Ceux qui connaissent un peu le parcours de James Ellroy, n'ignorent pas les traumatismes qui ont marqués sa jeunesse. Parents divorcés, et surtout une mère sauvagement assassinée en 1958 à Los Angeles, sans que l'auteur du crime ne soit retrouvé. Le DAHLIA NOIR sera directement inspiré de ce drame, autant que du fait divers. Dans BROWN'S REQUIEM, c'est encore son expérience de caddie de golf qui lui servira pour l'intrigue de son roman.
Ellroy passe son enfance dans des familles d'accueil, boit, se drogue, cambriole à tout va, refourgue des cartes de crédit. Il ne bascule pas dans le crime, mais n'en est pas loin. Pas comme le héros de son livre, UN TUEUR SUR LA ROUTE. Les parallèles entre Ellroy et son personnage Martin Plunkett sont saisissants. Plunkett est un tueur, arrêté par la police pour quatre meurtres, et qui s'enferme dans un mutisme maladif. Il préfère écrire. Il se fait livrer en prison toute la documentation nécessaire, et entreprend de rédiger son parcours de criminel, de serial killer, auteur de plus d'une trentaine de meurtres...
Ecrit en 1986, avant le Quatuor de Los Angeles, UN TUEUR SUR LA ROUTE est un récit à la première personne. Une remarquable et terrifiante étude de ce qui se passe dans la tête d'un tueur en série. Toutes les thématiques d'Ellroy sont présentes : enfance corrompue, racisme, homophobie, culte de la beauté, perfection des corps, délectation de la mort, de la violence. Dans les années soixante, Plunkett commence par des petits larcins, s'obstine à maîtriser l'art de la cambriole, se créer un univers parallèle inspiré d'une BD de jeunesse « Super Saigneur », il s'organise, prévoit, calcule, se projette. Il appelle cela son « cinéma intérieur ». Cartographie de son univers physique et mental. Super saigneur lui dicte ses faits et gestes. Et puis tout bascule dans le sang, un soir. Scène hallucinante qui glace autant Plunkett que le lecteur. Désormais, il a trouvé sa voie : tuer. Encore, toujours plus, pour voler, fuir, devenir plus fort, plus beau, plus libre.
Ellroy dissèque l'esprit malade de son personnage avec une précision qui fait frémir. Le roman est émaillé de coupures de presse relatant la découverte de cadavres. Plunkett lit les journaux, et les noms de Ted Bundy, du Zodiac, de Charles Manson défilent sous ses yeux. Pitoyables individus à ses yeux, piètres « héros » qui se sont fait prendre, qui clament soit leur innocence, soit leur génie derrière les barreaux. La rencontre Plunkett/Manson dans le livre est un passage inoubliable. Plunkett, lui, n'a que faire des médias, de la célébrité. Il oeuvre pour lui-même. Puis Ellroy introduit un nouveau personnage, Anderson, un flic, qui arrête Plunkett pour l'interroger, et qui semble deviner qui se cache derrière ce globe-trotter. Instinct du flic, ou instinct jumeau du tueur ?
Je ne dirai évidemment rien de la seconde partie de l'intrigue. La folie monte d'un cran, le lecteur fait corps avec Plunkett. Un comble ! L'homme nous devient presque symphatique. Qu'on le laisse besogner en paix, tout de même ! L'épilogue est un paroxysme de rage. La fin, le lecteur la connaît. Puisque le récit est un long flashback. Enfin presque. Car il reste à comprendre les motivations, à connaître le pourquoi. Et savoir comment Plunkett se fait appréhender, lui qui maîtrisait si bien son élément.
UN TUEUR SUR LA ROUTE est un livre éprouvant, sans recul, froid, qui bénéficie du talent d'écriture de James Ellroy, qui sait si bien trouver les mots, les images, pour nous faire comprendre la face sombre de l'Homme. Un livre qui souffre aussi de quelques longueurs, de quelques facilités, inhérentes à son auteur. Mais un livre qu'on aura du mal à oublier.