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Banzaï Broché – 6 mars 2014


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Extrait

Dans quelque ferme éloignée, vivent sûrement des hommes étrangers au paysage du littoral, qui préfèrent ignorer la présence de la mer. Ça ne les intéresse pas, ou les indiffère, de partager cet espace géographique avec l'insignifiance d'une région qui a pour coeur et raison d'être une station balnéaire. Il est probable que ces paysans se moquent même de l'idée de vacances. Gauchos rétifs à la mer et à ses habitudes, tel celui qui a connu quelque chose et choisit de l'oublier, ils délaissent les eaux tempétueuses, changeantes, pour l'uniformité des herbes de la pampa. À cause du sens ultime et absurde du tourisme peut-être, ou bien des mystères mouvants des profondeurs, ils semblent privilégier cet autre quotidien de la terre ferme, immuable.
Ces dunes, la plage, forment en comparaison des vestiges secondaires, les contreforts d'une plaine qui s'est un jour appelée Pago del Tuyu, quand il n'y avait ni station balnéaire, ni tourisme prolétaire, ni classe moyenne, ni avantages sociaux, ni boutiques vendant des parasols, des crèmes solaires, des coquillages ou des vierges fluorescentes dans des boules en verre. Avant, la pampa s'étendait paisiblement jusqu'ici, où elle venait perdre sa nature fertile, dissoute dans le sel de la mer. La terre, c'était elle qui comptait, elle qui octroyait des droits. À cette époque, le bord de mer était un espace méprisable ; aujourd'hui aussi, d'une certaine manière, bien qu'il y ait des gens pour vivre de ce mépris.
Après l'invention des vacances et des lois sociales, cet endroit a eu la prétention de devenir un village touristique. Suivant un processus collectif capricieux, cette idée si vaine de voyager, d'aller à la plage, s'est imposée comme une nécessité. C'est la seule chose qui attire désormais les voyageurs jusqu'ici chaque été, qui donne un peu de sens à cet agglomérat. Ces raisons-là ne comptent pas pour les gauchos voisins : on les voit depuis la route, dos à la mer, le regard las, perdu dans l'horizon solide, du côté opposé à l'océan démesuré.
Il y a moins d'un siècle, ce lieu marquait les limites d'une campagne barbare. Les propriétaires avaient installé leur estancia à la mesure folle du galop d'un cheval, fixant une borne là où les poumons de l'animal éclataient, frontière hasardeuse, récompense pour des soldats qui s'étaient battus comme des sauvages, propriétés qui allaient générer des droits durables tendus comme des barbelés, coordonnées qu'on ne devait pas toucher et qu'on ne toucherait pas. Des aventuriers pouilleux, des gringos plutôt audacieux étaient ainsi devenus des patrons, avaient acquis tant bien que mal une langue et même des manières civilisées qu'ils transmettraient à leur descendance. Jamais ils n'auraient imaginé la plage comme une affaire rentable, ni ce que peuvent signifier de nos jours les vacances pour tous ceux qui se lèvent aux aurores trois cents jours par an, qui font un travail méprisable, qui passent leur temps dans les transports en commun, suspendus à des trains de banlieue, et jouent au Loto pour imaginer un salut miséricordieux : partir quinze jours à la mer.

Revue de presse

Banzaï est le premier roman de Carlos Bernatek à être traduit en français. Le héros de ce livre à l'humour grinçant n'a pas de nom. Et pour cause. Il veut à tout prix se délester de tout. Y compris de son d'identité. Femme, enfant, maison, travail, il a tout quitté un soir de réveillon : il avait, dit-il, " atteint son seuil de tolérance ". Témoin d'un accident de la route, il a remplacé le passeport du mort par le sien. " On a dû montrer à ma femme un corps calciné, méconnaissable, et peut-être les résidus de mes papiers... " Son nom est ainsi enterré avec le cadavre de l'inconnu. Officiellement, il n'existe plus. Pratiquement, il revit. Et rêve de s'inventer, comme sur une ardoise magique, une nouvelle existence. (Florence Noiville - Le Monde du 20 mars 2014)

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