Dans ce livre sur l'immigration en France, la démographe Michèle Tribalat nous invite à un exercice salutaire de lucidité ; salutaire dans la mesure où l'immigration fait partie de ces sujets où le politiquement correct tend, de plus en plus, à dominer le monde des idées. Comme l'avait déjà montré Pierre-André Taguieff dans un excellent chapitre de son livre
Les contre-réactionnaires : Le progressisme entre illusion et imposture, le thème de l'immigration est devenu, au fil des années, un non-débat, l'immigration étant présentée comme « un phénomène inéluctable et positif » et ce, sans discussion possible. Qui dénonce une telle représentation est d'emblée classé dans le camp des racistes et xénophobes. Avec une prise de risque qu'il ne faut pas négliger dans un monde universitaire, particulièrement attaché à la thèse « immigrationniste » (une autre expression de Taguieff), Michèle Tribalat s'attaque à son tour à cette vision, qui pour être généreuse n'en est pas moins empreinte de beaucoup d'approximations et même d'erreurs. Elle s'attache alors à montrer l'ampleur des lacunes statistiques, entretenues délibérément, notamment par l'INSEE, pour masquer le phénomène migratoire et ses caractéristiques. Il y a, dit-elle, « une certaine préférence pour l'ignorance » (p. 209) vis-à-vis d'un tel sujet. Et il faut beaucoup de savoir-faire et de pugnacité pour néanmoins construire et exploiter des séries statistiques renseignant, par exemple, sur l'importance de populations immigrées sur un certain nombre de territoires urbains. Peu à peu, au fil des chapitres, un tableau de l'immigration en France se dessine : une immigration de moins en moins « de travail » et de plus en plus « familiale », une immigration dont l'action sur les « besoins démographiques » (et sur les retraites !) ne correspond en rien à une nécessité, une immigration dont le bilan économique n'est pas aussi mirifique que ce qu'en disent les laudateurs habituels (notamment avec un risque non négligeable de pression sur les salaires des moins qualifiés), une tendance à la concentration de populations immigrées sur certaines zones géographiques avec des risques de repli communautariste... Certes, le livre est parfois aride ; les développements techniques ne sont pas toujours aisés à suivre. Peut-être quelques tableaux bien choisis auraient-ils pu avoir une vertu pédagogique appréciable. Mais on comprend aussi pourquoi l'auteur a pris la peine de se livrer à cet exercice technique méticuleux : s'il s'agit de contester les visions angéliques simplistes, ce n'est pas pour leur substituer un regard critique... tout aussi simpliste. Le détour par le chiffre, la méthode, le raisonnement patient, la démonstration argumentée est absolument nécessaire. En tout cas, cet exercice salutaire de lucidité est aussi très convaincant.