Selon un critique inspiré, " entrer dans un roman d'António Lobo Antunes, c'est pénétrer dans un maquis carnivore qui menace de vous happer à chaque phrase. Car il s'exhale des écrits sombres et denses de ce très grand écrivain une sorte de maléfice qui envoûte et déroute à la fois ". D'autres ont pu dire qu'il était l'inventeur d'un monde. Formule usée certes, mais il suffit de se plonger - ou plutôt de se noyer- dans ses livres pour s'en convaincre. Ces longs romans sont un enchevêtrement de voix, un dédale de personnages accrochés à leurs petites lubies, aux petits bouts de rien qui ont marqué leurs vies ordinaires. Ils apparaissent, disparaissent, resurgissent, s'entêtent, s'enfoncent, s'envolent. Objectivement, ce sont des romans difficiles, qui exigent une réelle concentration, mais tout cela semble bien loin de l'expérience de la lecture : malgré les procédés littéraires extrêmement complexes, à savoir des monologues entrecoupés d'autres voix, la lecture se fait sans accrocs, on décolle dès la première page (allez, disons la dixième), puis c'est un gigantesque feu d'artifice, ça part dans tous les sens, on est pas sûr de bien comprendre mais sûr que ce n'est pas si grave, chaque page est une perle, on décolle et on ne retouche terre que bien après que la dernière page ait été tournée. Les romans de Lobo Antunes dessinent des ronds, le point final est arbitraire. C'est une grande roue qui déboule sur les terres amorphes d'un Portugal à demi mort, et embarque dans la même folie militaires en retraites, petits employés, communistes révolutionnaires, maîtresses de maison et servantes, charriant avec elle secrets d'alcove, tares inavouables, petites misères et espérances chimériques. On pourrait parler d'incommunicabilité : chaque personnage s'enfonce dans sa folie ordinaire, enfermé dans la petite bulle douillette qu'il s'est créée à l'abri du fracas du monde. Mais ces romans ne sont surtout pas des romans à thèse : on les sent, on entend leurs voix, on se fissure avec leurs mondes. Il est très difficile d'en dire quoi que ce soit, même s'il est évidemment tentant de tisser des liens avec la vie de l'auteur. De son expérience de psychiâtre, il a gardé un certain scepticisme (il le raconte de manière presque autobiographique dans " Mémoire d'Elephant ") et de fait, c'est bien une folie refuge qui guette tous ses personnages, la folie douce comme manière de sauver son petit jardin. Et puis il y a cette guerre, sale guerre s'il en est, sa guerre d'Angola qui reste un mystère tant il refuse de l'évoquer ailleurs que derrière le masque de ses personnages : il en reste peut-être cette ironie mordante vis-à-vis de toutes les conventions, croyances et fragiles distinctions par lesquelles les hommes se figurent ordonner le monde, le faire tourner. Et puis surtout cet incroyable amour de la vie, cette folle envie de jouir de qui a entrevu l'enfer. Les avis sont partagés sur ce point : beaucoup soulignent la tristesse de ces livres, mais Antonio Lobo Antunes, convaincu d'écrire des livres très drôles, se dit très surpris de ces commentaires. Et il est vrai que l'on rit beaucoup, c'est sans doute grâce à lui que j'ai connu mes plus grands éclats de rires en tant que lecteur. Mais il est vrai aussi que ce sont de ces rires qui jaillissent décuplés par la souffrance. On rit pour se protéger, sauf peut-être dans le " Traité des passions de l'âme ", plus franchement burlesque. S'il n'y avait pas dans cette image quelque chose d'un peu naïf qui pourrait décourager certains lecteurs, je dirais volontiers que ce qu'on garde de ces romans, ce sont des éclaircies dans un monde bien sombre, des éclaircies auxquelles on veut croire à tout prix. Lobo Antunes définit ses romans comme des épopées lyriques : l'expression est très juste, et peut-être contient-elle l'essentiel. En prime : une grande finesse et une certaine pudeur dans ces romans qui -bien que terriblement bavards- sont d'une grande subtilité quant aux sentiments.
Même s'il est tentant de " tester " Lobo Antunes en se jetant d'abord sur ses pièces les plus courtes, c'est avec la Splendeur du Portugal ou la Mort de Carlos Gardel qu'il faut le découvrir. Ses romans se ressemblent beaucoup, mais ce style si particulier qui fait sa force, il n'est parvenu à lui donner toute son ampleur qu'au bout de plusieurs essais (il le reconnaît lui même dans ses entretiens avec Maria Luisa Blanco). La Splendeur du Portugal est sans doute l'un des meilleurs mais aussi des plus durs. Il se déroule en Angola et au Portugal et tourne autour de la déchéance d'anciens colons happés par la guerre d'Angola, oscillant entre le ridicule et la sauvagerie des fastes coloniaux et l'attachement ombilical à l'Afrique de l'enfance, terre de splendeurs. En fond, cette guerre sans tête, l'indifférence du Portugal, le sentiment d'être des exilés égarés dans le " cul de judas ". C'est rempli d'une ironie mordante vis-à-vis de l'imaginaire colonial auquel s'accrochent quelques personnages. C'est énorme.