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Origines Broché – 3 mars 2004

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Extrait

Tâtonnements

1

l y avait eu, d’abord, pour ma recherche, un faux commencement : cette scène que j’ai vécue à l’âge de trente ans, et que je n’aurais jamais dû vivre – qu’aucun des protagonistes, d’ailleurs, n’aurait dû vivre. Chaque fois que j’avais voulu en parler, j’avais réussi à me persuader qu’il était encore trop tôt. Bien entendu, il n’est plus trop tôt. Il est même presque tard.

C’était un dimanche, un dimanche d’été, dans un village de la Montagne. Mon père était mort un peu avant l’aube, et l’on m’avait confié la mission la plus détestable de toutes : me rendre auprès de ma grand-mère pour lui tenir la main au moment où on lui annoncerait qu’elle venait de perdre un fils.
Mon père était le deuxième de ses enfants, et il était convenu que ce serait l’aîné qui l’appellerait au téléphone pour lui apprendre la nouvelle. Dites ainsi, les choses ont l’apparence de la normalité. Chez les miens, la normalité n’est jamais qu’une apparence. Ainsi, cet oncle, qui venait d’avoir soixante-sept ans, je ne l’avais vu qu’une seule fois dans ma vie avant cet été-là...

J’étais donc arrivé dans la matinée, ma grand-mère m’avait pris longuement dans ses bras comme elle le faisait depuis toujours. Puis elle m’avait posé, forcément, la question que je redoutais entre toutes :
— Comment va ton père ce matin ?
Ma réponse était prête, je m’y étais entraîné tout au long du trajet :
— Je suis venu directement de la maison, sans passer par l’hôpital...
C’était la stricte vérité et c’était le plus vil des mensonges.

Quelques minutes plus tard, le téléphone. En temps normal, je me serais dépêché de répondre pour éviter à ma grand-mère de se lever. Ce jour-là, je me contentai de lui demander si elle souhaitait que je réponde à sa place.
— Si tu pouvais seulement m’approcher l’appareil...
Je le déplaçai, et soulevai le combiné pour le lui tendre.
Je n’entendais évidemment pas ce que lui disait son interlocuteur, mais la première réponse de ma grand-mère, je ne l’oublierai pas :
— Oui, je suis assise.
Mon oncle craignait qu’elle ne fût debout, et qu’à la suite de ce qu’il allait lui apprendre, elle ne tombât à terre.
Je me souviens aussi des yeux qu’elle avait en répondant « Oui, je suis assise ». Les yeux d’un condamné à mort qui vient d’apercevoir, au loin, la silhouette d’un gibet. En y réfléchissant plus tard, je me suis dit que c’était elle, très certainement, qui avait recommandé à ses enfants de s’assurer qu’une personne était assise avant de lui apprendre une nouvelle dévastatrice ; quand son fils lui avait posé la question, elle avait compris que le pire était arrivé.
Alors nous avions pleuré, elle et moi, assis l’un à côté de l’autre en nous tenant la main, quelques longues minutes.
Puis elle m’avait dit :
— Je croyais qu’on allait m’annoncer que ton père s’était réveillé.
— Non. De l’instant où il est tombé, c’était fini.

Mon père était tombé sur la chaussée, près de sa voiture, dix jours auparavant. La personne qui l’accompagnait avait juste entendu comme un « ah ! » de surprise. Il s’était écroulé, inconscient. Quelques heures plus tard, le téléphone avait sonné à Paris. Un cousin m’avait annoncé la nouvelle, sans laisser trop de place à l’espoir. « Il va mal, très mal. »
Revenu au pays par le premier avion, j’avais trouvé mon père dans le coma. Il semblait dormir sereinement, il respirait et bougeait quelquefois la main, il était difficile de croire qu’il ne vivait plus. Je suppliai les médecins d’examiner une deuxième fois le cerveau, puis une troisième. Peine perdue. L’encéphalogramme était plat, l’hémorragie avait été foudroyante. Il fallut se résigner...

— Moi, j’espérais encore, murmura ma grand-mère, à qui personne, jusque-là, n’avait osé dire la vérité.
Nous étions aussitôt revenus vers le silence, notre sanctuaire. Chez les miens, on parle peu, et lentement, et avec un souci constant de mesure, de politesse, et de dignité. C’est quelquefois irritant pour les autres, pour nous l’habitude est prise depuis longtemps, et elle continuera à se transmettre.
Nos mains, cependant, demeuraient soudées. Elle me lâcha seulement pour ôter ses lunettes, et les nettoyer dans un pli de sa robe. Au moment de les remettre, elle sursauta :
— Quel jour sommes-nous ?
— Le 17 août.
— Ton grand-père aussi est mort un 17 août !
Elle eut un froncement de sourcils que je lui avais vu quelquefois. Puis elle sembla revenir de la révolte à la résignation, et ne dit plus un mot. Je repris sa main dans la mienne et la serrai. Si nous avions au cœur le même deuil, nous n’avions plus à l’esprit les mêmes images.

Je n’ai pas beaucoup pensé à mon grand-père ce jour-là, ni certainement les jours suivants. Je n’avais à l’esprit que mon père, son visage large, ses mains d’artiste, sa voix sereine, son Liban, ses tristesses, et puis le lit ultime où il s’est endormi... Sa disparition était pour moi, comme pour tous les miens, une sorte de cataclysme affectif ; le fait qu’il ait eu « rendez-vous », en quelque sorte, avec son propre père à date fixe ne fut, pour ceux à qui je l’avais signalé alors, que l’occasion d’une méditation brève et banale sur l’ironie du destin et les arrêts insondables du Ciel.

Voilà, c’est tout, fin de l’épisode !
Il aurait dû y avoir une suite, il n’y en eut aucune. J’aurais dû susciter, un jour ou l’autre, une longue conversation avec ma grand-mère sur celui qui fut l’homme de sa vie ; elle est morte cinq ans plus tard sans que nous en ayons reparlé. Il est vrai que nous ne vivions plus dans le même pays ; je résidais déjà en France, et elle n’allait plus quitter le Liban. Mais je revenais la voir de temps à autre et j’aurais pu trouver une occasion pour l’interroger. Je ne l’ai pas fait. Pour être honnête, je n’y ai tout simplement plus songé...
Un comportement étrange, qui doit pouvoir s’expliquer dans le jargon des sondeurs d’âmes, mais que je me reprocherai jusqu’à mon dernier jour. Moi qui suis par nature fouineur, moi qui me lève cinq fois de table au cours d’un même repas pour aller vérifier l’étymologie d’un mot, ou son orthographe exacte, ou la date de naissance d’un compositeur tchèque, comment avais-je pu me montrer, à l’égard de mon propre grand-père, d’une incuriosité aussi affligeante ?
Pourtant, depuis l’enfance on m’avait raconté à propos de cet aïeul – qui se prénommait Botros – bien des histoires qui auraient dû m’arracher à mon indifférence.
Notamment celle-ci. Un jour, l’un de ses frères, qui vivait à Cuba, eut de très graves ennuis, et il se mit à lui écrire des lettres angoissées en le suppliant de voler à son secours. Les dernières missives parvinrent au pays avec les quatre coins brûlés, en signe de danger et d’urgence extrême. Alors mon grand-père abandonna son travail pour s’embarquer ; il apprit l’espagnol en quarante jours sur le bateau ; si bien qu’en arrivant là-bas, il put prendre la parole devant les tribunaux et tirer son frère de ce mauvais pas.
Cette histoire, je l’entends depuis que je suis né, et je n’avais jamais essayé de savoir si c’était autre chose qu’une légende vantarde comme en cultivent tant de familles ; ni comment s’était achevée l’aventure cubaine des miens. C’est maintenant seulement que je le sais...
On me disait aussi : « Ton grand-père était un grand poète, un penseur courageux, et un orateur inspiré, on venait de très loin pour l’écouter. Hélas, tous ses écrits sont perdus ! » Pourtant, ces écrits, il a suffi que je veuille les chercher pour que je les trouve ! Mon aïeul avait tout rassemblé, daté, soigneusement calligraphié ; jusqu’à la fin de sa vie il s’était préoccupé de ses textes, il avait toujours voulu les faire connaître. Mais il est mort impublié, comme d’autres meurent intestats, et il est demeuré anonyme.
Autre murmure persistant : Botros n’a jamais voulu baptiser ses enfants ; il ne croyait ni à Dieu ni à Diable, et il ne se gênait pas pour le hurler fort ; au village, c’était un scandale permanent... Là encore, je n’avais pas vraiment essayé de savoir ce qu’il en était. Et dans ma famille on se gardait bien d’en parler.
Oserai-je avouer, de surcroît, que j’ai passé toute ma jeunesse au pays sans avoir fleuri une seule fois la tombe de mon grand-père, sans avoir jamais su où elle se trouvait, et sans même avoir eu la curiosité de la chercher ?

J’aurais encore mille raisons de crier mea culpa, je m’en abstiendrai – à quoi bon ? Qu’il me suffise de dire que je serais probablement resté figé pour toujours dans la même ignorance si la route des ancêtres n’était venue croiser la mienne, à Paris même, par un détour.

Présentation de l'éditeur

" Je suis d'une tribu qui nomadise depuis toujours dans un désert aux dimensions du monde. Nos pays sont des oasis que nous quittons quand la source s'assèche, nos maisons sont des tentes en costume de pierre, nos nationalités sont affaire de dates ou de bateaux. Seul nous relie les uns aux autres, par-delà les générations, par-delà les mers, par-delà le Babel des langues, le bruissement d'un nom...
... et tel est bien, dans cette odyssée, le projet d'Amin Maalouf : brasser l'histoire des siens, revisiter leur mémoire, et ressusciter le destin de cette " tribu " Maalouf qui, à partir du Liban, essaimera de par le monde - jusqu'aux Amériques, jusqu'à Cuba... Dans cette aventure qui court sur plus d'un siècle, le romancier du Rocher de Tanios et de Léon l'Africain convoque les morts, les vivants, les ancêtres, les fantômes ; il explore leur légende ; il les suit à travers les convulsions de l'Empire ottoman ; il observe cette diaspora de mystiques, de francs-maçons, de professeurs, de commerçants, de rêveurs polyglottes et cosmopolites. Il sait que leur sang fiévreux bat dans ses veines. Et il sait que son propre parcours serait vain s'il n'était lui même, par l'écriture et le cœur, fidèle à cette généalogie tumultueuse. Roman vrai ? Fresque taillée à même l'histoire ? Secrets de famille ? Ces Origines sont, de fait, une majestueuse reconnaissance de dettes. C'est aussi une longue et noble prière. Un chant d'amour à l'endroit d'une famille qui reste l'unique patrie de cet écrivain de l'exil

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16 mai 2012
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27 mai 2015
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5 mai 2013
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12 février 2013
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18 septembre 2011
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21 janvier 2014
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18 octobre 2013
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13 octobre 2014
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