la portée du roman.
Enfin, le livre n'est pas très bien écrit, avec des facilités, des fautes de structure récurrentes, une page sur un alexandrin qui n'en est pas un (la phrase de Marx "cette lie d'individus déchus de toutes les classes" est comparée à l'alexandrin de Hugo alors qu'elle fait 15 syllabes selon le décompte classique)... Le langage oral est néanmoins bien transcrit, particulièrement celui des adolescents. Mais encore une fois, on est plus dans le journalisme que la littérature.
On peut se faire une idée relativement fidèle du livre avec un téléfilm produit par France Télévisions qui sortira sous peu, "Fracture". L'adaptation menée par Emmanuel Carrère est fidèle et bien faite ; elle passe certes sur certains aspects du roman (l'économie souterraine par exemple) pour se concentrer sur deux personnages, le professeur (qui enseigne l'histoire et non plus le français) et un de ses élèves. Elle a en tous cas le mérite de voir les choses en face comme le livre de Jonquet.