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Les Bienveillantes - Prix Goncourt et Prix du roman de l'Académie française 2006 Broché – 29 juillet 2006

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Extrait

Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça s'est passé. On n'est pas votre frère, rétorquerez-vous, et on ne veut pas le savoir. Et c'est bien vrai qu'il s'agit d'une sombre histoire, mais édifiante aussi, un véritable conte moral, je vous l'assure. Ça risque d'être un peu long, après tout il s'est passé beaucoup de choses, mais si ça se trouve vous n'êtes pas trop pressés, avec un peu de chance vous avez le temps. Et puis ça vous concerne : vous verrez bien que ça vous concerne. Ne pensez pas que je cherche à vous convaincre de quoi que ce soit ; après tout, vos opinions vous regardent. Si je me suis résolu à écrire, après toutes ces années, c'est pour mettre les choses au point pour moi-même, pas pour vous. Longtemps, on rampe sur cette terre comme une chenille, dans l'attente du papillon splendide et diaphane que l'on porte en soi. Et puis le temps passe, la nymphose ne vient pas, on reste larve, constat affligeant, qu'en faire ? Le suicide, bien entendu, reste une option. Mais à vrai dire, le suicide me tente peu. J'y ai, cela va de soi, longuement songé ; et si je devais y avoir recours, voici comment je m'y prendrais : je placerais une grenade tout contre mon coeur et partirais dans un vif éclat de joie. Une petite grenade ronde que je dégoupillerais avec délicatesse avant de lâcher la cuiller, en souriant au petit bruit métallique du ressort, le dernier que j'entendrais, à part les battements de mon coeur dans mes oreilles. Et puis le bonheur enfin, ou en tout cas la paix, et les murs de mon bureau décorés de lambeaux. Aux femmes de ménage de nettoyer, elles sont payées pour ça, tant pis pour elles. Mais comme je l'ai dit le suicide ne me tente pas. Je ne sais pas pourquoi, d'ailleurs, un vieux fond de morale philosophique peut-être, qui me fait dire qu'après tout on n'est pas là pour s'amuser. Pour faire quoi, alors ? Je n'en ai pas idée, pour durer, sans doute, pour tuer le temps avant qu'il ne vous tue.

Revue de presse

JONATHAN LITTELL Ce jeune écrivain d'origine américaine publie en français les mémoires apocryphes d'un nazi. Passionnant, provoquant, ce livre est une révélation littéraire.

VOICI UN PAVÉ surgi de la plage au coeur d'une saison littéraire encore un peu assoupie. Pavé parce que l'objet approche les mille pages et pavé aussi parce que lancé à la vitrine des librairies, il contient de quoi faire exploser la littérature contemporaine, au moins celle de cet automne. Son auteur a 40 ans, du culot et un visage d'ange, un peu inquiétant toutefois. Il ressemble à un de ces séraphins capables d'approcher leur flambeau d'un tas de poudre, sans craindre l'apocalypse. Même le titre rassérénant du roman ne doit pas abuser. Derrières ces Bienveillantes se cachent les confessions (tardives) d'un dénommé Max Aue qui pour diriger une filature dans le nord de la France, ne fait pas pour autant dans la dentelle...

Le Hauptsturmfuhrer Aue ne dissimule rien de ses rencontres, de ses conversations avec ses camarades sur les combats, les Juifs, les Anglais, de son homosexualité malmenée, ou encore de son expérience douloureuse de la bataille de Stalingrad...

Dans ses Bienveillantes, l'auteur a mis beaucoup de choses qu'il connaît : de la philosophie, de l'histoire, de l'économie politique, de la sémiologie, du pamphlet, du polar ; de la poésie aussi, quand le soldat exténué contemple le paysage ukrainien étrangement calme, au soir d'une bataille. Son gai savoir sollicite la santé du lecteur. Mais comment se fait-il que l'on dévore allégrement ces neuf cents pages comme jadis on croqua dans la pomme ? C'est que l'auteur virevolte, évitant les pièges que pareil sujet promettait : impossible de lire ce roman retenu par des jugements historiques ou des considérations morales. Les scènes révoltantes, les dialogues choquants qui courent dans le livre appartiennent au monde romanesque, insaisissable par essence. À chacun de l'accepter. (Etienne de Montety - Le Figaro du 24 août 2006)

Lorsqu'en 1953 Robert Merle fit paraître La mort est mon métier, Mémoires imaginaires de Rudolf Höss, commandant du camp d'Auschwitz, l'écrivain et éditeur Jean Cayrol, ancien déporté à Mauthausen, réagit dans la revue Esprit de façon virulente, dénonçant le roman comme une tentative indue de «donner un corps romanesque à ce qui n'était qu'un monstre impossible à décrire». Un demi-siècle plus tard, c'est en prêtant voix à un officier supérieur nazi qui, sur quelque neuf cents pages, relate les années 1941-1944 telles qu'il les a vécues, à Berlin et sur le front de l'Est, que Jonathan Littell signe une entrée stupéfiante sur la scène littéraire française. Le roman s'intitule Les Bienveillantes ; à travers le destin inventé du SS Maximilien Aue, il suit notamment les activités des sinistres Einsatzgruppen SS - ces groupes mobiles avançant dans le sillage de l'armée allemande pour exterminer les communistes et les juifs des territoires conquis -, et il se pourrait qu'il suscite semblables critiques à celle prononcée par Cayrol. La fiction n'est-elle pas, en effet, au regard de la spécificité du crime commis, de son intransmissibilité ontologique, le «crime moral» que dénonçait Claude Lanzmann, l'auteur de Shoah ? Mais Jonathan Littell n'a pas choisi l'intenable position qui aurait consisté à donner une représentation romanesque du plus grand génocide de l'Histoire. C'est en quelque sorte en marge de l'indicible qu'il se tient, tout en se tournant pourtant, sans lyrisme ni complaisance, du côté des bourreaux. Cela pour s'interroger, à son tour, sur la «banalité du mal», naguère définie par Hannah Arendt, et sur la façon dont l'appareil génocidaire nazi s'en est nourri et servi.
Le résultat est saisissant. Fresque de grande ampleur où sont convoqués des centaines de personnages réels ou fictifs, portée par une authentique puissance narrative et un souci éthique omniprésent - on pense souvent, à la lecture, à Vie et destin de Vassili Grossman -, Les Bienveillantes n'est certes pas de ces romans qu'on peut envisager d'aimer, mais il se dégage de ses pages une force de conviction hors du commun, une sensation inouïe de réalisme et de justesse. Que ce récit soit né sous la plume d'un écrivain de 39 ans, qui signe là sa première oeuvre littéraire, n'est pas le moins surprenant... (Nathalie Crom - Télérama du 26 août 2006)

Au régime minceur de l' «écriture» à la française, j'étais en passe d'anorexie quand atterrit sur ma table une énorme marmite : «Les Bienveillantes», cuisinées en français par un chef américain inconnu. D'abord le menu me rebute. La faim revenant, je m'y jette. Je n'ai quitté la place qu'au mot «fin».

M. Littell ne fait pas dans la dentelle, pas plus que Norman Mailer ou John le Carré, mais il connaît son métier de romancier et il n'épargne rien pour servir au lecteur français frissons et aperçus dont Balzac et Genet l'ont comblé, mais dont il est désormais sevré. (Marc Fumaroli, de l'Académie française - Le Point du 31 août 2006)

Si l'on peut passer le cap de la première phrase du premier roman de Jonathan Littell - "Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça s'est passé" -, tout devient possible. L'épreuve ne tient plus seulement à la lecture des 900 pages de cet admirable roman. Elle réside dans cette cohabitation douloureuse, pénible, souvent insupportable, qui nous est imposée par son narrateur.

Par ce lien du sang affiché avec aplomb. Et cette complicité revendiquée sans même nous avoir consulté, comme si ce terrible incipit, une fois énoncé, se transformait en malédiction et devait nous coller à la peau comme cette tache sur la main de Lady Macbeth. [...]

L'époustouflante réussite des Bienveillantes ne se trouve pas seulement dans la conduite d'un récit couvrant l'intégralité du second conflit mondial, un souffle devenu trop rare dans le roman contemporain. Elle tient aussi à l'abandon demandé au lecteur, à cette façon de l'amener à rendre les armes après 900 pages. Cette pulsion génocidaire, rationalisée par un sens de l'organisation hors du commun, formulée avec autant de précision par Max Aue, ne relève plus seulement de la confidence. Elle devient un miroir qui nous est tendu puisque de ce "frère humain" nous ne pourrons jamais écarter la lointaine parenté. Dans ces moments-là, Jonathan Littell devient vraiment très grand. (Samuel Blumenfeld - Le Monde du 1er septembre 2006)

Authentique petit monument, Les Bienveillantes est plus que le chef-d'oeuvre annoncé : le charme malsain qu'il dégage est carrément addictif, voire jouissif. (Eric Fouquet - Chronic’art du 4 septembre 2006)

Si les scènes historiques collent le plus souvent à la réalité, au détail près, il s'agit pourtant bien d'un roman, un vrai, fougueux, torturé, puissant, dans la lignée du Vie et destin de Vassili Grossman. Au fil de pages pleines de bruit de bottes et de fureur, on entre dans la peau de ce SS à la personnalité complexe, docteur en droit, lecteur assidu de Platon et mélomane averti. Cadre homosexuel d'un régime qui ne tolère pas de telles moeurs, cet intellectuel jouerait-il un double jeu ? Il n'en est rien. Aue a beau s'émouvoir quand un père juif supplie pour que l'enfant qu'il tient dans ses bras soit exécuté «proprement», réprouver les débordements sadiques des siens, il croit au national-socialisme - «Une jungle qui fonctionne selon des principes strictement darwiniens.» Il croit aussi au devoir et au destin communs : «Le meurtre des Juifs ne peut avoir qu'un sens : celui du sacrifice définitif, qui nous lie définitivement et nous empêche de revenir en arrière. [...] Je songeais aux Juifs aux yeux encore ouverts sous la terre du ravin de Kiev. Nous n'avions laissé personne pour porter leur deuil. Leur sort, ç'avait été l'amertume d'une fosse commune, leur festin de funérailles, la riche terre d'Ukraine emplissant leur bouche, leur seul kaddish, le sifflement du vent sur la steppe.» (Olivier Le Naire - L’Express du 7 septembre 2006)

[...] Les Bienveillantes, euphémisme pour Furies, se présente comme les mémoires d'un jeune officier SS né en 1913, entré au service de sécurité, le SD, en 1937, pour des missions d'information. L'immersion de l'auteur dans la documentation est telle qu'il restitue des pages de dialogues comme s'il y était, comme si nous y étions. Il se produit un entêtant effet de réel [...]

Jonathan Littell invite à jouer aux soldats de plomb, mais il le fait intelligemment. L'ordre national-socialiste est décrit, la machine bureaucratique, les luttes de pouvoir sur le terrain, les intrigues d'appareil. Les vrais protagonistes sont mis en scène, Himmler, Speer, Hitler qui se fait à la fin, quand tout est devenu fou, tordre le bout du nez. Le héros est juriste de formation, de mère française et de père allemand (celui-ci disparu), très cultivé, citant Platon et Tertullien, parlant grec, lecteur de Stendhal et de Flaubert, soucieux de respecter la vérité, de penser les événements par lui-même. L'obéissance aux consignes délibérément floues du Führer, l'absorption de l'individu dans la collectivité, le Volk (peuple), les similitudes avec les communistes dans ce domaine, la nécessité (ou non) de sacrifier les Juifs, nourrissent une réflexion soutenue. Eichmann discute de Kant, et Rebatet des vertus de Staline. Les pages vraiment assommantes concernent un débat linguistique, au demeurant crucial, autour des peuples caucasiens, qui consiste à savoir si les Tats sont des Juifs ou des Turcs. [...] (Claire Devarrieux - Libération du 7 septembre 2006)

C'est le récit de Max Aue, un directeur d'usine de dentelles, en fin de carrière, vivant dans le nord de la France. Il décide d'écrire ses mémoires. Soixante ans plus tôt, il a été officier de l'armée allemande, chargé d'inspecter le déroulement des opérations d'élimination sur le front de l'Est. C'est un homme érudit, passionné de littérature et de musique. L'auteur, Jonathan Littell s'est mis dans la peau de ce cadre de la Waffen-SS qui a tué massivement comme d'autres pointent à l'usine. Il ne cache rien des atrocités commises, les décrit avec une distance où il mêle esthétique et technique. Il ne cherche pas à se justifier - «Je ne regrette rien : j'ai fait mon travail, voilà tout.» (Mohammed Aïssaoui - Le Figaro du 7 septembre 2006)

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