Le profond malaise que l'on ressent à lire ce manuel vient de ce que la Tchéka se montrait sous les yeux de Serge le zélé continuateur de l'Okhrana, en mieux, dès 1918 comme en conviendra Serge bien trop tard. Généreux comptable de massacres historiques qu'il compare au " communisme de guerre" il décompte...22 morts ( oui 22!...) imputables à la "justice révolutionnaire". Serge ment. Il fut le témoin direct des massacres policiers des tchékas qui avaient commencé avant son arrivée à Petrograd ( cf "le livre noir du communisme" les premiers chapitres sur les origines de la terreur). Il semble jouer sur les mots entre condamnations et executions sommaires.
Son Individualisme misanthrope a muté dans l'élitisme activiste léninien. La relative proximité qu'il entretient avec les anarchistes ne doit pas tromper, elle n'est pas réciproque. Poser une double appartenance politique synchronique chez Serge n'aide pas à comprendre sa conversion au bolchévisme.
Serge tient ici un discours froidement et typiquement bolchevique, un texte "de combat" professionnel impersonnel et manipulateur. L'objectif était évidemment de gagner le public occidental par la facilité anti-policière accrocheuse de la première partie, qui est la reprise d'un texte ancien, suivie d'une justification léniniste plaquée après l'affaire Kronstadt, jamais mentionnée en elle-même, mais où Trotski est mis en cause, ainsi que l'activité de la Tchéka/GPU dont la conduite commence aussi à être connue à l'étranger. Le mensonge éhonté des "22" victimes participe a de nombreuses autres manipulations des faits et des responsabilités.
Malgré la velléité qu'il affichera Serge ne rééditera jamais cette brochure contrairement à des textes de pure rhétorique dogmatique comme "Lénine17", copie du "Lénine" de Trotski, plus aptes à être réinterprétés "dialectiquement" selon les circonstances et les époques, comme il le fera dans sa préface de 37...
Tout ça est simplement odieux, obscène, aujourd'hui comme hier. Particulièrement venant d'un soi-disant toujours libertaire et ancien condamné... Hazan perçoit le malaise et le dit "en termes bien choisis" pour évoquer son étonnement qu'un même auteur, et surtout celui-là, ait pu écrire les deux parties si discordantes du texte.
Je note que l'idée "romanesque" (cf Koestler et... Serge ?) avancée par Hazan, d'un lien analogique avec le comportement des accusés des futurs procès staliniens, sacrifiant leur vie au nom de "l'implacable nécessité de la terreur" et du matérialisme historique, ne résiste pas aux récents travaux des historiens à partir des archives, où l'on voit à l'oeuvre contre ceux la la banale pratique policière de la torture physique et des aveux extorqués.
Ante Ciliga avait fait remarquer qu'on ne pouvait pas s'étonner de la passivité du peuple et de l'isolement des victimes "vieux-bolchéviques" alors que celles ci avaient participé à l'élimination physique de toute opposition politique dès 1918...
On confond en outre opportunément le courant interne, gauchiste, dictatorial, militariste et anti-nep, dit "opposition de gauche" trotskiste auquel adhère Serge ( avantageusement confondu également avec le courant interne démocratisant dit "opposition ouvrière" ) et le trotskisme post-collectivisation d'après 1929 qui adoptera un discours opportuniste anti-dictatorial en direction du public occidental, fondement du double langage trotskiste depuis. On connait la tentative de ralliement de Trotski au cours gauchiste du Comité central après la collectivisation de l'agriculture.
Il faudra du temps à Serge pour aller plus loin que le révolutionnaire fonctionnaire "doing the job". Le discours du bolchévique en bottes à clous et veste de cuir ne dévie vraiment qu'au début des années 40 au Mexique mais surtout apres guerre.