Commentaire réalisé à partir de l'édition précédente de ce coffret.
Il Viaggio a Reims, composé à l'occasion du sacre de Charles X, a été absent des scènes pendant plus d'un siècle et demi. Mais il ne doit pas cette éclipse à l'ingratitude de la postérité : tout simplement, Rossini a préféré dépecer la partition de ce qui était une oeuvre de circonstance, au surplus difficile à représenter par la présence d'un nombre inhabituel de rôles importants, pour composer Le Comte Ory. Il a donc fallu reconstituer l'opéra, ce que l'on doit principalement à Janet Johnson. Or, la nouvelle création d'Il Viaggio a permis de constater que l'intérêt de l'opéra dépassait de loin celui d'une pièce de circonstance et même qu'il s'agissait d'un chef-d'oeuvre.
S'il n'y a pour ainsi dire pas d'action dans Il Viaggio, ou plutôt une action avortée (des aristocrates de toute l'Europe sont réunis à l'hôtel du Lys d'Or, nom symbolique, pour préparer leur voyage sur les lieux du sacre, et apprennent sans aucun préalable que le voyage n'aura pas lieu), l'essentiel de l'opéra consiste à faire évoluer les personnages, seuls ou par petits groupes, dans des épisodes presque sans liens entre eux. La légèreté, la sensualité et la fantaisie règnent tout au long de ces tableautins, avant que tous les participants soient réunis pour le vaste et splendide finale.
Après expérience, on se méfiait d'Abbado dans Rossini, dont l'humour lui échappe assez souvent comme dans Le Barbier de Séville
Rossini : Il barbiere di Siviglia ("Le Barbier de Séville") ou dans La Cenerentola
Rossini : Cendrillon (La Cenerentola). Je dirai plus loin qu'on n'a pas échappé à un témoignage subreptice de sa raideur d'esprit. Mais l'essentiel est que les mérites Dès le début, on est rassuré et séduit par la souplesse dansante et comme par un sourire léger et sensuel qui ensoleillent l'orchestre; cette impression se maintiendra jusqu'à la fin. Peu compétent en bel canto et en technique vocale, j'ai parfois tendance à relativiser les éloges (de Cecilia Gasdia, Francisco Araiza, Samuel Ramey, Enzo Dara, Lella Cuberli), les avis mitigés (Ruggiero Raimondi) et les critiques (de Lucia Valentini-Terrani, Katia Ricciarelli, Edoardo Gimenez, Leo Nucci, Giorgio Surjan) que j'ai lus dans un numéro de l'Avant-Scène Opéra
Rossini - Il viaggio a Reims (Le voyage à Reims) & Le Comte Ory. Cependant, l'usure vocale prématurée (ou la fatigue) de Katia Ricciarelli, les limites de Leo Nucci, la qualité comique et le goût d'Enzo Dara sont des évidences. La jeune Cecilia Gasdia est dotée d'une voix de miel et à d'autres moments sa voix fait penser à celle de Callas, mais quelques passages (Arpa gentil) sont carrément incompréhensibles par défaut de diction, même avec le secours du texte. Il est vrai que la technique sonore y est aussi pour quelque chose, avec des problèmes de mixage, des chanteurs qui passent entièrement et brusquement du canal droit au canal gauche. Je conclus sur le sujet en constatant que, l'équipe de chanteurs est d'un bon niveau, avec des inégalités dont aucune n'est insupportable, ce qui est remarquable avec une équipe si nombreuse.
Abbado, qui s'était fait dans d'autres opéras le champion du retour au texte et à la musique d'origine, n'a pas respecté à la lettre le résultat péniblement atteint d'établissement de la partition. Il y a donc des coupures, certes assez limitées, des ajouts sans conséquences, ainsi les noms de Mozart, de Haydn, de Beethoven et de Bach sont suivis de brefs extraits d'une de leurs oeuvres célèbres. Plus grave, dans le Finale, dont le texte contient de nombreux thèmes associés à l'idéologie de la Restauration, sans rapport avec la musique, les accents fortissimo de la Marseillaise viennent oblitérer le chant des solistes. On reste interloqué, après quelque temps on se dit que ce n'est pas Rossini qui a pu être responsable d'une telle provocation, pour le sacre de Charles X. Mais du coup, on se demande ce qui est vraiment de Rossini dans ce qu'on a écouté jusque là. Abbado n'a pas pu respecter jusqu'au bout les témoignages d'une idéologie du passé qu'il désapprouve, il a fallu qu'il truque. Pourtant, l'ironie présente dans toute l'oeuvre suffisaient à faire sentir au plus obtus la distance que le compositeur et son librettiste prenaient vis-à-vis de l'Ancien Régime restauré et l'impossibilité du voyage projeté par les nobles personnages pouvait être interprétée par l'auditeur moderne comme une prémonition du sort politique du monarque, même oint de l'huile de la Sainte Ampoule...