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Retour à Reims Broché – 30 septembre 2009

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Extrait

Longtemps, ce ne fut pour moi qu'un nom. Mes parents s'étaient installés dans ce village à une époque où je n'allais plus les voir. De temps à autre, au cours de mes voyages à l'étranger, je leur envoyais une carte postale, ultime effort pour maintenir un lien que je souhaitais le plus ténu possible. En écrivant l'adresse, je me demandais à quoi ressemblait l'endroit où ils habitaient. Je ne poussais jamais plus loin la curiosité. Lorsque je lui parlais au téléphone, une fois ou deux par trimestre, souvent moins, ma mère me demandait : «Quand viens-tu nous voir ?» J'éludais, prétextant que j'étais très occupé, et lui promettais de venir bientôt. Mais je n'en avais pas l'intention. J'avais fui ma famille et n'éprouvais aucune envie de la retrouver.
Je n'ai donc connu Muizon que tout récemment. C'était conforme à l'idée que j'en avais conçu : un exemple caricatural de «rurbanisation», un de ces espaces semi-urbains en plein milieu des champs, dont on ne sait plus très bien s'ils appartiennent encore à la campagne ou s'ils sont devenus, au fil des ans, ce qu'il convient d'appeler une banlieue. Au début des années 1950, ai-je appris depuis lors, le nombre d'habitants ne dépassait pas la cinquantaine, regroupés autour d'une église dont certains éléments subsistent du XIIe siècle, malgré les guerres qui dévastèrent, par vagues toujours recommencées, le nord-est de la France, cette région au «statut particulier», selon les mots de Claude Simon, où les noms de villes et de villages semblent synonymes de «batailles» et de «camps retranchés», de «sourdes canonnades» et de «vastes cimetières». Aujourd'hui, ils sont plus de deux mille à y vivre, entre, d'un côté, la Route du Champagne qui commence à sinuer non loin de là dans un paysage de coteaux couverts de vignes et, de l'autre, une zone industrielle plutôt sinistre, dans les faubourgs de Reims, que l'on rejoint après 15 ou 20 minutes de voiture. Des rues ont été créées, le long desquelles s'alignent des maisons semblables les unes aux autres et accolées deux par deux. Ce sont, pour la plupart, des logements sociaux : leurs locataires ne sont pas des gens riches, loin s'en faut. Pendant près de vingt ans, mes parents vécurent là sans que je me décide à faire le déplacement. Je ne vins dans cette bourgade - comment désigner un tel endroit ? - et dans leur maisonnette qu'après que mon père l'eut quittée pour être installé par ma mère dans une clinique accueillant des personnes frappées par la maladie d'Alzheimer, d'où il n'allait plus sortir. Elle avait retardé ce moment le plus longtemps possible, mais, épuisée et effrayée par ses soudains accès de violence - un jour, il avait pris un couteau de cuisine et s'était précipité sur elle -, elle avait fini par se rendre à l'évidence : il n'y avait pas d'autre solution.

Revue de presse

Retour à Reims aurait pu être un récit. Il en a souvent l'allure, et l'attrait. Fils d'ouvrier, ayant rompu avec sa famille, sa ville natale et son milieu, pour devenir un intellectuel renommé, Didier Eribon peut se rendre à nouveau chez ses parents - il n'a même jamais vu leur maison - dès l'instant où son père, atteint de la maladie d'Alzheimer, doit être placé dans une clinique...*
C'est que «l'émotion inattendue» suscitée en lui par la disparition d'un père longtemps détesté a enclenché un travail de mémoire et de réflexion tout aussi imprévu. «Il m'avait engendré, je portais son nom et, pour le reste, il ne comptait pas pour moi», dit-il de cet homme à qui sa mère vouait «un mélange de dégoût et de haine» depuis leur mariage en 1950, sans pour autant le quitter ni l'abandonner dans ses derniers instants. N'était-il pas «violent et stupide», ne s'était-il pas comporté en «tyran domestique» ? Raciste, homophobe, il fut le «contre-repère» parfait dans l'apprentissage de son fils. Ils ne se sont jamais parlé. Didier Eribon aurait eu bien des questions à lui poser, mais il ajoute : «Ne serait-ce que pour écrire le présent livre». Nulle introspection psychologique dans cette entreprise, aucun attendrissement, pas de tentation autofictive...
Et, à défaut d'aimer le défunt, il va tenter de lui rendre justice, en montrant comment «la violence sociale» aura été à l'oeuvre jusque dans leur relation manquée. (Claire Devarrieux - Libération du 15 octobre 2009)

Fresque sociale et familiale, «Retour à Reims» est une autoanalyse poussée à l'extrême, qui décrit et objective la trajectoire du bon élève d'origine populaire, forcé à une «rééducation quasi complète» de lui-même pour entrer dans un autre monde, fasciné par la découverte de la littérature et du marxisme, qui donc en veut à ses parents à la fois de ne pas être cultivés et de ne pas correspondre au prolétaire idéal. Celle aussi du jeune gay tenu de cacher ses désirs dans un milieu aux valeurs traditionnellement viriles et dans une ville de province où l'insulte à l'égard des homos est la règle : «Je suis un fils de l'injure. Un fils de la honte.»...
Difficile de rendre compte de toute la réflexion et de toute l'émotion que suscite la lecture du livre, parcouru par les vibrations de révolte d'une mémoire humiliée, par une sorte particulière de mélancolie, analysée dans une très belle page, celle de l'être arraché à son premier monde. Intellectuel critique dans la lignée de Bourdieu, Eribon offre ici un exemple magnifique de la vie éclaircie - affranchie du même coup - par des outils théoriques, dans une démarche d'écriture qui lie étroitement l'intime, le social et le politique... (Annie Ernaux - Le Nouvel Observateur du 22 octobre 2009)

Il avait déjà revendiqué son homosexualité. Mais il cachait un autre secret bien moins avouable : il est né pauvre ! Avec ses livres pointus sur Foucault ou Lévi-Strauss, son séminaire so chic de littérature à Berkeley et sa coiffure d'étudiant sage, on aurait pourtant juré que Didier Eribon sortait de l'une de ces familles bourgeoises qui réservent une place pour leur rejeton à Henri-IV dès leur naissance...
Nul misérabilisme dans le récit d'Eribon, qui, sociologue de sa propre autobiographie, penche plus du côté de Bourdieu que de Dickens...
Car c'est à la gauche que ce roman familial des origines réserve ses coups les plus rudes. Au prix de quelle trahison, tempête Eribon, les socialistes ont-ils pu laisser ses parents et ses frères passer directement des bras de Staline aux régiments de Le Pen ? En pensant trop aux bobos et pas assez aux prolos, analyse-t-il. En oubliant que les classes sociales, ce bon vieux truc marxiste, existent toujours. En ce sens, ce Retour à Reims sonne comme une cinglante réponse au Congrès de Reims. (Jérôme Dupuis - L'Express du 29 octobre 2009)

Retour à Reims raconte l'histoire de vies qui se sont croisées sans vraiment s'être rencontrées. D'un côté, l'ascension sociale du fils d'ouvrier devenu journaliste, son amitié avec Bourdieu et Foucault, et le passage à l'écriture, d'abord sous forme d'entretiens avec le philologue Georges Dumézil ou l'anthropologue Claude Lévi-Strauss, puis d'essais où il analyse la subjectivité homosexuelle. De l'autre, le parcours de ses parents : autrefois communistes convaincus, ceux-ci ont peu à peu été gagnés par le vote Front national, que sa mère lui avoue avec réticence ; se sentant abandonnés par la gauche, montre-t-il, ces "gens d'en bas" ont dès lors mené une "guerre de classes" non plus pour défendre une identité de groupe, mais simplement pour adresser un coup de semonce à ceux "d'en haut". Je pensais, constate Didier Eribon, "qu'on pouvait vivre sa vie à l'écart de sa famille et s'inventer soi-même en tournant le dos à son passé et à ceux qui l'avait peuplé" : ce très beau récit, où l'auteur liquide un temps révolu tout en rendant un discret hommage à ceux dont il avait voulu se détourner, montre qu'un tel choix n'est jamais tout à fait définitif. Peut-être n'y a-t-il pas de véritable retour possible, mais du moins s'attache-t-on "à se réconcilier avec soi-même et avec le monde que l'on a quitté". (Jean-Louis Jeannelle - Le Monde du 30 octobre 2009)

Ce beau récit tendu mêle la réflexion intellectuelle sur l'identité et l'histoire singulière et intime. On sent, derrière chaque anecdote, le poids de la résistance, le besoin de dire enfin qu'«on éprouve dans sa chair l'appartenance de classe lorsqu'on est enfant d'ouvrier», mais également l'envie d'échapper à son destin pour se griser de liberté. A l'autobiographie, le philosophe Didier Eribon a préféré une autre forme littéraire - qui rappelle celle d'Annie Ernaux, souvent citée. (Christine Ferniot - Télérama du 11 novembre 2009)

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