MA PREMIÈRE RENCONTRE :
«JE VOUS ATTENDS ET VOUS ÊTES DÉJÀ EN RETARD !»
Les tableaux décident et parfois dessinent le chemin qui mène à une rencontre.
Enfant, le premier pastel que je découvre dans un livre d'art est signé Picasso : Famille d'acrobates avec un singe (1905). J'apprendrai bien plus tard que Rainer Maria Rilke avait été lui aussi fasciné par une oeuvre de la même époque, Famille de saltimbanques, vue en 1915 à la galerie Thannhauser de Munich. Il avait décrit sa rencontre à son amie, la richissime collectionneuse et poétesse Hertha Koenig, avec ces mots : «J'ai reçu un coup au coeur... Il vous faut l'acheter.» Le tableau à peine livré chez elle, Rilke insiste pour loger tout un été dans son appartement munichois et devient «le gardien amoureux» du Picasso. Cette toile, accrochée dans son salon bourgeois, au milieu d'autres chefs-d'oeuvre, et dont il ne peut détacher son regard, lui inspirera le début de la cinquième Elégie de Duino.
À l'école, quelques jours après la mort de mon père, le 6 mai 1965, j'ai alors douze ans, M. Horvath, notre professeur de dessin, un Hongrois, nous demande de recopier La Femme qui pleure, ce portrait de Dora Maar peint en 1937, qui exprime la tragédie de l'Espagne ravagée par la guerre civile. Tous mes petits copains de classe rient devant cette toile aux couleurs criardes, mais moi, quand je regarde cette femme aux yeux exorbités, aux cils semblables à des aiguilles d'oursins, les dents serrées sur un mouchoir déchiqueté, je communie au plus profond de ma douleur avec le modèle.
Ma mère m'a baptisée Pepita par amitié pour ma marraine, Marguerite Leprat, qui, de 1936 à 1939, avait recueilli une petite Pepita, orpheline espagnole âgée de cinq ans, amenée à Genève par la Croix-Rouge avec d'autres enfants espagnols. Après la guerre d'Espagne, Franco s'est opposé à ce que les familles d'accueil les adoptent. Et Pepita est repartie en Espagne. Ma marraine, désespérée, n'a plus jamais eu aucune nouvelle d'elle.
En 1970, je quitte Genève, ma ville natale, pour suivre les cours d'une école de journalisme face à l'église de Saint-Germain-des-Prés. C'est à Paris que je vois enfin pour de vrai un tableau de Picasso. Son Autoportrait bleu (1901), exposé au musée d'Art moderne de la Ville de Paris, ainsi que les gravures de la Suite Vollard.
J'habite une petite chambre sous les toits de l'hôtel des Deux-Continents, rue Jacob, et je passe mon temps libre à flâner dans les galeries du quartier. C'est là que je rencontre, en février 1972, lors de son vernissage, le peintre surréaliste Jacques Hérold, à la Galerie de Seine. Nous sympathisons et, tous les jeudis, Hérold m'invite à prendre le thé dans son atelier de la porte d'Italie. Il me montre ses tableaux, ceux de ses amis, me fait lire les livres de Julien Gracq. Hérold est un conteur merveilleux. Il passe des heures à parler de Max Ernst, Victor Brauner, Nicolas de Staël, Man Ray, Yves Tanguy, André Breton, et aussi de Pablo Picasso. Hérold n'a jamais oublié qu'il était présent à ses côtés à l'enterrement de leur ami Soutine le 11 août 1943, au cimetière du Montparnasse. Ils n'étaient que cinq : Jean Cocteau, Max Jacob, Pablo Picasso, Oscar Dominguez, et Paul Stephano, un ami interprète. En pleine Occupation, enterrer un juif pouvait conduire à la déportation. Madeleine Castaing, la «mécène» de Soutine, s'est totalement désintéressée de la fin de son «ex-protégé» avec lequel elle était brouillée. Pourtant, elle a gardé ses toiles pour les vendre. Pablo Picasso a réglé les obsèques et acheté le caveau de Soutine. Sans son intervention, le peintre aurait été jeté dans la fosse commune. Plus tard, Pablo donnera aussi à Hérold l'argent pour aider une compagne de l'artiste, Gerda Groth, rescapée des camps de la mort. Selon ses voeux, Jacques Hérold, disparu le 11 janvier 1987, repose à Montparnasse auprès de son ami Chaïm Soutine.
La propriétaire de la Galerie de Seine Thessa Hérold (aucun lien de parenté avec le peintre, qui, étant juif, avait pris ce nom d'emprunt pendant la guerre), voyant que j'aime la peinture, me demande d'aider sa fille Isabelle à la galerie, le samedi, car il ne lui plaît pas qu'elle y reste seule. La jeune étudiante que je suis est enchantée. Non seulement cela me fait un peu d'argent de poche, mais je peux surtout voir quantité de tableaux et les toucher. Je me souviens en avoir même douché un dans la baignoire de la galerie, avec Isabelle, pour le dépoussiérer, avec brosse et savon de Marseille ! C'était un Masson. Thessa Hérold ne l'a jamais su. Un autre jour, le coeur battant de crainte de le lâcher, j'avais transporté bien serré sous mon bras un autre Masson, Visages dans la nuit des fleurs, à la galerie Lucie Weill, rue Bonaparte.
Avec Isabelle, nous nous amusions beaucoup et, pour être tout à fait sincère, à vingt ans, je ne prêtais pas trop attention à Henri Michaux, Raoul Ubac, César Domela, Camille Bryen, Julien Gracq, Hans Bellmer, Félix Labisse, André Masson, Zao Wou-ki, Max Ernst, les habitués de la galerie, que je croisais au gré de leurs visites.
L'année de la mort de Pablo Picasso, en 1973, je rentre jeune stagiaire journaliste pour quinze jours à Paris Match, au 51 de la rue Pierre-Charron, à deux pas des Champs-Elysées. Au bout d'une semaine, je rapporte au journal un scoop sur le trafic d'animaux sauvages en France. Je suis engagée par Jean Prouvost, le patron de l'époque.