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Habiter le monde : Eloge du poétique dans le cinéma du réel Broché – 29 avril 2011

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Description du produit

Extrait

Extrait de l'introduction

Penser le cinéma du réel au travers des relations que l'on peut tisser entre pratique cinématographique et poésie littéraire pourrait paraître chose inappropriée. Le cinéma du réel contemporain est aux prises avec les fractures et les remous du monde, il s'inquiète des méandres de l'Histoire des hommes et s'écrit dans des territoires éloignés de la nature accueillante et idéelle à laquelle se réfère le plus souvent la poésie classique. Art de l'évasion, la poésie classique tend de son côté à s'extraire des soubresauts et des brisures du monde pour parcourir des imaginaires plus apaisés. A l'inverse, le cinéma du réel fait mouvement vers le monde, s'y plonge et s'y rend présent. Soucieux de réinscrire la poésie dans les vacillements et les instabilités du réel, certains poètes contemporains ont promu une conception nouvelle de la «chose» poétique, débarrassée des complaisances mythologiques, de la «mièvrerie» romantique et des exigences ontologiques. Ils ont dénoncé l'idéologie «symbolarde» qui ronge la poétique littéraire classique et ont vilipendé «le cancer romantico-lyrique» (Francis Ponge) qui chante le souvenir d'un monde jadis habité des dieux. Il importe alors pour ces poètes de privilégier une appartenance immédiate au réel, à la recherche non pas d'une authenticité perdue, mais davantage d'une présence-au-monde. Pour certains, tel Jean-Claude Pinson, la question de l'habitation du monde synthétise l'enjeu essentiel de la poétique littéraire actuelle : habiter le monde en poète, c'est découvrir un accès à une présence-du-monde d'ordinaire recouverte et tue. Cette notion de présence est alors comprise comme «un excès de la réalité sur sa représentation» et placée au centre de l'activité poétique : «La poésie, c'est rendre le monde au visage de sa présence.» (Yves Bonnefoy).
Ces notions littéraires d'habitation poétique du monde et de présence-au-monde nous paraissent irriguer - avec bénéfice - le cinéma du réel. Les oeuvres de cinéastes aussi différents que Jean-Daniel Pollet, Naomi Kawase, Frank Cole, Chantai Akerman, André S. Labarthe, Sergueï Loznitsa, Yervant Gianikian et Angela Ricci Lucchi, Alain Cavalier, ou encore Irit Batsry, privilégient à notre sens une habitation du monde, et non sa simple observation-représentation. Les figures poétiques qu'ils mettent en oeuvre ne visent pas à une représentation du monde, mais tendent à une restitution cinématographique autant d'une présence-au-monde du cinéaste que d'une présence-du-monde au cinéaste.
Une telle exigence poétique se place à l'envers des pratiques cinématographiques du cinéma documentaire dans son acception canonique. Pour la majorité, un film est dit «documentaire» s'il consiste en une captation cinématographique aussi fidèle que possible du réel, suivie d'un travail de montage des images et du son. On désire organiser ainsi une photocopie de la réalité, on cherche à créer une doublure du monde par une activité de mimesis. Un tel «cinéma documentaire» est alors assujetti à un principe d'objectivité formulé comme exigence incontournable : le dessein d'un tel travail est la restitution objective et intelligible du réel. Faire preuve par le visible, représenter fidèlement le réel, est le but premier de ce type de réalisation sous-tendue par une exigence d'objectivité. On y postule alors - consciemment ou non - que le vrai du réel est atteignable, représentable et transmissible au spectateur par le travail du cinéaste. Ce type de réalisation documentaire (le plus souvent à destination de la télévision) présuppose une séparation entre le sujet filmant et l'objet filmé. Cette dichotomie opératoire sujet / objet, qui constitue notamment le présupposé épistémologique de toute activité scientifique, est comprise comme étant la «garante» de l'objectivité du film documentaire, producteur d'un analogon du monde.

Présentation de l'éditeur

Certains cinéastes dits «du réel» n'ont pas pour intention de «documenter» objectivement le monde ni de faire preuve par le visible. A l'instar des poètes, ils cherchent davantage à restituer des présences du monde plutôt que d'en créer des représentations. Il s'agit pour eux de s'affranchir des images familières du monde, de se défaire de la suprématie octroyée d'ordinaire au visible immédiat, pour s'affronter aux clichés qui, trop souvent, recouvrent les complexités du réel. En instaurant des détours, des ellipses et des absences, ces cinéastes font violence aux vocabulaires classiques du cinéma du réel. Par l'emploi de figures poétiques singulières, ils étourdissent le paraître du réel, provoquent la carapace ordinaire des choses et ainsi nous déshabituent du monde.
Cet ouvrage analyse les écritures de cinéastes tels que Chantai Akerman, Naomi Kawase, Alain Cavalier, Jean-Daniel Pollet, André S. Labarthe, Sergueï Loznitsa, Yervant Gianikian et Angela Ricci Lucchi, Frank Cole, Arnaud Des Pallières ou encore Irit Batsry. En faisant un éloge du minoritaire, en oeuvrant à une poétique du peu, ces cinéastes du réel convoquent des présences ténues, souvent oubliées ou négligées. Ils convient le modeste, le banal, l'informe, les ruines à prendre place dans une nouvelle architecture du réel, afin de donner à voir et à entendre un autre du monde...

Corinne Maury est maître de conférences en histoire et esthétique du cinéma à l'université de Toulouse II - Le Mirail. Elle a enseigné pendant plusieurs années le cinéma à l'École supérieure d'art de Mulhouse.
Ses travaux de recherche portent principalement sur la poésie au cinéma, les images du paysage et les formes de l'autobiographie.
Elle a réalisé plusieurs films-essais documentaires, collaboré aux films du cinéaste Olivier Zuchuat et a également publié avec Anne Immelé un livre de photographie : les Antichambres (Filigranes, 2009).

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