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Clotilde ou le Second procès de Baudelaire Broché – 22 août 2002

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Description du produit

Extrait

Effarement. C’est le mot le plus juste pour désigner la stupeur qui s’empara de Clotilde D. le jour où elle découvrit dans le cahier de textes de son fils Renaud un sujet de dissertation pour le moins inattendu. Renaud était un élève de première du lycée Monsauval. Elève sympathique, mais plutôt médiocre, et de surcroît fort peu doué pour l’ordre et les rangements. L’état de sa chambre en était la preuve : un vrai foutoir, comme il le disait si bien lui-même.

Elle ne savait pas très bien pourquoi elle avait ouvert le cahier de textes. Comme cela, sans y penser, sans véritable curiosité. Pour voir un peu. Et elle était tombée sur ce sujet : "Baudelaire a écrit : "Pourquoi l’homme d’esprit aime les filles plus que les femmes du monde, malgré qu’elles soient également bêtes ? A trouver." Vous essaierez de trouver en vous appuyant sur des exemples littéraires."

Clotilde se demandait si elle ne rêvait pas. Elle était envahie comme par un sentiment de dégoût et de consternation, d’autant plus qu’il y avait dans la transcription du sujet deux fautes d’orthographe (Beaudelaire avec un e, bien entendu, et soit au singulier) dues à son fils (dont l’écriture griffonnante lui était en outre insupportable), sans parler d’une faute de français due peut-être cette fois au poète lui-même : malgré que, expression qu’on lui avait toujours donnée pour incorrecte. Là, elle repensait à sa propre vie scolaire, à sa propre formation qui n’avait pas été négligeable, et de fil en aiguille à tout ce qu’elle avait appris sur Baudelaire quand elle était étudiante.

Tout cela était vraiment affligeant. Mais peut-être s’agissait-il d’une mauvaise plaisanterie ? L’auteur des Fleurs du mal avait-il vraiment écrit cela ? Et se trouvait-il un professeur assez extravagant et pervers pour en faire un sujet de devoir ? Surtout, pourquoi Renaud n’en avait-il pas parlé ? Il est vrai qu’il ne parlait pas de grand-chose et en particulier fort peu de son travail de lycéen. Mais tout de même ! Il y avait là de quoi réagir et faire une petite confidence, au moins sur le mode amusé, à sa mère. Pas à son père, qui n’était jamais là et devait lui paraître loin de tout. Mais à sa mère… sa mère qui était une femme et pouvait avoir quelque chose à dire sur cet incroyable sujet. A moins que tout cela ne fût rien d’autre qu’un jeu, un "canular" de mauvais goût monté par les élèves eux-mêmes… mais alors des élèves plus doués et retors qu’on ne pouvait le penser, s’ils avaient vraiment trouvé ces lignes chez Baudelaire. Clotilde restait rêveuse.

Le lendemain elle interrogea Renaud. Il semblait ne même pas savoir de quoi elle lui parlait. Les coudes appuyés sur la table, à demi somnolent, il la regardait sans comprendre. Il n’aimait guère discuter avec sa mère et surtout avoir à répondre à ses questions. Mais, là, en outre il était furieux qu’elle ait touché à son cahier de textes, se soit permis de l’ouvrir.
– Tu fouilles dans mes affaires maintenant ?
– Je ne fouille pas. Je faisais le ménage dans ta chambre, que tu fais rarement toi-même. Je suis tombée là-dessus.
– Par hasard ?
– Oui.
– Tu as ouvert mon cahier de textes par hasard ?
– Je voulais voir un peu ce que tu avais à faire.
– Et qu’est-ce que j’ai à faire ?

Clotilde se mit alors à parler, non sans quelque fièvre, du sujet de dissertation dont elle avait pris connaissance. Renaud paraissait de plus en plus ahuri. Visiblement il ne savait pas de quoi il était question. Il avait sans doute écrit cela en rêvant, sans même s’en rendre compte, sans prêter plus d’attention à cet énoncé qu’à n’importe quel autre. Ils étaient ainsi faits, les élèves d’aujourd’hui ? Pas la moindre réaction, pas le moindre étonnement devant les choses les plus renversantes. Ou alors, il s’agissait bien d’une mauvaise blague. Un copain avait écrit cela à sa place. C’était bien son écriture pourtant. Sa déplorable écriture.
– Tu ne vois pas ?
– Non.
Clotilde finit par s’énerver, haussa le ton.
– Un sujet invraisemblable, à propos d’une phrase de Baudelaire sur… je ne sais plus… les femmes bêtes… les filles et les femmes du monde…
Renaud se redressa, le visage éclairé soudain par un superbe sourire.
– Ah oui, c’est marrant !
– Tu trouves ça marrant ?
– Pas toi ?

Elle se demanda un instant si elle n’était pas dépassée par la situation, par l’âge, si ce n’était pas elle la fautive — fautive d’être hors du coup, hors des réalités d’aujourd’hui. D’autant plus que Renaud semblait maintenant tout à fait décontracté. Il s’était comme réveillé d’un seul coup et s’était dirigé vers le frigo où il avait pris un petit pot de tapenade (qu’il appelait le caviar du pauvre en se moquant de tous ceux qu’il classait, notamment dans sa famille, gauche caviar) et, muni d’un couteau et d’un paquet de biscottes, se préparait des tartines, sous l’œil attentif, mais de plus en plus agacé, de sa mère, qui ne comprenait pas très bien cette désinvolture, alors qu’elle avait le sentiment d’aborder un sujet grave, sérieux et très problématique. Elle lui demanda s’il n’avait pas déjeuné le matin et la réponse fut qu’il venait de se lever. Elle aurait dû le deviner, à son allure froissée, ses cheveux en désordre. Il continuait à étendre la crème brune sur ses biscottes, à coups de lame appliqués, sans plus rien dire. Elle lui demanda alors pourquoi il n’était pas au lycée. Il expliqua qu’il y avait une grève des profs ce jour-là, ce qui ramena la conversation difficile au sujet initial.
La question essentielle que Clotilde voulait poser, dans le cas où le sujet proposé était vrai, concernait la personnalité et les méthodes du professeur qui en était responsable. Elle en avait vaguement entendu parler au début de l’année scolaire et s’était doutée, à certains propos de Renaud ou de ses camarades, de son côté original et plutôt sympathique. Mais sans plus. Maintenant elle voulait en savoir davantage. Renaud finit par dire qu’il se prénommait Philippe, mais ne se souvenait plus de son nom de famille. Il appelait tous ses élèves par leurs prénoms et, eux, l’appelaient Philippe. Il était grand, plutôt bien tourné physiquement, assez jeune, et sans doute doué : on disait qu’il donnait aussi des cours à l’université. Le côté original de sa personne tenait à ses cheveux, certains jours longs sur sa nuque, d’autres jours noués en catogan, et à sa voix, très musicale. Mais ce qu’il disait n’était ni très drôle ni très passionnant. Il faisait des pirouettes pour retenir l’attention de sa classe, mais on ne l’écoutait guère plus que les autres. Souvent même on ne comprenait pas ce qu’il racontait. Sauf quelques disciples, quelques chouchous du premier rang. Pourtant, concluait Renaud, avec indulgence, mieux que l’ensemble des profs, et réellement sympa.

– D’accord, dit Clotilde, mais le sujet ?
– Quoi, le sujet ?
Il continuait à tartiner ses biscottes et à les grignoter, l’air de nouveau absent.
– Il est coutumier de sujets de ce genre ?
– Oui… non… je ne sais pas…
– Tu trouves que c’est un sujet normal ?
– Non. Mais c’est drôle.
Il avait arrêté les biscottes et roulait maintenant une petite cigarette, ce qui n’enchantait pas beaucoup plus Clotilde. D’un geste de la main, elle balaya la fumée qui montait devant elle, quand il l’alluma.
– Excuse-moi, maman.
– Tu ferais bien d’arrêter de fumer. Surtout quand on discute. Ça t’ennuierait vraiment d’avoir avec moi une conversation un peu sérieuse.
– Je t’écoute, maman.

Présentation de l'éditeur

L'auteur des Fleurs du mal avait-il vraiment écrit cela ? Et se trouvait-il un professeur assez extravagant et pervers pour en faire un sujet de devoir ? Surtout, pourquoi Renaud n'en avait-il pas parlé ? Il est vrai qu'il ne parlait pas de grand-chose et en particulier fort peu de son travail de lycéen. Mais tout de même ! Il y avait là de quoi réagir et faire une petite confidence, au moins sur le mode amusé, à sa mère. Pas à son père, qui n'était jamais là et devait lui paraître loin de tout. Mais à sa mère... sa mère qui était une femme et pouvait avoir quelque chose à dire sur cet incroyable sujet. R. J.

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