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La petite Bédéthèque des Savoirs - tome 5 - Le droit d'auteur. Un dispositif de protection des oeuvres.
La petite Bédéthèque des Savoirs - tome 5 - Le droit d'auteur. Un dispositif de protection des oeuvres.
par Fabrice Neaud
Edition : Album
Prix : EUR 10,00

4.0 étoiles sur 5 Discours rigoureux, illustré, 25 août 2016
Il s'agit d'une bande dessinée de 60 pages, en couleurs. Elle est initialement parue en 2016, écrite par Emmanuel Pierrat et dessinée par Fabrice Neaud, avec une mise en couleurs de Christian Lerolle. Elle fait partie de la collection intitulée la petite bédéthèque des savoirs, éditée par Le Lombard. Cette collection s'est fixée comme but d'explorer le champ des sciences humaines et de la non-fiction. Elle regroupe donc des bandes dessinées didactiques, associant un spécialiste à un dessinateur, en proscrivant la forme du récit de fiction. Il s'agit donc d'une entreprise de vulgarisation sous une forme qui se veut ludique.

Comme la collection l'indique, ainsi que son objectif, il s'agit d'une bande dessinée qui fait œuvre de vulgarisation sur le droit d'auteur. Elle se présente sous une forme assez petite, 13,9cm * 19,6cm. Elle commence par un texte introductif de David Vandermeulen de 7 pages, rappelant la nature de la Convention de Berne du 09 septembre 1886. Entre autres, il évoque également l'évolution de la réglementation en vigueur, les différences entre droit d'auteur à a française (et même à l'européenne) et copyright à l'américaine (et même à l'anglo-saxonne), ainsi que leur rapprochement récent.

La bande dessinée commence par expliquer à quoi s'applique le droit d'auteur (protéger des œuvres qui sortent du cerveau des artistes, écrivains, compositeurs et autres poètes), et rappelle son nom légal : droit de la propriété intellectuelle et artistique. Il établit la différence qui existe avec le droit des brevets, des marques, des dessins et modèles, ou encore des obtentions végétales. Il explique qu'une création doit être réalisée pour être protégée, qu'elle doit porter l'empreinte de la personnalité de son auteur, et a contrario les critères qui ne sont pas pertinents (comme sa destination). Il est également évoqué, le droit moral (respect de l'œuvre, droit de repentir, respect du nom, droit de divulgation) et le droit patrimonial, les possibilités de cessation des droits, les droits des bases de données, les sociétés de gestion collective, l'art des contrats, la rémunération, la contrefaçon, la valeur du droit d'auteur, l'uniformisation et la globalisation du droit d'auteur, Hadopi et le verrouillage, et le droit à la culture.

Emmanuel Pierrat est un grand avocat du Barreau de Paris, spécialiste du droit d'auteur, de l'édition et de l'image. Il est également l'auteur de nombreux ouvrages professionnel, vulgarisateurs ou autres comme Les symboles pour les Nuls, La justice pour les Nuls, Jean-Jacques Pauvert - L'éditeur en liberté, Paris, ville érotique. Il dispose donc d'un niveau élevé de maîtrise de son sujet. Le lecteur se rend également vite compte qu'il sait vulgariser son sujet avec pédagogie en donnant des exemples pour illustrer chaque point, chaque enjeu. Dès la page 15 de l'ouvrage (soit la page 3 de la bande dessinée proprement dite), l'auteur établit clairement la distinction entre une œuvre qui bénéficie de la protection du droit d'auteur, et d'une idée non concrétisée qui est de libre parcours et qui ne peut pas être déposée. À la simple lecture des 2 cases concernées, le lecteur pressent l'importance de cette distinction en termes de propriété et d'éventuelle contestation de paternité.

Le lecteur découvre alors un ouvrage de vulgarisation, rendu ludique par le format de la bande dessinée. Il ne s'agit pas d'un cours de droit, mais d'explication très didactique, dans un langage de profane, avec un souci constant de rester à un niveau compréhensible, et d'expliquer par l'exemple. Ainsi l'auteur prend le temps (une dizaine de pages) de citer ce qui peut relever du droit d'auteur : des livres et des œuvres d'art bien sûr, mais aussi de la musique (sur la base de 3 critères qui sont le rythme, l'harmonie et la mélodie), et des éléments peut-être moins évidents comme des noms de personnages, des sermons, des pantomimes, des jeux vidéo, des cartes géographiques, et pourquoi pas des pliages de serviettes. Par le truchement et l'abondance de ces exemples, le lecteur acquiert la notion de la variété des productions de l'esprit pouvant bénéficier de la protection générée par le droit d'auteur.

Après un petit détour pour faire apparaître la complexité de qui doit percevoir les droits pour des éléments folkloriques (chants traditionnels, motifs et tissus, contes et légendes), l'exposé évoque rapidement l'historique de la notion de droit d'auteur, en parlant de contrefaçons, mais aussi de Beaumarchais devant payer pour sa boisson, alors qu'une de ses pièces était jouée dans l'établissement sans qu'il n'en perçoive de juste rétribution. Il ne faut pas cligner de l'œil, car la présence de Victor Hugo sur la couverture est expliquée le temps d'une case. Cette courte partie s'achève sur la question de l'application du droit d'auteur à l'échelle mondiale, et de sa différence avec le système de copyright. Le lecteur a ainsi partagé le sentiment légitime de l'auteur à être rémunéré pour sa production et à disposer d'un droit de regard sur l'usage qui en est fait.

Emmanuel Pierrat peut ainsi passer aux 2 natures de protection assurée par le droit de la propriété littéraire et artistique : le doit patrimonial et la droit moral. Il établit également leur durée : 70 ans après la mort de l'auteur (durée après laquelle l'œuvre tombe dans le domaine public). À nouveau pour illustrer les 4 dimensions du droit moral (respect de l'œuvre, droit de repentir, respect du nom, droit de divulgation), il sait choisir des exemples parlants, comme Louis-Ferdinand Céline faisant usage de son droit de repentir pour retirer ses 3 pamphlets antisémites après la Libération, ou encore un nègre littéraire qui pourrait tout à fait exiger la mention de son nom sur la couverture (avec le risque de ne plus jamais retrouver de travail par la suite).

L'explication passe ensuite à l'usage qu'il peut être fait d'une œuvre protégée, celles qui doivent donner lieu à rétribution, et celles qui peuvent en être fait à titre gracieux. C'est avec cette deuxième utilisation qu'apparaît la notion de représentation privée et de cercle de famille, ainsi que de citation et d'analyse. L'auteur pointe du doigt un certain nombre de cas de figure complexes, par exemple lorsqu'une œuvre d'art est exposée dans un lieu public, où chaque passant peut prendre une photographie. Vient ensuite la question complexe également d'auteur, et de savoir qui reste propriétaire de ses droits et pour combien de temps, à nouveau avec les cas particuliers comme ceux des fonctionnaires dont toutes les productions deviennent propriété de l'administration dont ils dépendent.

Dans les chapitres suivants (les droits dits voisins, les droits des bases de données, les sociétés de gestion collective, l'art des contrats, la rémunération, la contrefaçon, la valeur du droit d'auteur, l'uniformisation et la globalisation du droit d'auteur, Hadopi et le verrouillage, et le droit à la culture), Emmanuel Pierrat fait preuve de la même pédagogie vulgarisatrice qui permet de comprendre facilement chaque principe, avec le même souci de l'exemple parlant, de l'exception difficile, et de donner une vision élargie, voire polémique en opposant droit d'auteur et accès à la culture pour tous. Le lecteur a donc l'impression de lire un texte bien construit et rigoureux, soucieux de rester à portée de son lecteur, avec des dessins plus ou moins pertinents. L'impression ressentie est que Fabrice Neaud a reçu le texte tout prêt et qu'il lui a fallu faire preuve d'une inventivité démesurée pour pouvoir ajouter des images à un tel discours, au point que régulièrement le lecteur se demande si les images sont nécessaires.

Cette remarque est bien sûr condescendante et d'une mauvaise foi totale. Pour commencer, il est vraisemblable que le lecteur ne se serait pas intéressé à ce thème, ou n'aurait pas eu le courage de franchir le pas si l'ouvrage n'avait pas été sous la forme d'une bande dessinée. Ensuite, Fabrice Neaud n'est pas un débutant puisqu'il a réalisé Journal (1), suivi de Journal (2) et Nu-Men. Enfin, il se prend de plein fouet le parti pris de la collection qui est de proposer des ouvrages de vulgarisation, ne s'appuyant pas sur une fiction (par opposition à la collection Sociorama, également lancée en 2016, par exemple Sociorama : la fabrique pornographique). Il doit donc illustrer des idées et un discours. En outre, la ligne éditoriale ou le choix d'Emmanuel Pierrat est de ne pas mettre en scène ce dernier en train de discourir. Il s'agit donc d'un exercice de mise en images particulièrement contraint et sortant des sentiers battus des récits d'aventure ou autre, qui constituent l'écrasante majorité de la production dans ce média.

En prenant un peu de recul, le lecteur observe que Fabrice Neaud met en œuvre plusieurs outils de narration spécifiques à la bande dessinée. Il utilise des personnages récurrents comme le Petit Chaperon Rouge et le Loup pour évoquer différentes relations et différentes situations de l'édition et de la diffusion. Il imagine une façon de représenter une idée créative de sorte à disposer de ce symbole tout du long de l'ouvrage, sans pour autant en faire un personnage. Il intègre des représentations de personnes célèbres pour donner plus de force à une idée : Victor Hugo comme défenseur du droit d'auteur, Karl Lagerfeld pour les créateurs de mode, Patrick Macnee (acteur interprétant John Steed, dans la série Chapeau Melon et bottes de cuir), Michel Sardou, Bill Gates, Michael Jackson, Arnold Schwarzenegger en Terminator, et d'autres encore. Il va également piocher dans l'éventail des symboles pour donner à voir les concepts évoqués dans le texte. Par exemple, il dessine la double hélice de l'ADN, en la superposant à la silhouette d'un être humain, et à celle d'une œuvre d'art, dans la même case, pour illustrer le concept d'empreinte de la personnalité de l'auteur.

Tout au long de ces 60 pages, l'artiste déploie un large arsenal d'éléments visuels pour dépasser la seule illustration du propos (dessiner ce que dit déjà le texte) et donner à voir le sens du propos par un exemple ou une représentation soit concrète, soit symbolique. L'amateur de comics pourra apprécier les superhéros Marvel choisis pour évoquer la famille des 4 droits moraux. Il arrive cependant que la phrase à illustrer soit fermée et ne demande aucun complément, ne permette aucun développement. Dans ces cas-là, l'artiste se retrouve à dessiner ou représenter ce que dit la phrase de manière littérale, sans rien apporter au texte, sans être d'une grande utilité.

La lecture de cet ouvrage s'avère plus ludique que celle d'une simple synthèse sur le sujet, grâce aux efforts réels déployés par Fabrice Neaud, même s'il lui arrive d'être redondant par rapport au texte. L'exposé d''Emmanuel Pierrat s'avère d'une rigueur qui n'a d'égale que son souci de rester intelligible et explicatif. 5 étoiles pour une explication parlante et éclairante du droit d'auteur dans ses spécificités, ses règles et ses applications. 4 étoiles pour un exposé exemplaire, avec une mise en bande dessinée parfois un peu gauche dans sa forme.


Sensation Comics Featuring Wonder Woman Vol. 3
Sensation Comics Featuring Wonder Woman Vol. 3
par Various
Edition : Broché
Prix : EUR 17,00

4.0 étoiles sur 5 Des visions différentes et parfois personnelles de Diana, 25 août 2016
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Sensation Comics Featuring Wonder Woman Vol. 3 (Broché)
Ce tome fait suite à Sensation comics featuring Wonder Woman 2 qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant. Une connaissance superficielle du personnage suffit pour apprécier les histoires contenues dans ce tome. Il comprend des épisodes initialement parus en 2015/2016, d'abord sous format dématérialisé, puis sous format papier. Il comprend 10 histoires indépendantes, réalisées par autant d'équipes créatrices différentes.

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- Vendetta (28 pages, scénario de Josh Elder, dessins de Jamal Igle, encrage de Juan Castro) - Wonder Woman est une ambassadrice des Nations Unies. Elle doit intervenir pour empêcher une guerre civile dans la République d'Itari. Les ethnies Uwange et Mbindi s'apprêtent à s'affronter. Wonder Woman s'assoit à la table des négociations pour servir de modératrice entre le président Dikembe N'Tansi et le chef du front de libération Jean-Pierre Ilongo. Malheureusement Ares a pris pied dans la région.

Bonjour, vous devez écrire une histoire sur Wonder Woman, vous avez 28 pages ! Josh Elder se concentre sur le cœur du personnage tel qu'il le perçoit : une origine trouvant ses racines dans la mythologie grecque et une femme qui est à la fois une guerrière et une ambassadrice de la paix. Il l'insère au milieu d'un processus de paix, dans un pays au bord de la guerre civile et il y a joute Arès pour un affrontement physique. Les dessins de Jamal Igle sont propres sur eux, descriptifs avec un petit niveau de simplification. Il montre une Wonder Woman avec un costume plus adapté aux combats que d'habitude, sans en trahir l'esprit.

L'histoire se lit facilement et est divertissante, mais le fond ressemble à une redite de plusieurs autres aventures, sans que la qualité graphique n'arrive à ajouter quelque chose au récit. 2 étoiles.

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- Return to Gaia (20 pages, scénario de Derek Fridolfs, dessins et encrage de Tom Fowler) - Sur Themyscira (l'île des Amazones), un volcan est en phase de réveil, causant des dégâts et des victimes dans la cité. En plus Diana doit affronter Pamela Isley (Poison Ivy) présente sur l'île. À elles deux, elles vont devoir combattre la source réelle de la menace.

Le lecteur constate tout de suite que le registre graphique est un peu différent, avec une apparence griffée plus personnelle. Il apprécie la surprise de l'armure végétale de Poison Ivy. Le récit commence avec un thème écologique qui sied bien à Poison Ivy et Wonder Woman, puis il se transforme en un combat physique sans grande originalité. 2 étoiles.

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- A moment of peace (10 pages, scénario de Matthew K. Manning, dessins de Georges Janty, encrage de Karl Story & Dexer Vines) - Batman et Wonder Woman viennent de triompher du Docteur Destiny. Mais ce dernier a eu le temps de faire des victimes. Batman envoie Wonder Woman se changer les idées dans un village en province.

Ce récit plus court repose sur une narration plus visuelle que les précédentes, les auteurs préférant montrer plutôt qu'expliquer. Georges Janty dispose des aplats de noirs plus consistants que les 2 précédents dessinateurs. L'encrage est plus fin. Les images surprennent plus avec une virée dans les bois, une petite ville et un affrontement rapide. Le scénariste a décidé de raconter une histoire s'appuyant moins sur la mythologie personnage, avec une conclusion des plus inattendues. Le thème n'est donc pas celui présupposé par le lecteur et le traitement du récit est original et de bonne facture. 4 étoiles.

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- Besties (30 pages, scénario de Barbara Randall Kessel, dessins d'Irene Koh, Emmma Vieceli, Laura Braga) - 3 jeunes filles s'entraînent à la course sur la plage elles se font dépasser par Wonder Woman qui s'entraîne également à la course. Elle fait demi-tour et revient parler avec elles en les exhortant à s'entraîner plus dur, en refusant de reconnaître qu'elle dispose d'un avantage sur elle. Leur conversation est interrompue par l'arrive de Super Woman (Lois Lane) qui attaque Wonder Woman.

Wonder Woman n'est pas qu'une superhéroïne, c'est aussi une femme, ce qui en fait un modèle à suivre pour les adolescentes. Barbara Randall Kessel choisit de développer son récit sur ce thème, d'une manière inattendue. Elle trouve un moyen pour que Diana reste un idéal inatteignable par le commun des mortels, tout en lui faisant dispenser des leçons de vie et de courage. La première partie fonctionne à merveille, comme un récit pour un jeune lectorat féminin, avec des dessins très simplifiés à destination d'enfants, et un discours ambitieux, sur le rôle d'un modèle et son importance même s'il place la barre trop haut.

Passé ce premier tiers, la scénariste fait intervenir une supercriminelle, et c'est parti pour un affrontement physique poussif, avec des dialogues manquant de conviction. Le lecteur en vient à regretter cette course à pied prosaïque sur la plage, et à compter les pages qui restent encore avant le dénouement. 5 étoiles pour le premier tiers, 2 étoiles pour la suite.

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- Nine days (30 pages, scénario de Karen Traviss, dessins d'Andres Guinaldo, encrage de Raul Fernandez & Dexter Vines) - Wonder Woman intervient pour négocier la paix, alors que 2 pays s'apprêtent à s'affronter sur leur frontière commune. Malheureusement la déesse Eris s'immisce dans ce conflit en faisant surgir du pétrole au niveau de la frontière.

Le lecteur est tout de suite emporté par des dessins beaucoup plus détaillés et précis, permettant de se projeter dans chaque environnement et de ressentir les flux d'énergie magique. La scénariste reprend le dispositif de départ : Diana comme ambassadrice de la paix et comme guerrière. Elle le développe avec plus de consistance et de finesse que Josh Elder dans la première histoire, en y intégrant mieux un mythe grecque, sans utiliser Arès, personnage tellement puissant qu'il en devient encombrant. 5 étoiles pour une version concise de Wonder Woman qui en respecte l'essence.

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- Both ends of the leash (10 pages, scénario, dessins et encrage de Carla Speed McNeil) - Dennis habite en Afrique du Sud et il a élevé un lionceau comme animal de compagnie. Celui-ci est devenu un lion adulte et Dennis l'affame pour l'affaiblir afin d'éviter qu'il n'agresse des personnes. Un beau jour, il découvre Wonder Woman blottie contre son lion.

Carla Speed McNeil (auteure d'une série indépendante très personnelle Finder) raconte une histoire de Wonder Woman à la dimension très humaine et restreinte. Le lecteur retrouve ses dessins un peu grossiers, manquant un peu de finesse, mais portant bien la narration de manière visuelle. L'auteure déjoue les attentes du lecteur avec une histoire courte (10 pages, l'équivalent d'une nouvelle) mettant en lumière comment le lien établi par une laisse peut s'avérer réciproque. Le discours n'est pas entièrement convainquant, mais l'histoire est très originale. 4 étoiles.

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- Our little dance (20 pages, scénario d'Adam Beechen, dessins de José-Luis Garcia-Lopez, encrage de Kevin Nowlan & Scott Hanna) - Cheetah (Debbi) a encore réussi à s'échapper et à faire des victimes à New York. Wonder Woman l'a capturée une nouvelle fois, mais elle doit assister à une audience où un avocat très remonté, s'interroge sur la bonne solution pour éviter que cela ne se reproduise et que d'innocents humains soient égorgés par Cheetah.

Le lecteur apprécie la possibilité de retrouver les dessins de José-Luis Garcia-Lopez, surtout avec une partie de l'encrage réalisé par Kevin Nowlan. Le dessinateur n'a rien perdu de l'influence de Neal Adams pour le dynamisme de ses compositions mettant en valeur la force et la grâce de Wonder Woman, sans qu'elle ne devienne un objet (même s'il a conservé les bottes à talon haut). Ses dessins sont chargés, avec un bon niveau de détails, et un petit degré de simplification.

L'histoire commence de manière ambitieuse, avec un avocat mettant en évidence les conséquences des destructions occasionnées par les combats en pleine ville, entre individus dotés de superpouvoirs, et mettant Diana devant les faits. Puis Chetetah parvient à se libérer et 6 pages d'affrontement physique s'en suivent. Le lecteur parvient à la fin de ce récit à la narration un académique assez dubitatif. Il lui faut un petit moment pour se rendre que l'auteur a conçu son récit de manière à mettre à l'épreuve les valeurs humanistes de Diana, ce qu'il parvient à faire de façon pas tout à fait gracieuse. 4 étoiles.

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- Echidna (20 pages, scénario de Caitlin Kittredge, dessins et encrage de Scott Hampton) - À Gotham, Echidna (une femme serpent) vient trouver Wonder Woman pour lui demander de l'aide car ses enfants ont été enlevés. Diana remonte la piste mais se retrouve au milieu d'une enquête de Batgirl dans laquelle Harley Quinn est impliquée car elle a enlevé une jeune fille, exigeant la remise d'une rançon pour la libérer.

Caitlin Kittredge raconte une histoire policière en plaçant Diana dans un rôle intermédiaire entre l'enquêtrice, et le personnage manipulé par les ceux qui tirent les ficelles. Les dessins de Scott Hampton sont éthérés comme à son habitude, avec une fibre gothique en harmonie avec le récit. La scénariste n'oublie pas quelques touches d'humour, en particulier quand Harley Quinn ironise sur le fait que le seul personnage à avoir anticipé le retournement de situation est une blonde. Il s'agit d'une histoire divertissante, un peu déstabilisante, originale, à la conclusion qui laisse songeur. 4 étoiles.

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- A day in our lives (10 pages, scénario, dessins, et encrage de Jason Badower) - Wonder Woman et Superman passent une journée ensemble, tuant dans l'œuf une agression militaire, détruisant un barrage, officiant dans un mariage. À la voir, Superman se demande pourquoi il perd du temps à être Clark Kent.

En seulement 10, cet auteur complet raconte une histoire de Wonder Woman avec un point de vue original, des actions inattendues (la destruction d'un barrage), et un souci de la beauté plastique des images. La relation avec Superman est bien utilisée pour mettre en évidence les valeurs sur la base desquelles l'une a choisi de vivre sans double identité, et l'autre a choisi de créer son double Clark Kent. 5 étoiles.

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- Island of lost souls (28 pages, scénario de Trina Robbins, dessins et encrage de Chris Gugliotti) - Cheetah (Barbara Minerva) se meurt faute de disposer d'un plant de baies, celles qui lui permettent de se transformer. Elle va demander l'aide de Wonder Woman, et elles se rendent ensemble (à bord de l'avion robot invisible) sur une île où se trouve le dernier plant de bais répertorié Elles y découvrent des êtres mi humains, mi animaux, ainsi qu'un certain docteur Herbert George.

Trina Robbins reprend la trame de L'île du docteur Moreau d'Herbert George Wells, transposée au temps présent, en confrontant Cheetah (humaine transformée en animal) aux animaux transformés en êtres humains. Les dessins sont à destination d'enfants, avec des formes très simplifiées et des couleurs vives. Le résultat est un bel hommage au personnage de Wonder Woman, respectant ses valeurs, pour une lecture divertissante. 4 étoiles.

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Le tome se termine avec les couvertures de Stéphane Roux, Emanuela Lupacchino, Giuseppe Camuncoli, Nei Ruffino, Jenny Frison, Doug Mahnke & Christian Alamy, Anna Dittmann.


PSYCHOLOGUES
PSYCHOLOGUES
par Collectif
Edition : Broché
Prix : EUR 25,90

5.0 étoiles sur 5 Le but n'est pas de faire avancer la connaissance, il est d'être au courant. - Serge Moscovici, 24 août 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : PSYCHOLOGUES (Broché)
Ce livre est initialement paru en 2012, sous le titre The Psychology Book. Il a été rédigé par 6 auteurs : Catherine Collin (psychologue clinicienne à Plymouth), Nigel Benson (professeur de philosophie et de psychologie), Joannah Ginsburg (psychologue clinicienne et journaliste américaine), Voula Grand (psychologue d'entreprise et romancière), Merrin Lazyan (écrivaine, éditrice et chanteuse classique américaine), et Marcus Weeks (écrivain, musicien et professeur de philosophie).

Cet ouvrage se présente comme les autres de la collection. Il commence par des petites phrases sur la couverture, pour attirer l'attention du lecteur potentiel. Les auteurs sont rapidement présentés en 2 phrases chacun, en 1 seule page. Le sommaire présente le découpage de l'ouvrage en 7 chapitres, avec la liste des psychologues retenus pour chacun, et la citation afférente. L'ouvrage passe en revue 102 psychologues. Le découpage en chapitre est le suivant : (1) les racines philosophiques, (2) le béhaviorisme, (3) la psychothérapie, (4) la psychologie cognitive, (5) la psychologie sociale, (6) la psychologie du développement, (7) la psychologie différentielle.

L'ouvrage entre dans le vif du sujet avec une introduction magistrale de 2 pages. Puis chaque chapitre se présente de la même manière. Il comprend une introduction de 2 pages, ornée d'une frise chronologique sur les parutions les plus significatives relatives à cette approche de la psychologie. Ensuite chaque psychologue a le droit à une entrée d'une longueur variant entre 1 page, 2 pages, 4 pages ou 6 pages. Chaque entrée comprend au moins un petit logo censé évoquer le concept de la pensée, une colonne relative au contexte (famille de l'approche, 2 ou 3 psychologues s'étant penché sur cette approche avant, et 2 autres après), une rubrique Voir Aussi (renvoyant à des entrées de l'ouvrage relatives à des psychologues connexes à la notion développée). Le titre est constitué de la citation, avec le nom et la dates de naissance (éventuellement de mort) du psychologue. Vient ensuite le texte exposant sa théorie, ornementé soit d'une autre citation, soit d'une photographie pour illustrer son propos. Pour les entrées de 2 pages ou plus longue, se trouvent également une courte biographie du psychologue, un schéma articulant son raisonnement, d'autres citations et éventuellement d'autres photographies.

L'ouvrage se termine avec un répertoire recensant 36 autres psychologues ayant contribué au développement de cette discipline, ainsi qu'un glossaire de 97 termes, un index et les crédits photographiques.

L'introduction de 4 pages résume très bien les a priori générés par la psychologie : nombre important de termes passés dans le langage courant, dans le quotidien culturel, beaucoup d'idées reçues, un doute entre l'image d'un quinquagénaire d'Europe Centrale, ou celle d'une gentille dame en blouse blanche dans un laboratoire, quelques noms emblématiques (Sigmund Freud, Carl Jung, Jacques Lacan, Abraham Maslow, Boris Cyrulnik, Françoise Dolto, Stanley Milgram, et peut-être quelques autres), mais de là à en aligner 102, c'est un exploit. Contrairement à l'ouvrage sur les philosophes, celui-ci n'adopte pas une approche chronologique. Cela découle de la période considérée qui s'avère assez courte (une centaine d'années, une fois passé le premier chapitre sur les racines philosophiques). Les auteurs ont donc choisi de répartir les différents psychologues par école, ou plutôt par approche, et après dans chaque catégorie de revenir à un ordre chronologique.

À la lecture, ce choix de répartir les praticiens, cliniciens et théoriciens prend tout son sens et permet au lecteur de se faire une idée de chaque approche, à la fois grâce à l'introduction de chaque chapitre, et à la fois par les concepts sous-jacents présents en filigrane dans les entrées d'un même chapitre. Comme dans les autres ouvrages de cette collection, le lecteur apprécie la composition rigoureuse de chaque entrée. La diversité des éléments (logo, citation, illustration, et éventuellement biographie et schéma) évite toute impression de texte massif et indigeste et permet au lecteur de papillonner s'il le souhaite. C’est-à-dire qu'il peut se lancer dans la lecture du texte principal, et faire des pauses pour absorber ce qu'il a lu en regardant un autre élément. Il a la possibilité d'établir des liens d'un psychologue à l'autre ou de retourner voir une autre entrée, grâce aux références internes présentes sur la page, et grâce à la chronologie des concepts. Le lecteur est également libre d'ignorer ces à-côtés, s'il préfère se concentrer sur la lecture du texte d'un seul tenant. La forme de chaque entrée lui donne une latitude d'organiser sa lecture, dans l'ordre qui lui sied (une forme participative de lecture très appréciable).

Le premier chapitre commence calmement avec quelques philosophes connus et d'autres moins, et des petites phrases assez gentilles, c’est-à-dire qu'elles ne semblent pas aller à l'encontre du bon sens ou des idées reçus. Le lecteur se familiarise avec la mise en page et peut ainsi établir sa stratégie de lecture, lire quelle partie avant quelle autre, ou milieu de quelle autre. Il remarque que certains psychologues ont droit à plus de pages que d'autres. Tout au long du tome, ceux qui sont jugés les plus importants ou dont les idées ont été les plus révolutionnaires ou ont constitué les plus grandes avancées bénéficie de plus de pages. Sont ainsi mis en avant avec des entrées de 6 pages William James (1842-1910), Burrhus Frederic Skinner (1904-1990), Sigmund Freud (1856-1939), Carl Rogers (1902-1987), Donald Broadbent (1926-1993), Stanley Milgram (1933-1984), Jean Piaget (1896-1980), et Gordon Allport (1897-1967). À l'évidence, un ouvrage, même aussi épais et bien conçu que celui-ci, doit faire des choix et établir des priorités. Le lecteur peut y voir un biais, ou un parti pris.

Néanmoins, les auteurs prennent bien soin de ne pas porter de jugement sur les théories qu'ils présentent. Par exemple, ils évoquent le mouvement antipsychiatrique, sans pour autant tourner en dérision les théories présentées dans le chapitre 2, qu'il s'agisse de celles de Sigmund Freud, ou des autres. Quand nécessaire, ils précisent quels autres psychologues sont revenus sur les théories énoncées par celui évoqué, et en quoi ils ont pu les remettre en question. Mais ils ne vont jamais jusqu'à en dénoncer une comme étant un tissu de bêtises ou un salmigondis fumeux. Ils respectent l'importance qu'il leur a été donné dans l'histoire de la psychologie.

Le lecteur se rend également compte que les courtes biographies sont trop synthétiques pour pouvoir se faire une réelle idée de leur parcours de formation ou des polémiques dont ils ont pu faire l'objet, ou encore de la manière dont ils ont pu convaincre de leurs idées. Par contre, c'est suffisant pour savoir d'où ils viennent, et de se rendre compte des difficultés qu'ils ont affronté au cours de leur vie personnelle (la plus terrible revenant à Robert Zajonc).

Par la suite, le découpage en chapitre permet de bien savoir à quelle approche chaque psychologue se rattache. Cette répartition permet également de se faire une idée du béhaviorisme, et de le rattacher à l'approche pragmatique américaine. Par comparaison, le lecteur retrouve l'approche plus théorique européenne, avec le cas très particulier du créateur de la psychanalyse, et le manque de preuve et même de démarche scientifique de cette approche. Comme dans les autres ouvrages de cette collection, la présentation quasi chronologique (pour chaque approche) permet non seulement de voir les théories évoluer et les liens entre les différents psychologues, mais aussi de découvrir d'où sortent certaines idées reçues par exemple sur l'éducation, ou sur la nécessité absolue de la présence de la mère aux côtés de son nourrisson pour lui assurer un développement en toute sérénité. Il est également éclairant de (re)voir Timothy Leary prôner l'usage du LSD.

À cette occasion, le lecteur peut aussi se rendre compte de l'impact de ces théories sur la société. En particulier, les différentes théories sur l'éducation impactent directement la manière d'enseigner dans les écoles (peut-être moins de bourrage de crâne et plus de participation). Les études sur le développement du nourrisson en fonction de la présence de sa mère façonnent aussi la manière de voir la cellule familiale, mais également la place de la femme dans la société (doit-elle rester à la maison, ou peut-elle aller travailler ?). Encore plus loin, les réflexions sur la cellule familiale ont des conséquences directes sur la possibilité d'envisager des couples homoparentaux ou non. De chapitre en chapitre, le lecteur ne peut que constater que les psychologues évoqués se répartissent majoritairement entre les États-Unis et l'Europe. En arrivant page 256, il découvre (ou retrouve) le point de vue d'Ignacio Martín-Baró qui pointe du doigt que la majorité des concepts développés le sont par des occidentaux pour des occidentaux, dans des pays qui sont en paix.

Décidément, l'introduction est d'une pertinence redoutable. Ayant remis en place ses idées sur le béhaviorisme et sur la psychanalyse, le lecteur peut s'aventurer dans des territoires plus récents. Le concept de la psychologie cognitive est expliqué avec soin et clarté, et le lecteur peut ainsi apprécier les différentes entrées. S'il a déjà été confronté à l'art issu du mouvement surréaliste, il ne peut qu'être soulagé quand Daniel Kahneman lui explique que ce n'est pas de sa faute s'il est constamment à la recherche de liens de causalité. Il découvre également les méthodologies d'expérience des psychologues. Par exemple, Donald Broadbent a testé ses idées sur des aiguilleurs du ciel pour se rendre compte qu'on ne peut écouter qu'une seule voix à la fois.

Mais en termes d'expérience, le meilleur ou le pire se trouve dans le chapitre suivant, avec la psychologie sociale. En (re)découvrant l'expérience de Stanley Milgram, puis celle de Philip Zimbardo, il en reste comme deux ronds de flan, et se dit qu'il doit absolument prolonger sa lecture avec Sociologues (les grandes idées tout simplement). David Rosenhan propose une expérience pour déterminer la pertinence des examens pour déterminer si un individu souffre de troubles mentaux ou non, avec un résultat catastrophique qui laisse sans voix.

Le lecteur tombe des nues en découvrant la phrase de Serge Moscovici : le but n'est pas de faire avancer la connaissance, il est d'être au courant. Après avoir lu les 2 pages qui lui sont consacrées, il en ressort convaincu. Même si les phrases choisies sont moins choquantes que celles du livre sur les philosophes, un certain nombre d'idées vont à l'encontre de l'intuition et il n'est pas sûr que le lecteur sera convaincu par toutes les théories exposées. Ainsi Noam Chomsky prétend que l'organe du langage se développe comme tout autre du corps humains, mais aussi qu'il s'agit d'une fonction acquise par hérédité. Si le principe est clairement exposé, la brièveté du texte (2 pages) est forcément réductrice de sa pensée et peut expliquer qu'elle apparaisse bizarre et pas entièrement convaincante. De même l'accumulation de théories finit par faire apparaître des points du vue qui ne sont pas complémentaires, par exemple sur les besoins ou les préoccupations de l'individu : la mort, la liberté, la solitude existentielle et l'absurdité pour Irvin Yalom, ou la survie, l'amour et l'appartenance, le pouvoir, la liberté, le divertissement pour William Glasser.

Il y a malgré tout quelques phrases décapantes. En déclarant que la principale tâche de l'homme est de se donner naissance à lui-même, Erich Fromm donne l'impression d'énoncer le principe de l'existentialisme de Jean-Paul Sartre. Eleanor E. Maccoby prend à rebrousse-poil le machisme en rappelant que les filles obtiennent de meilleures notes à l'école que les garçons. George Armitage Miller promeut le nombre magique sept plus ou moins deux, décontenançant le lecteur. J.P. Guilford le déstabilise en lui demandant de citer tous les usages que l'on peut faire d'un cure-dents.

Cet ouvrage sur les psychologues bénéficie d'une pédagogie exceptionnelle, et tient toutes ses promesses. Le lecteur découvre les différents courants de pensées, dans une organisation très claire. Il découvre de nombreux psychologues dont les théories ont eu des répercussions sur la vie de tous les jours. Il découvre également que les questions qu'il peut se poser à propos de son propre cerveau, de son flux de pensée, de ses sensations, de son sentiment de différence sont partagées par une grande partie de l'humanité, sans pour autant qu'il ne souffre de troubles mentaux. Il apprécie que cet ouvrage s'achève avec un chapitre sur la psychologie différentielle qui prend en compte la personnalité de l'individu en tant que tel, plutôt que de réduire son comportement aux caractéristiques d'une catégorie.


Grindhouse: Doors Open at Midnight Double Feature Volume 4
Grindhouse: Doors Open at Midnight Double Feature Volume 4
par Alex De Campi
Edition : Broché
Prix : EUR 16,76

3.0 étoiles sur 5 Des héroïnes qui en ont, 24 août 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Grindhouse: Doors Open at Midnight Double Feature Volume 4 (Broché)
Ce tome fait suite à Grindhouse: Doors Open at Midnight Double Feature 3 qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant. Il contient les épisodes 5 à 8 de la série Grindhouse: Drive in, bleed out, initialement parus en 2015, tous écrits par Alex de Campi. Il contient 2 histoires indépendantes.

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- Lady Danger (dessins et encrage de Mulele Jarvis, avec une mise en couleurs de Marissa Louise) - Rachelle est une agente très spéciale pour une organisation secrète œuvrant pour la paix dans le monde, plus petite et concurrente de la CIA. Elle est envoyée en mission en Chine par sa cheffe Angela, pour combattre le général Fong Ah-Chan. Là où il passe, les habitants ont tendance à mourir d'une maladie mystérieuse. L'affrontement se déroule plutôt bien. Mais par la suite la CIA importe le général sur le sol américain pour saboter l'organisation d'Angela.

Depuis le premier tome, le maître mot de ces récits est l'hommage. Ici il est tout d'abord question d'un hommage aux films d'espionnage de type James Bond, les gadgets en moins. Le lecteur a très vite la puce à l'oreille quand les brèves cellules de narration indiquent que quand des américains sont en danger dans un pays étranger, le président n'envoie plus l'armée, mais une femme noire. Sans relever vraiment de la blaxploitation, ce récit s'inscrit dans le courant de cinéma ethnique, exhortant la fierté d'être afro-américain. La deuxième partie du récit montre qu'il s'agit plus d'une fierté d'appartenir à un quartier (ou un pâté d'immeubles) et de le défendre en tribu ou en clan. C'est ainsi que lors d'une bataille rangée, le lecteur voit passer tout un tas de gangs parodiques : des nubiennes, des juifs séfarades, des premiers prix de beauté, et des asiatiques.

Ce n'est pas la seule forme de parodie. Le général est par exemple entouré d'un groupe de jeunes femmes en bikini maniant l'uzi avec précision. Angela (la cheffe de Rachelle) s'avère être elle aussi une experte en combat à main nue. Même si le ton est parodique, la scénariste n'oublie pas de raconter une histoire, avec une surprise puisque le personnage principal est neutralisé en milieu de récit. L'intrigue est quand même très linéaire et constitue essentiellement un prétexte pour évoquer la vie de quartier, avec une amourette en trame de fond, et des relations entre individus habitant au même endroit.

Mulele Jarvis réalise des dessins descriptifs, avec une part d'exagération. Il utilise des traits à peu près réguliers pour détourer les formes, pas toujours jointifs, comme s'ils avaient été tracés d'un coup, l'un après à l'autre. La densité d'informations visuelle par case est satisfaisante, sans être très élevée. Chaque personnage dispose d'un visage spécifique, lui aussi tracé à grands traits. Les visages sont expressifs, même si les expressions sont parfois un peu exagérées pour un effet comique ou parodique. L'artiste ne recherche pas une forme de beauté plastique bien léchée, préférant une forme de spontanéité.

Les décors et les environnements sont représentés avec un degré de simplification significatif. Lors de l'intervention de Rachelle sur une grande plaine herbeuse, le lecteur ne peut pas en détailler la géométrie et ne peut qu'émettre une supposition sur les fleurs rouges présentes, sans pouvoir les reconnaître par leur forme. Lors des séquences urbaines, le lecteur devine vaguement les immeubles en arrière-plan, mais sans détail de façade, encore moins avec la possibilité d'identifier un quartier. De la même manière, les intérieurs sont dégrossis rapidement, avec quelques éléments d'ameublement, mais sans beaucoup de détails. Par contre, le trait du dessinateur est très vivant, transcrivant bien les mouvements, avec la pointe d'exagération bienvenue pour être en phase avec ce récit de nature parodique.

Ce premier récit du recueil constitue une histoire complète, mettant en scène une héroïne plutôt jeune, afro-américaine. C'est l'occasion pour Alex de Campi de pasticher les films qui visent un public ethnique bien ciblé, sans pour autant adopter un discours militant. Elle se contente de montrer une héroïne féminine noire, damant le pion à un méchant jaune d'opérette. Les dessins portent la narration de manière professionnelle, avec quelques pointes d'humour visuel, et le degré d'exagération requis par cette histoire parodique. Au final, le lecteur aura souri à plusieurs reprises, mais l'absence de fond du récit en fait une histoire aussi vite lue, aussi vite oubliée. 3 étoiles.

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- Nebulina (dessins et encrage de John Lucas, mise en couleurs de Ryan Hill) - Britt et Veronica sont deux cosmonautes, chargées d'explorer les mers de Saturne pour y trouver de la vie. Alors qu'elles sont sorties sur cette Lune de Saturne, elles sont attaquées par ce qui ressemble à des tentacules et transportées dans un vaisseau spatial. Ce dernier est occupé par des créatures qui ressemblent à des anges idéalisés : un corps d'homme musclé et glabre, sans organe sexuel, avec une paire d'ailes. Elles arrivent nues comme des vers à l'intérieur du vaisseau. Veronica sollicite un vêtement et elle en obtient un très révélateur. Ils leur expliquent ce qu'ils attendent d'elles : s'accoupler entre elles pour produire un niveau d'excitation sexuelle qui déclenche la fécondité de la déesse Kim installée au cœur du vaisseau. Ainsi elle pourra repeupler des planètes désertées. La championne de la jouissance du vaisseau ne l'entend pas de cette oreille.

Nouveau récit, nouvel hommage à un genre d'une autre forme. Le lecteur pense tout de suite à des récits du type Barbarella (1964) de Jean-Claude Forest, ou son adaptation en film Barbarella (1968) de Roger Vadim, avec Jane Fonda, mais en plus explicite. Le thème est donc tout de suite celui du rapport sexuel, dans un cadre imposé. La scénariste commence par montrer Veronica se laisser convaincre de réconforter sa collègue Britt, dans une relation saphique. Il ne faut pas attendre beaucoup de case avant qu'un accessoire de type harnais godemichet fasse son apparition, suivi par un fouet. Les 2 femmes sont performantes ce qui les sauvent d'être éjectées dans l'espace, mais ce qui leur met également la pression pour une deuxième performance.

Alex de Campi ajoute un deuxième fil narratif qui est celui de la vengeance de la championne en titre, avec en plus l'objectif de repeuplement de planètes dépourvues de vie. L'histoire amalgame une touche de science-fiction, avec de la violence, une touche d'horreur et donc un fond érotique. De son côté le dessinateur ne recule à représenter la nudité féminine. Il y a donc des fesses et des seins, mais par contre il ne représente pas le sexe féminin de manière explicite, préférant laisser cette partie de l'anatomie féminine dans une zone relativement floue (même en cas de nudité frontale et les jambes écartées). Les dessins présentent bien une forme affirmée d'exploitation du corps de la femme à des fins érotiques et voyeuristes. Le premier rapport sexuel entre Britt et Veronica s'étend sur 4 pages de manière explicite, sans aller jusqu'à la représentation de la pénétration. Il s'agit donc plutôt d'une forme d'érotisme que d'une forme de pornographie.

John Lucas détoure les formes par un trait assez fin. Il habille les surfaces avec des petits traits secs pour leur apporter une forme de texture. Il établit la configuration des lieux au moins dans les cases d'ouverture de chaque séquence. Il est visible que les arrière-plans l'intéressent de moins en moins, jusqu'à disparaître à peu de chose près dans le deuxième épisode. Les expressions qui se lisent sur les visages sonnent plutôt justes (en particulier celles de plaisir charnel), avec de réelles nuances. Les corps conservent des proportions réalistes, garanties sans silicone. La narration visuelle assure donc un réel spectacle, mais sans chercher à faire joli, ce qui retire une partie significative du potentiel érotique du récit. De ce fait, le lecteur peut également apprécier l'intrigue en elle-même, avec une surprise de taille dans le déroulement du deuxième épisode, et une séquence de mutilation beaucoup plus dérangeante que la nudité qui règne dans le récit.

Cette deuxième histoire se range donc dans le registre de la science-fiction mâtinée de sexe et de nudité. Alex de Campi a conçu un véritable scénario qui dépasse le simple prétexte pour aligner les séquences de nu et de caresses. Les dessins de John Lucas refusent l'hypocrisie habituelle des comics américains, en présentant la nudité de manière frontale, et sans détourner la tête lors des séquences de rapport sexuel. Toutefois, ils ne reprennent pas les codes des récits pornographiques, préférant rester dans le domaine de l'érotisme, sans volonté d'enjoliver les corps ou les positions. Cela aboutit à un récit un peu entre 2 eaux, intéressant pour son intrigue qui reste un peu légère (même si la durée de 2 épisodes ne permet pas de faire beaucoup plus), sympathique pour ses dessins qui auraient gagné à bénéficier d'un parti pris esthétique tirant plus vers la science-fiction visuelle. À noter que ce recueil comprend également une couverture variante réalisée par Milo Manara pour ce récit. 3 étoiles.


Le Chat - L'Art et le Chat
Le Chat - L'Art et le Chat
par Philippe Geluck
Edition : Relié
Prix : EUR 14,50

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Toi-même !, 23 août 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le Chat - L'Art et le Chat (Relié)
Il s'agit d'un ouvrage indépendant de tout autre qui ne nécessite pas de connaissance préalable du personnage du Chat pour l'apprécier. Il est initialement paru en 2016, et il constitue le catalogue de l'exposition L'Art et le Chat, au Musée en Herbe (février 2016 - janvier 2017). Les textes et les notices biographiques ont été rédigés par Sylvie Girardet. Les commentaires ont été rédigés par Philippe Geluck.

L'ouvrage s'ouvre avec une introduction de 3 pages, sous la forme d'une interview de Philippe Geluck, l'interrogeant sur son rapport avec l'Art, ses modalités de choix des œuvres présentées et ses artistes préférés. Cette introduction est agrémentée de 3 dessins mettant en scène le Chat. Ensuite l'ouvrage présente 32 artistes, avec à chaque fois la reproduction d'une de ses œuvres. Chaque présentation utilise la même forme. La page consacrée à l'artiste comprend son nom en titre, par exemple Léonard de Vinci pour la première. Il y a la reproduction de son œuvre la plus emblématique dans un petit moins d'un quart de page, par exemple la Joconde pour de Vinci.

Sur cette page, se trouvent 2 textes (rédigés donc par Sylvie Girardet). Le premier décrit en quelques phrases les points saillants de l'œuvre présentée, avec un ton enjoué et un tantinet humoristique, mais sans être moqueur. Le second présente la vie de l'artiste, également en quelques phrases concises, en commençant par rappeler les années de naissance et de mort (quand il y a lieu pour cette dernière). Sur l'autre page, le lecteur découvre avec grand plaisir un dessin humoristique du chat, parfois complété par de petites vignettes. Pour 25 des artistes, le dessin humoristique est accompagné par un court texte rédigé par Philippe Geluck donnant une indication de ce qui lui plaît dans les œuvres de cet artiste, ou évoquant une anecdote à son sujet (il en a rencontré certains - non, pas Léonard de Vinci).

Le Musée en Herbe a été fondé en 1975, sous la forme d'une association de Loi de 1901. Il propose des parcours-jeux sur des thèmes artistiques, scientifiques et civiques, spécialement conçus pour les enfants, de 3 à 103 ans. Il est situé au 23 rue de l'Arbre-Sec dans le premier arrondissement de Paris. L'objectif de cette exposition est donc de proposer une forme d'exposition ludique, avec une pédagogie adaptée aux enfants, d'où l'association avec un personnage de bande dessinée comique. Lors d'une interview, Philippe Geluck a expliqué qu'il avait choisi des peintres qui l'impressionne, des coups de cœur. Il ne s'agit donc pas d'un choix académique ou guidé par une thématique, mais d'un choix personnel, réalisé par un individu ayant des goûts éclairés. Parmi eux, se trouvent 12 artistes datant d'avant le vingtième siècle, 3 à cheval sur le dix-neuvième et le vingtième siècle et 17 du vingtième siècle. À une ou deux exceptions près, ils apparaissent par ordre chronologique.

Dans une interview, Philippe Geluck a expliqué la chance dont le Musée a bénéficié dans le prêt d'œuvres originales (Pierre Soulages ayant prêté une toile monumentale à titre privé à Geluck), et à l'évidence que certaines œuvres ne pouvaient pas être déplacées de leur musée attitré (la Joconde, ou la Vénus de Milo, par exemple). Ainsi tout ce qui est dans le livre n'est pas dans l'exposition et réciproquement. Par exemple, la compression de César présente dans le catalogue n'est pas celle exposée. Il a ajouté qu'un seul des artistes sollicités aurait refusé d'être inclus dans l'exposition, à savoir Daniel Buren (information peut-être à prendre avec un grain de sel, parce que Geluck est connu pour ses facéties).

La qualité de la reproduction des œuvres est impeccable, même si bien sûr le support imprimé se heurte à ses limites inhérentes au papier et aux 2 dimensions. Il n'est pas possible de tourner autour du Penseur de Rodin, de regarder la texture des matériaux utilisés par Jackson Pollock (pour Reflection of the big dipper), ou encore de constater la lacération dans Concetto Spaziale de Lucio Fontana, ni de se rendre compte des dimensions de chaque œuvre (même si elles sont indiquées à côté de la légende qui l'accompagne).

Chaque page consacrée à une œuvre d'art commence par le nom consacré de l'artiste, nom complet (parfois francisé, par exemple Léonard de Vinci pour Leonardo da Vinci), ou nom tronqué (par exemple le nom de famille, Mondrian pour Piet Mondrian). Ce patronyme est complété par un sous-titre bref laconique (Peintre maniériste italien, pour Giuseppe Arcimboldo), ou explicatif (par exemple Peintre néerlandais reconnu comme un des pionniers de l'abstraction pour Piet Mondrian). Le lecteur peut ainsi immédiatement identifier l'auteur à l'œuvre qui ressort sur cette page.

Le court texte qui évoque l'œuvre représenté se veut explicatif, avec un ou deux détails historiques (quand il s'agit d'œuvres anciennes), et des commentaires sur les caractéristiques saillantes de l'œuvre, voire d'autres du même créateur. Pour les artistes d'avant le vingtième siècle, cela permet de mémoriser une pincée de contexte, avec éventuellement une anecdote (Vincent van Gogh a peint sa chaise un jour de pluie où il ne pouvait pas peindre de paysage). Pour les artistes du vingtième siècle, l'exercice est plus compliqué. Comme en atteste les proportions rappelées plus haut (17 artistes contemporains, plus de la moitié de ceux présentés), l'auteur du Chat est très sensible à des œuvres nécessitant une culture pour en comprendre le contexte.

Le texte explicatif relatif à la Venus Balloon de Jeff Koons explique bien la source d'inspiration de l'artiste, ainsi que sa matière séduisante par sa brillance. Mais quant à savoir en quoi c'est de l'art, mystère ! Il en va ainsi de la quasi-totalité des artistes contemporains. En quoi déchirer une toile monochromatique d'un coup de scalpel précis exprime une idée, une sensation, et laquelle ? Quel est l'intérêt de tout peindre en bleu IKB ? Pourquoi des bandes dessinées avec une grande case centrale deviennent plus une œuvre d'art qu'une bande dessinée traditionnelle ? À moins que le lecteur ne soit allé lui-même au-devant de ces œuvres, il y a fort à craindre que ces présentations ne se limitent au mieux à éveiller sa curiosité, au pire à se dire que c'est de l'Art (avec un A majuscule) auquel il ne comprendra jamais rien. D'un autre côté, il peut aussi ressentir une connexion avec une de ces œuvres, sans que les autres lui parlent. Il s'agit donc plus d'une première prise de contact que d'une initiation. Les textes ne donnent qu'une indication sur cette nécessité d'une culture pour apprécier la démarche de l'artiste, dans la page consacrée à Verena Nusz, en indiquant que c'est une des membres de l'Art Conceptuel, mouvement qui présente des idées et non plus des objets ou des paysages.

Sylvie Girardet se heurte à une difficulté de même ordre avec les courtes biographies des artistes. Elle doit résumer, en 8 à 10 phrases, toute une vie, ainsi que toute une œuvre, et l'impact qu'a eu l'artiste sur le monde de l'art, sur l'évolution de l'art. Elle pioche donc quelques faits saillants pour un texte très court et plus lacunaire qu'informatif. D'un autre côté, il est louable et même indispensable d'indiquer que ces chefs d'œuvre ne sont pas nés ex nihilo, mais qu'ils ont été créés et réalisés par des êtres humains avec une histoire personnelle dans un contexte historique. De ce point de vue, ces courts textes accomplissent le nécessaire, au mieux de l'espace alloué. Le lecteur peut resituer l'artiste et constater la diversité d'origine et de mode de travail, d'un artiste à l'autre. Finalement c'est l'effet cumulatif qui permet de prendre conscience de la diversité et de la pluralité des artistes.

La couverture annonce dès le début que l'interaction entre le Chat (et son avatar Philippe Geluck, à moins que ce ne soit l'inverse) sera maximale. Il va tourner en dérision chacun des chefs d'œuvre, pour lui rendre un hommage enamouré (ne serait-ce que par cette œuvre figure dans ce catalogue), en essayant de lui faire honneur. Le premier concerne donc la Joconde, avec une version Chat (Mono Liso le Jocond) et une remarque acerbe sur le fait que cette bonne femme cache le paysage (Quoi ! Il y a quelque chose derrière Mona Lisa ?). Surprise ! Le deuxième hommage prend la forme d'une véritable sculpture, avec le Chat en discobole. Effectivement, Geluck ne s'est pas restreint à de simples cases ou strips comiques, il a aussi joué avec les formes. Il s'est amusé à planter de vraies flèches dans un tableau (même si là encore les 2 dimensions de la feuille de papier ne suffisent pas pour en être certain, mais le commentaire le stipule), à réaliser à bronze à cire perdue, à réaliser un collage de dessin sur un cube en bois, une résine chromée (magnifique), et à détourner la Vénus de Milo. Le lecteur en déduit que l'exposition physique, au Musée en Herbe, y gagne en variété.

En fonction de l'œuvre, Philippe Geluck peut jouer sur une transposition directe dans l'univers du Chat, avec un commentaire sarcastique ou reposant sur l'autodérision, voire politique. Le Chat est éclaboussé par une voiture qui passe, et peste contre cet espèce de Pollock, réduisant et raillant cet artiste comme un simple projeteur de peinture, ou il se moque de Piet Mondrian qui a toujours voulu faire de la bande dessinée (ses tableaux en forme de juxtaposition de cases) sans jamais trouver la bonne histoire à raconter. Il peut donc se moquer de lui-même avec le Chat indiquant que chez Vermeer et Geluck, la lumière fait tout (il suffit de se rappeler que Geluck utilise des aplats de couleurs monochromatiques pour apprécier). À une ou deux reprises, il s'aventure sur un terrain plus politisé, avec une femme emballée, à la façon Christo Javacheff.

L'amateur de bandes dessinées appréciera également quelques références discrètes. Ainsi dans le dessin hommage à Magritte, il est possible de reconnaître les Dupondt, dans celui hommage à Yves Klein, ce sont les Schtroumpfs qui sont cités, et dans l'entrée consacrée à la Vénus de Milo, il apparaît la fusée de Tintin. Philippe Geluck se révèle encore plus connaisseur dans son entrée pour Roy Lichtenstein où il rappelle que ce dernier ne citait pas ses sources d'inspiration (les artistes de comics dont il reproduisait et modifiait les cases, et dont certains sont morts dans la misère), et qu'en plus il s'offusquait quand un autre s'appropriait une de ses œuvres (faites ce que je dis, pas ce je fais).

Le commentaire d'une petite dizaine de phrases rédigé par Philippe Geluck permet de se faire une idée de la raison pour laquelle il a retenu cet artiste, ou de ce qu'il apprécie dans l'œuvre en vis-à-vis, ou encore d'une anecdote se rapportant à ce créateur (et il en a croisé 2 ou 3). À plusieurs reprises, le dessin de Geluck produit une mise en abyme vertigineuse, quand il s'approprie la démarche de l'artiste et lui répond de la même manière. Par exemple, le tableau créé en s'inspirant d'une œuvre de Verena Nusz ne fait pas figurer le Chat, tout en gardant l'esprit de son humour. En outre la phrase recopiée 12 fois fait écho à la fois à la forme des œuvres de Nusz, et à la fois à la réaction du lecteur face à une de ses œuvres. Un grand moment d'Art conceptuel !

À la fin de cet ouvrage, le lecteur reste pensif, et même réfléchit. Le passage en revue des grands maîtres passés l'a conforté dans ses convictions relatives au bon goût et à la beauté académique, tout en tournant gentiment en dérision ces œuvres rendues intouchables par les siècles d'admiration. L'inclusion d'artistes contemporains lui a rappelé, qu'il le veuille ou non, que l'Art continue, avec ou sans lui, dans de multiples directions, intelligibles ou non, n'exigeant pas de maîtriser des techniques acquises au prix de longues années d'apprentissage (il y en a certains qui donnent l'impression de gribouiller à peu de frais). Pire, il risque d'avoir été touché par une œuvre ou une autre, sans bien savoir pourquoi, sans s'inquiéter de savoir si elle a été validée par une intelligentsia ou une autre, se moquant de son prix sur le marché de l'Art, et peut-être même de son créateur. En effet cet ouvrage accomplit une œuvre de vulgarisation de chefs d'œuvre intouchables ou incompréhensibles, autant sur le plan informatif que sur le plan émotionnel. Le plus grand risque encouru par le lecteur est celui de ressentir comme un goût de trop peu.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (2) | Permalien | Remarque la plus récente : Aug 25, 2016 6:45 PM MEST


Founding Fathers Funnies
Founding Fathers Funnies
par Peter Bagge
Edition : Relié
Prix : EUR 13,98

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
3.0 étoiles sur 5 Pour lecteurs férus de l'histoire de la fondation des États-Unis, 23 août 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Founding Fathers Funnies (Relié)
Ce tome regroupe de histories courtes, pour un recueil indépendant de tout autre. Il comprend les histoires courtes contenues dans Apocalypse Nerd 1 à 6, dans Dark Horse Presents 27, ainsi que quelques-unes inédites, initialement parues entre 2005 et 2013, écrites, dessinées et encrées par Peter Bagge. Ce tome comprend 72 pages de bandes dessinées dont 33 en noir & blanc, et 39 mises en couleurs par Joanne Bagge. Comme le titre l'indique il s'agit d'histoires courtes et humoristiques relatives aux Pères Fondateurs des États-Unis. Le tome commence par une introduction de 2 pages de l'auteur. Il comprend également une postface de 8 pages apportant des informations complémentaires sur les personnages historiques mis en scène.

Ce tome comprend 18 récits courts, allant d'une page pour les plus courts, à 8 pages pour le plus long. Il commence par un récit de 6 pages, mettant en scène Sam Adams, James Otis, John Hancock, John Adams et Paul Revere, en 1770. Il est question de de la gravure représentant le Massacre de Boston (5 mars 1770). Puis Sam Adams doit aller parler à John Adams d'une proposition. 3 ans plus tard, John Hanckock rend visite à Samuel Adams pour se plaindre de navires (avec des cargaisons de thé) bloqués par les anglais dans le port de Boston. Le chapitre suivant retrace à marche forcée (en 6 pages) la vie mouvementée de Thomas Paine.

Dans la troisième histoire (6 pages), John Singleton Copley convainc Paul Revere de poser pour un portrait, ce faisant ils devisent sur l'art et l'artisanat. Quatrième histoire (6 pages) : Benjamin Franklin et Titan Leeds se livrent à une guerre des almanachs, par prédiction fantaisistes interposées. Puis en 1 page, Thomas Jefferson et Alexander Hamilton discutent politique extérieure dans le bureau du président. Toujours en 1 page, John Adams évoque à voix haute l'esclavage, et le droit des femmes. Ainsi pendant 72 pages, l'auteur met en scène des pères fondateurs des États-Unis tels que Mercy Otis Warren, George Washington, le capitaine John Paul Jones, ou encore John Laurens, dans de courtes scènes montant en épingle les contradictions de leurs comportements, ou les idiosyncrasies de leur caractère.

Peter Bagge est un auteur de comics connu pour ses satires qui prennent comme cible les habitudes culturelles de la classe moyenne et du prolétariat américain. Il s'est fait connaître avec la série consacrée à son personnage Buddy Bradley (Budy does Seattle) et ses choix esthétiques en matière de représentation de l'anatomie humaine (des bonhommes en caoutchouc). Il a également réalisé des histoires dans d'autres genres : l'anticipation après une catastrophe de grande ampleur Apocalypse Nerd, le travail de dessinateur en studio Sweatshop, les avatars virtuels Other lives, la biographie de la femme ayant promu les moyens de contraception aux États-Unis Woman rebel: The Margaret Sanger Story.

Peter Bagge n'a rien changé à sa manière de dessiner pour ces courts récits historiques à tendance satirique. Les personnages donnent toujours l'impression d'être des croisements entre un bonhomme en caoutchouc et un pantin désarticulé. Il suffit de regarder la couverture pour remarquer que les bras sont dessinés comme s'il s'agissait d'arc de cercle, sans forcément une articulation marquée au niveau du coude. Les visages portent la marque de la caricature avec des expressions exagérées, des bouches distordues, des coiffures dont les courbes sont amplifiées, des nez arrondis, ou au contraire anguleux. En termes d'émotion, tous les personnages surjouent qu'il s'agisse de la colère, de l'énervement, de l'étonnement, de la concentration ou de la fourberie. Comme à son habitude, le dessinateur représente souvent les bouches ouvertes en forme de fer à cheval ou de U couché, ce qui ajoute un petit air veule ou bêta aux personnages.

Le langage corporel est moins systématiquement exagéré, et plus mesuré. Il y a quelques scènes d'action (batailles, affrontement naval, exécution sommaire) relativement peu nombreuses. Peter Bagge réussit à rendre compte du mouvement, et de la violence, toujours sous forme satirique très éloignée de toute représentation premier degré. Bien que la narration soit très portée par les dialogues, l'artiste ne se dispense pas de dessiner les décors. Il les représente avec le même degré de simplification que les personnages, mais sans exagération ou déformation. Il s'agit d'une approche simplificatrice qui transcrit les formes et les lignes directrices les plus significatives. Le lecteur peut ainsi voir un bar, le bureau de travail de John Adams, des chais, des navires, une cellule de prison, un atelier de dentiste (un peu amateur dans sa pratique), le bureau ovale, la cabane de Nancy Hart, la salle d'un tribunal, un champ de bataille, le salon de madame Helvétius, et bien d'autres encore. L'auteur fait donc le nécessaire pour apporter une forme de variété dans les lieux et les situations, pour ne pas lasser son lecteur avec une succession de têtes en train de parler.

En voyant le titre de l'ouvrage et en parcourant la quatrième de couverture, le lecteur a bien compris qu'il s'apprête à plonger dans un ouvrage de nature satirique, faisant ressortir les comportements déroutants des individus qui ont fondé la nation de États-Unis. Il se doute bien que ses connaissances de cette période de l'histoire seront mises à contribution. De fait l'auteur se cantonne quasi exclusivement à aux références culturelles américaines. Il n'y a guère que dans la dernière histoire où il est décrit un séjour en France, au cours duquel apparaît Franz Mesmer (1734-1815) le temps d'une unique case. Le lecteur se dit qu'il pourra toujours se rabattre sur les 8 pages de la postface pour y trouver les éléments de compréhension qui lui auraient échappé. En fait il n'en est rien. Dans cet addenda, l'auteur ajoute quelques anecdotes et précisions, mais rien qui viennent expliquer ce qui a été raconté.

Dès la première page, le lecteur comprend vite qu'une connaissance superficielle de la fondation des États-Unis ne sera pas suffisante pour comprendre la dimension humoristique des récits. Il faut avoir une idée de qui est qui. Il faut savoir que Samuel Adams fut un homme politique, un écrivain et un philosophe américain qui a mené la fronde antibritannique avant et pendant la Révolution américaine, que James Otis est un des penseurs de la révolution américaine, que John Hancock fut le président du second Congrès continental, au cours duquel il signa en premier la Déclaration d'indépendance des États-Unis, que Paul Revere était un patriote de la Révolution américaine, qu'il a accompli des gestes héroïques lors de la bataille de Lexington et Concord et qu'il est l'auteur de la gravure représentant le Massacre de Boston (5 mars 1770), et enfin que John Adams fut le premier vice-président et le deuxième président des États-Unis. Et tout ça rien que pour la première histoire.

En fait ce n'est même pas suffisant : le lecteur comprend rapidement que l'humour des récits repose avant tout sur un décalage créé par l'auteur entre la légende de ces personnages historiques, et leur comportement vraisemblable d'être humain normal. Donc, en fait, pour saisir tout le sel des situations, il faut disposer d'une culture basique d'un enfant américain ayant suivi les cours d'histoire dans une école et un collège, en clair avoir passé ses premières années en tant que citoyen américain résidant aux États-Unis. Pour un lecteur européen, la majorité des scènes reste muette, faute des références culturelles (et pas simplement historiques) nécessaires. Les petites piques entre pères fondateurs renvoient à l'image passée dans l'inconscient collectif américain, ainsi qu'à l'image que les livres d'Histoire ont fini par façonner et canoniser de ces figures historiques.

Du coup, les histoires qui conservent un intérêt pour un lecteur européen sont celles qui sont les plus linéaires et les plus explicatives. Il en va ainsi de la vie de Tom Paine (même si en 6 pages les raccourcis sont vertigineux), de la guerre des almanachs (centrée sur un thème bien circonscrit, avec 2 personnages qui s'affrontent), de l'acte de rébellion de Nancy Hart, ou encore de la vie de John Paul Jones. Pour le reste, le lecteur peut capter quelques remarques acerbes sur la personnalité de telle ou telle figure politique, sur des hommes politiques qui prêchent des idées nobles, sans les mettre en application eux-mêmes (à commencer par l'abolition de l'esclavage, alors qu'ils n'affranchissent pas les leurs), sur les petites mesquineries entre amis, et autres comportements calculateurs ou revanchards. Même si Peter Bagge ne met pas en scène chacun des 56 hommes qui ont signé la Déclaration d'indépendance ou la Constitution des États-Unis, et ceux qui ont participé à la Révolution américaine comme Revolutionaries, une connaissance superficielle de l'histoire américaine s'avère insuffisante pour apprécier cet ouvrage.

Dans ce recueil d'histoires courtes, Peter Bagge s'amuse aux dépends des pères fondateurs des États-Unis, en raillant leur personnalité et leurs comportements. Pour pouvoir apprécier cet ouvrage à sa juste valeur, une vague idée de ce que fut la Tea Party ne permet de capter que 2 vignettes dans un page et rien de plus. Cette lecture s'adresse donc à des connaisseurs de l'histoire de la fondation des États-Unis possédant une solide culture afférente.


L'Esprit rouge: Antonin Artaud, un voyage mexicain
L'Esprit rouge: Antonin Artaud, un voyage mexicain
par Maximilien Le Roy
Edition : Album
Prix : EUR 21,90

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 La fête du Ciguri, 22 août 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : L'Esprit rouge: Antonin Artaud, un voyage mexicain (Album)
Ce tome contient une histoire complète et indépendante de tout autre. Il se présente sous la forme d'une bande dessinée en couleurs, initialement publiée en 2016, écrite par Maximilien le Roy, dessinée, encrée et peinte en couleurs par Zéphyr. Cette histoire relate le voyage d'Antonin Artaud (1896-1948) au Mexique en 1936. Cet artiste était un homme de théâtre, un acteur, un essayiste, un dessinateur, un poète et un théoricien du théâtre.

En 1943, Antonin Artaud est interné dans l'hôpital psychiatrique de Rodez dans l'Aveyron. En janvier 1944, dans sa chambre, il dessine au crayon des images entremêlant des chars et des soldats. 8 ans plutôt, il est à bord d'un paquebot transatlantique, sur le pont à regarder une mer grise, sous un ciel gris. Il effectue des croquis sur un carnet, alors que les autres passagers passent dans son dos en le scrutant. Dans la salle à manger, il mange seul à table. 2 jeunes femmes viennent lui adresser la parole, car l'une d'elle l'a reconnu, l'ayant vu dans un film. Au vu de son attitude, elles ont vite fait d'arrêter la conversation.

Antonin Artaud débarque à la Havane le 30 janvier 1936. Il va prendre une chambre dans un petit hôtel, puis il se rend au journal local pour proposer sa plume. L'éditeur lui suggère d'envoyer des billets sociopolitiques sur le Mexique dès qu'il y sera. Le soir, Artaud se rend dans les rues animées de la ville, jusqu'à ce qu'il finisse par repérer un dealer qui lui vend un sachet d'opium. Il se rend sur la plage pour prendre sa dose. Après avoir inhalé l'opium, un homme noir l'aborde et lui confie une dague avec une forme particulière. En 1944, Artaud est toujours interné et il reçoit la visite du médecin qui vient constater son état.

En découvrant cet ouvrage, le lecteur a le plaisir de voir un bel album cartonné avec une couverture originale, annonçant clairement l'objet du récit (Antonin Artaud, un voyage mexicain) et une citation d'Artaud sur la quatrième de couverture : la culture rationaliste de l'Europe a fait faillite et je suis venu chercher sur la terre du Mexique les bases d'une culture magique qui peut encore jaillir des forces du sol indien. Même si le lecteur n'est pas familier de ce créateur, il peut être attiré par la beauté plastique des pages intérieures, en particulier l'usage des couleurs. Il perçoit également que ce récit présente un caractère contemplatif. Sur 155 pages de bande dessinée, 84 sont dépourvues de texte, et plusieurs autres ne comprennent qu'une phrase ou deux. En outre, comme le titre l'indique, la couleur rouge bénéficie d'une place de choix dans plusieurs séquences.

Pour un lecteur qui ne connaît rien d'Antonin Artaud, il découvre le périple étonnant d'un individu qui est reconnu à plusieurs reprises par ses interlocuteurs, sa renommée d'écrivain étant parvenue jusqu'au Mexique. Le scénariste montre un individu habité par une quête : retrouver des êtres humains vrais, pas transformés par une technologie aliénante. Il montre une personne qui ne parle pas bien l'espagnol, mais qui semble s'en sortir sans trop de difficultés, une personne sans le sou ou presque, mais qui arrive à en récupérer suffisamment pour continuer de voyager. Il montre aussi un drogué souffrant chroniquement de manque, quand les prises deviennent trop espacées, faute d'avoir de quoi s'acheter une came.

La séquence d'introduction permet d'établir ce qu'il est advenu d'Antonin Artaud 8 ans plus tard. À l'évidence, son voyage au Mexique ne lui a pas apporté la raison de vivre qu'il recherchait, ou une façon de voir les choses qui le mène vers la sérénité ou l'épanouissement. Il est interné et son esprit est habité par la mort qui accompagne la guerre. Cette façon d'ouvrir le récit montre un individu qui a accompli sa quête, qui ne s'en trouve pas mieux pour autant. C'est d'autant plus cruel qu'un petit tour sur une encyclopédie en ligne dissipe tout doute sur la véracité historique de ce qui est montré. La scène suivante établit la solitude d'Antonin Artaud, ainsi que son incapacité à profiter de sa notoriété pour séduire les femmes. La suivante enfonce le clou quand le lecteur le voit dans la solitude sa cabine enténébrée par la nuit, se prenant la tête à 2 mains, incapable de trouver le sommeil.

Pourtant la suite du récit ne se vautre par dans le misérabilisme. Elle montre sans fard les actions de cet individu dépendant de la drogue, sa progression lente, et sa détermination à accomplir sa quête pour trouver une société plus authentique. La dimension contemplative exprime toute sa force grâce au parti pris graphique de Zéphir. Cet artiste est en phase avec le scénario de Maximilien le Roy, et le nourrit de visions qui permettent à toutes les nuances de s'exprimer. La séquence d'ouverture commence par ce qui ressemble à des gribouillages non signifiants, réalisés par un individu courbé sous le poids d'un fardeau psychologique ou de la fatigue. Les teins sont bruns et ocre, évoquant le crépuscule, ajoutant une nuance maladive. Le lecteur découvre alors le dessin réalisé en pleine page, terrifiant dans ce qu'il a d'obsessionnel. La séquence suivante commence avec une case occupant les 2 tiers de la page, semblant être une toile abstraite avec des traces ténues de gris, de noir, de blanc, de bleu et d'ocre. La case suivante permet de comprendre qu'il s'agit de l'horizon, le ciel et la mer. Le lecteur comprend que les images de Zéphir s'inscrivent dans l'expressionnisme, en cultivant des accointances avec le fauvisme, avec des détours vers l'art abstrait.

La première caractéristique remarquable est que les pages ne nécessitent pas de se concentrer ou de réfléchir pour comprendre ce qui s'y passe. La narration graphique est impeccable, sans problème d'interprétation (à l'exception de la cérémonie du peyotl, mais c'est une exigence du scénario), y compris et surtout dans les séquences dépourvues de mots. Par exemple, les 5 cases de la page 31 montrent des scènes de rue à Veracruz. Le lecteur sait qu'il s'agit de ce qu'observe Antonin Artaud en se promenant dans les rues. Quelques pages plus loin (pages 43 & 44), Artaud se rend dans un quartier mal famé de la ville, et là encore les dessins sont en vue subjectives. Le lecteur peut ainsi subir le regard des autochtones qui dévisagent cet homme blanc s'aventurant sur leur territoire. Il partage le sentiment d'inquiétude à déambuler dans ces rues peu sûres. Le périple à dos de cheval dans les zones montagneuses commence page 80, à nouveau avec une grande case qui transmet l'impression de verdure à grand coup de vert et de brun.

L'approche graphique de Zéphir est également remarquable en ceci qu'il dose avec soin le niveau d'informations descriptives. La première séquence montre ainsi l'aménagement de la chambre d'Artaud dans l'hôpital psychiatrique, avec le modèle de lit, la table (avec une perspective évoquant celle de La chaise de Vincent de Vincent van Gogh), le tabouret, la fenêtre, les cahiers. Par la suite, le lecteur peut admirer les rues et l'architecture de La Havane ou de Veracruz, les tableaux exposés au musée de Veracruz, la fumerie d'opium, l'atelier d'un autre artiste, l'église de Rodez et ses alentours, les plissements des montagnes au Mexique et les formations géologiques en terre rouge, l'égorgement d'un bœuf, un café à Paris. Malgré des détourages de forme vaguement de guingois, vaguement décalés (pour transcrire une impression plutôt que de réaliser une image photographique), l'artiste décrit ces lieux, en faisant apparaître leurs spécificités, leurs couleurs, leur ambiance.

Bien évidemment, la sensibilité expressionniste permet aux émotions d'exhaler leurs nuances. Lorsqu'Antonin Artaud suit son guide indien sur un petit sentier de montagne, il prend une dose d'opium, un soir à la belle étoile. En 2 pages, le lecteur peut voir l'angoisse existentielle d'Artaud alors qu'il n'arrive pas à fermer l'œil, que son esprit refuse de le laisser en paix. Il voit aussi sa silhouette courbée alors qu'il sort le matériel, conscient de succomber à la tentation du produit qui va lui offrir quelques moments d'oubli, de répit et d'extase. Quelques pages plus loin, Artaud se débarrasse de son matériel, les images et les couleurs disant ses hésitations, son choix encore vacillant, sa répulsion vis-à-vis du produit et du matériel dont il est dépendant. Grâce aux images (dépourvues de texte dans ces 2 moments), le lecteur ressent les émotions et les états d'esprit du personnage, avec une forte empathie.

Zéphir s'avère donc plus que capable de porter la narration à lui tout seul, sans l'aide de mots, aussi bien dans des séquences d'exposition que dans des séquences où l'état d'esprit du personnage importe au plus haut point. Déjà conquis par cette capacité à raconter en image, avec un ton très personnel, le lecteur découvre des séquences encore plus audacieuses et maîtrisées. Pour commencer ces cases abstraites qui ne prennent sens qu'en fonction du contexte dans lequel elles se trouvent attestent d'une belle maîtrise du processus graphique. La visite au musée est frappante par l'appropriation de peintures d'un autre artiste, tout comme l'intégration de dessins réalisés par Artaud qui pourrait être de sa main. Zéphyr cite également de manière discrète d'autres bandes dessinées comme Tintin et Le Lotus Bleu (la séquence dans la fumerie d'opium), ou Apocalypse now (la séquence du bœuf égorgé).

Toujours en termes visuels, le lecteur se retrouve immergé dans des séquences incroyables. Au fur et à mesure des électrochocs subis en hôpital psychiatrique, il assiste à la rupture de connexions entre neurones, pour un moment symbolique terrifiant (la destruction physique des connexions neuronales). Arrivé à la page 120, il assiste avec Antonin Artaud à une danse shamanique qui provoque une transe chez le protagoniste, avec une altération de ses perceptions, les dessins partant du domaine figuratif pour progresser vers l'abstraction, l'artiste faisant preuve de pédagogie pour montrer comment s'opère ce glissement en termes visuels. Le lecteur a l'impression de ressentir la transe d'Artaud et ses effets sur sa perception, du grand art. Maximilien le Roy augmente encore le niveau d'exigence lors de la fête du Ciguri, avec prise de peyotl (en hauteur teneur en mescaline). Le niveau d'exigence est déraisonnable parce qu'il s'agit de montrer un moment de révélation mystique, sans tomber dans une imagerie naïve et infantile, ou new-age. En fonction de sa sensibilité, le lecteur pourra trouver que le sens ou la nature de la révélation reste cryptique, par contre la dimension graphique fait preuve d'inspiration, sans tomber dans les travers précités.

En ouvrant ce tome, le lecteur embarque pour un voyage visuel hors du commun, recelant de grandes richesses graphiques diverses et variées, au fil des séquences. Il est invité à prendre place aux côtés d'Antonin Artaud pour une quête de sens, dont le protagoniste attend une révélation mystique, l'observation d'une force primale qui lui offrirait une compréhension d'une nouvelle raison d'être. Il n'en attend pas moins qu'un phénomène capable de changer sa façon de penser pour qu'il retrouve un peu de bonheur terrestre. Le deuxième fil narratif permet de connaître avant le terme du séjour d'Artaud au Mexique, ce qu'il adviendra de lui conformément à sa biographie. Pour les 2 lignes temporelles, le scénariste adopte une approche réaliste qui rend chaque séquence plausible, qu'il s'agisse des promenades en ville d'Artaud, de sa quête d'une dose dans un quartier malfamé, d'un repas à bord d'un paquebot, ou encore d'une prise d'opium et de ses effets hallucinogènes.

L'auteur alterne des séquences variées, avec un bon sens du rythme qui fait que le lecteur ne s'ennuie pas. Il a même du mal à croire qu'il passe d'une visite au musée, à une discussion avec un individu qui se demande comment aider Léon Trotski, à une conférence donnée sur le surréalisme (en critiquant l'approche moderne de Karl Marx), en passant par un long voyage dans les montagnes pour atteindre Norogachi, le village des indiens Tarahumaras, sans oublier l'ignoble traitement aux électrochocs. Ainsi l'attention du lecteur est maintenue, et il se laisse volontiers emmener à la suite d'Antonin Artaud. Maximilien le Roy dresse le portrait d'un individu avec une idée fixe, d'un homme en proie à sa dépendance, sans chercher à retracer la vie d'Artaud. Il montre aussi quelqu'un qui a obtenu ce qu'il cherchait (participer à la fête du Ciguri) et n'est pas satisfait pour autant.

Cette lecture peut se suffire à elle-même, sans connaissance particulière de sa vie, sans implication affective pour cet acteur. Le lecteur découvre l'itinéraire d'un être humain en souffrance (pour des raisons pas très claires), ayant investi tous ses espoirs dans une quête inattendue (on ne sait pas pourquoi il a choisi cette tribu plutôt qu'une autre, ni même comment il en a entendu parler), souffrant également de sa dépendance à la drogue, mais visiblement cultivé et impliqué dans la vie politique de l'époque. Cela constitue un voyage rendu enchanteur et même enchanté par une mise en images sophistiquées et ambitieuses, limpides dans toutes les séquences, mais sans l'appui de mot pour en confirmer le sens.

Le lecteur peut aussi connaître l'œuvre d'Antonin Artaud, soit son théâtre, soit ses rôles au cinéma de 1923 à 1935, avec des réalisateurs comme Abel Gance (Napoléon, 1927), Fritz Lang (Liliom, 1934), ou encore Maurice Tourneur (Kœnigsmark, 1935) ou ses rôles dans le Juif errant (1926) ou La passion de Jeanne d'Arc (1928). Il peut aussi avoir entendu parler de ses théories sur le théâtre de la cruauté : Le théâtre et son double (1938). Il s'agit d'un théâtre dans lequel l'acteur doit brûler les planches comme un supplicié sur son bûcher, et le théâtre peut agir pour potentiellement changer la société.

Mais soit par la connaissance de sa vie, soit en allant consulter une encyclopédie en ligne, la première chose qui surprend est que Maximilien le Roy n'évoque pas que l'accoutumance à l'opium s'est faite à cause de souffrances physiques qui ont conduit l'acteur à prendre de l'opium pour les supporter. La cause première de la prise de drogues n'est donc pas la recherche de paradis artificiels, mais plutôt initialement un usage médical. Par contre, Maximilien le Roy cite à plusieurs reprises des textes d'Artaud qu'il place dans la bouche de son personnage, extraits en autres de Le théâtre et son double (1938) et de Messages révolutionnaires (1936). Il précise également qu'il a transposé des passages du livre Les Tarahumaras d'Artaud.

Ensuite, il constate que toute la carrière d'Antonin Artaud est passée sous silence (acteur, comme auteur), et que seul son engagement politique est évoqué. Par contre, la mise en scène de cette période de sa vie semble en faire l'incarnation de son manifeste sur la nature du théâtre, ainsi qu'en mettre en scène toute sa douleur d'écorché vif. Ce récit ne constitue donc pas une biographie d'Antonin Artaud qui permettrait de découvrir le créateur et son œuvre. C'est un récit sur une période limitée de sa vie qui constitue une aventure graphique exceptionnelle et présente une unité satisfaisante, même s'il ne présente pas l'importance de ce créateur et son legs à l'art du théâtre.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (4) | Permalien | Remarque la plus récente : Aug 24, 2016 10:22 PM MEST


Abe Sapien Volume 7: The Secret Fire
Abe Sapien Volume 7: The Secret Fire
par Mike Mignola
Edition : Broché
Prix : EUR 18,62

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Une nouvelle race amenée à remplacer l'être humain ?, 22 août 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Abe Sapien Volume 7: The Secret Fire (Broché)
Ce tome fait suite à A darkness so great (épisodes 18 à 22) qu'il vaut mieux avoir lu avant, car cette série repose sur l'histoire personnelle du personnage principal. Il comprend les épisodes 24 à 26, 28, 29 et 31, initialement parus en 2015/2016, coécrits par Mike Mignola & Scott Allie. Sebastián Fiumara a dessiné les épisodes 24 à 26 et 31. Dans les épisodes, 24 à 26, les scènes du passé sont dessinées par Tyler Crook, la séquence d'hallucination est dessinée par Max Fiumara. Ce dernier a également dessiné les épisodes 28 et 29.

Épisodes 24 à 26 - Abe Sapien se souvient de l'amitié qu'il partageait avec Hellboy, et du sentiment d'appartenance à être membre du BPRP, avec Liz Sherman, sous la houlette de Trevor Bruttenholm. Il se souvient de la remarque de Black Fame lui indiquant qu'il serait au centre de tout ce qui allait advenir. Sa nage finit par l'amener à Suwanee, en Floride, ville majoritairement recouverte par les flots, avec un Ogdru Hem les pieds dans l'eau projetant son ombre sur les ruines de la ville. Alors qu'Abe Sapien prend pied sur le rivage, il est pris pour cible par Lloyd et Isaac. Puis le trio est attaqué par 3 grenouilles anthropomorphes, et Abe Sapien reprend le dessus de la situation. Ils se rendent alors dans l'église où se tient la petite communauté. Autumn ramène des poissons à manger et Abe Sapien fait connaissance avec Jonah Williams.

Épisodes 28 & 29 - Au quartier général du BPRP, Panya convainc l'agent Stazz (Nastassja) de ne pas dévoiler ce qu'elle sait sur la localisation d'Abe Sapien. Ce dernier a poursuivi ses pérégrinations et est repéré par Karen et Kyle qui l'enjoignent avec empressement de les accompagner. Ils l'emmènent voir Maggie (une jeune fille avec l'empreinte d'une main rouge, en peinture sur son front) et sa mère qui sert d'interprète.

C'est la dynamique de la série qui veut ça : tous les personnages du tome précédent sont passés à la trappe. Le séjour à Burnham (une petite ville du Texas) est bel et bien derrière Abe Sapien et il n'est plus question de Grace, Dayana, Megan, Arbogast, du père Fores et de monsieur Arbogast. Abe Sapien arrive dans une nouvelle ville sinistrée et il est confronté aux réactions des survivants qui hésitent à voir en lui un sauveur, ou au contraire un signe des temps à venir (une sorte de croisement entre l'être humain et les grenouilles, c’est-à-dire la future race dominante sur Terre).

Comme dans les tomes précédents, la narration penche plus du côté de l'introspection que de celui de l'action. Abe Sapien papote avec les habitants, les écoute, semble condamné à subir leur jugement sur son apparence. Il y a bien des affrontements physiques, mais peu nombreux. Celui contre le Hogdru Hem est très original. Il y a d'autres moments spectaculaires du fait que la série se déroule dans un monde détruit par l'apparition des monstres (voir la série BPRD Hell on Earth), avec des villes en ruine, des campements de fortune, une technologie ayant fortement reculé. Dans la mesure où Abe Sapien est un amphibien, il y a aussi une séquence sous-marine de toute beauté avec une touche d'onirisme.

Le tome s'ouvre avec une séquence de 3 pages dessinées à la manière de Mike Mignola. Comme d'habitude, ce genre d'hommage fait surtout prendre conscience de l'unicité de l'approche graphique de Mignola, en montrant que les autres dessinateurs n'arrivent pas à faire aussi bien. Comme dans les tomes précédents, le travail de Sebastián Fiumara est remarquable pour l'ambiance qu'il installe. Il utilise souvent des traits fins pour détourer les contours, donnant une apparence précise et légère aux silhouettes (sauf quand Max Fiumara se charge de l'encrage). Il préfère les surfaces charbonneuses aux aplats de noir massifs. Par ses dessins, le lecteur est amené à rencontrer des personnages à l'apparence normale, marquée sans être caricaturale, avec des tenues vestimentaires ordinaires et pratiques en cohérence avec la pénurie ambiante dans ce monde ravagé.

Le lecteur ressent tout de suite une empathie avec ces personnages banals, coincés dans leur ville détruite, avec des expressions mesurées. Il constate l'étendue du désastre. Cela commence avec une impressionnante vue arienne de l'Ogdru Hem, masse imposante de plusieurs dizaines de mètres de haut, totalement étrangère à l'humanité, indéchiffrable, arbitraire. Sur la page d'après se trouve une vue aérienne de Suwanee, une ville inondée, comme après une crue de grande ampleur. Comme souvent, ce sont les passages les plus calmes, les moments de repos qui sont le plus porteurs d'émotion : quand Autumn prépare le petit déjeuner, quand Abe croise Jonah Williams sur sa bicyclette dans les rues de la ville déserte, quand Abe se retrouve attablé face à Isaac, en plein désarroi, en proie à la tristesse. Sebastián Fiumara sait montrer l'émotion de ses personnages, toute en retenue, mais sans que le doute ne soit possible.

La scène finale de l'épisode 26 est consacrée à Gustav Strobl et Vaughn, sur une grande barque, en plein océan. Sebastián Fiumara réussit à rendre compte de la faible température, de la silhouette imposante qui leur apparaît, de la fragilité de leur esquif, pour une scène saisissante. Cette première partie du récit comprend également 6 pages dessinées par Tyler Crooke, avec une approche moins noire, un peu plus exagérée, tirant la narration vers la caricature, ce qui détonne un peu avec les pages de Sebastián Fiumara. On passe ensuite aux 2 épisodes dessinés par Max Fiumara. Celui-ci utilise moins d'aplats de noir, préférant un mélange de traits fins et de traits épais. Il apporte un peu plus de soin dans les décors que son frère. Par contre, il a tendance à exagérer les expressions sur les visages, avec un effet comique plus ou moins bien maîtrisé, pas forcément bienvenu dans le contexte de ce récit. D'un côté les paysages sont plus détaillés et plus texturés, de l'autre le jeu des acteurs est moins nuancé.

Il peut sembler au lecteur que cette série dérivée de celle du BPRD (elle-même dérivée de la série Hellboy) est très secondaire et pas forcément indispensable dans la continuité (Abe Sapien finira bien par réintégrer le BPRD). Contre toute attente, Mike Mignola intègre 2 informations trouvant leur place dans la mythologie générale de l'univers partagé d'Hellboy. Il y a d'abord une explication sur la place de l'énergie Vril, sur la manière dont elle est confiée à quelques êtres humains choisis. Il y a ensuite un retour en arrière venant compléter une information présente dans le tome 3 de la série Witchfinder The mysteries of Unland.

Au fil des pages, le lecteur ressent ce tome comme une phase décisive dans la recherche d'Abe Sapien. Le lecteur a intérêt à bien connaître l'histoire personnel du protagoniste pour comprendre la crise personnelle qu'il est en train de traverser. Il est question de ses liens avec le club Oannes, de son ancienne vie en tant que Langdon Everett Caul, et de plusieurs moments vécus avec la BPRD. Le récit renvoie Abe Sapien à plusieurs passages au cours desquels d'autres personnages ont exprimé la vision qu'ils avaient de lui, comme des formes de révélations. La dimension contemplative du récit fonctionne à merveille, accumulant les souvenirs dans l'esprit d'Abe Sapien, et sous les yeux du lecteur, formant un destin tout tracé en même temps qu'une impasse. Il s'agit du fil conducteur de la série depuis le tome 3, et du thème principal lié au personnage. Au travers de cette crise existentielle, le lecteur peut éprouver des questions auxquelles il a déjà été soumis. Peut-on vraiment dépasser les limites de sa nature ? Peut-on changer sa nature profonde ? Notre vie intérieure n'est-elle pas déjà établie dans la mesure où notre moi (ce qui fait notre personnalité, notre individualité) est immuable ? Au travers de ces épisodes, les auteurs interrogent la possibilité d'une évolution chez l'individu, d'un changement dans sa personnalité.

Ces 5 épisodes poursuivent le questionnement intérieur d'Abe Sapien sur ce qu'il est vraiment. Le rythme plus contemplatif qu'une série d'action habituelle permet de donner de la consistance à ses interrogations, tout en ménageant plusieurs moments spectaculaires. 5 étoiles.

-
- Épisode 31 - Gustav Strobl et de l'agent Vaughn ont atteint le but de leur voyage, en Norvège. Kobl les emmène dans un bâtiment où il trouve Marbas, son ancien mentor.

C'est ma série, et je fais ce que je veux : ainsi Mike Mignola consacre un épisode à des personnages secondaires, qui alimentent une à deux pages dans chaque tome depuis le tome 3 de la série. Abe Sapien n'apparaît que dans une seule page (la dernière). Le lecteur n'est pas fâché d'enfin voir ce fil narratif secondaire avancer de manière significative. Les coscénaristes font en sorte que Gustav Strobl explique ses motivations à haute voix, comme s'il s'adressait à l'agent Vaughn qu'il a transformé en zombie. Le lecteur assiste à un affrontement dont il a du mal à saisir tous les enjeux.

Sebastián Fiumara est égal à lui-même avec des dessins alourdis par des gros aplats de noir aux contours déchiquetés, ou des stries acérées. En fonction des pages, cette approche graphique permet de réaliser des cases menaçantes, pleines d'une obscurité propice à dissimuler des horreurs, ou rendant compte de la noirceur du personnage principal. Dans d'autres pages, le lecteur éprouve la sensation que la composition est mal équilibrée et qu'il n'y a pas beaucoup d'informations visuelles, un encrage appuyé artificiel masquant cette vacuité. Le lecteur éprouve l'impression qu'il était un peu plus pressé pour dessiner cet épisode, qu'il n'a pas eu le temps nécessaire pour peaufiner ses cases.

Cet épisode constitue une semi déception pour le lecteur. Il apprend enfin la destination de Strobl et Vaughn. Cette intrigue secondaire avance de manière significative, mais la teneur des révélations laisse un goût d'insatisfaction chez le lecteur. 3 étoiles.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (3) | Permalien | Remarque la plus récente : Aug 24, 2016 9:37 PM MEST


Comment Betty vint au monde
Comment Betty vint au monde
par L-L de Mars
Edition : Album
Prix : EUR 18,00

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Intranquillité, 21 août 2016
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Comment Betty vint au monde (Album)
Cet album contient une histoire complète indépendante de tout autre. Il est initialement paru en 2011, entièrement réalisé par L.L. de Mars. Cet artiste complet est également l'auteur de Hors sujet (2012), Ressac (2013) avec Choy Juhyun, Hapax : Prolégomènes à une bande dessinée de droite (2013), l'anthologie Judex (2015), Le secret (2016).

L'histoire ? C'est l'histoire d'une jeune demoiselle prénommée Betty. Dans le prologue, il est évoqué sa première leçon de peinture, le rapport entre Dieu et les artistes, de l'anus de son chien, de l'horreur de vider de leur sens des mots comme Mort ou Angoisse, en les mettant en chanson. Dans le premier chapitre, Betty éprouve l'envie de devenir un poisson, ou plutôt une grenouille, mais surtout pas expert-comptable. Problème : il n'y a pas de ventricule de grenouille caché dans son cœur.

Par la suite il est encore question de Dieu, mais aussi du fait que sa mère ne faisait plus caca depuis 26 ans. Elle doit devenir, devenir quelque chose, devenir ce qui est en elle, devenir une artiste, et surtout elle ne doit pas cacher ses ratures et ses ratages. Elle doit éviter de devenir une esthète stérile, comme l'envisage sa mère. Mais il lui faudra bien gagner sa vie, or la vie d'artiste ne garantit rien.

À l'évidence, il s'agit d'une bande dessinée d'artiste, et peut-être d'un ouvrage difficile. La couverture pose bien la difficulté et la dichotomie de la lecture. D'un côté, il s'agit d'une peinture, essentiellement de nature abstraite, où il est possible de reconnaître un morceau de silhouette (le tronc, les bras, les mains) noyé dans un tourbillon de couleurs, vraisemblablement expressionniste. Mais même intimidé, le lecteur se dit qu'il ne s'agit jamais que de 58 pages de BD, sous une forme très traditionnelle, avec cases et phylactères. Au pire, il aura perdu une demi-heure (il n'y a pas tant de phylactères que ça) et n'y aura rien compris (mais il n'est pas obligé de l'avouer), au mieux il aura vécu une expérience enrichissante sortant de l'ordinaire.

De fait il découvre une histoire avec un déroulement chronologique, plutôt intelligible. Betty est une jeune fille au début du récit. Elle reçoit l'enseignement de diverses personnes dont son oncle qui est artiste. Elle souhaite devenir une artiste elle-même. Elle se confronte aux envies de sa mère, aux exigences de son père, à l'envie d'être grenouille. Les phrases échangées sont courtes et souvent elliptiques. La graphie du lettrage évolue en fonction des sentiments exprimés, plus ou moins grande en fonction du volume de la voix, changeant parfois de couleur en fonction des émotions exprimées. Curieusement, l'auteur a parfois laissé les traits tracés pour écrire droit, sans raison apparente ou explicite.

Comme le laisse supposer la couverture, l'approche graphique est très personnelle, et ne se restreint pas à un registre figuratif. Le lecteur de bande dessinée classique peut retrouver des traits de contour, réalisés au pinceau avec des déliés très élégants, évoquant des gestes sûrs et précis. Ces contours peuvent être très précis pour représenter un chien, un être humain avec son visage, un soldat de l'empire romain. Ils peuvent être plus lâches préférant s'attarder sur l'allure d'une silhouette, sur la composition générale d'un cheval pour en souligner le mouvement ou la direction. Comme pour le lettrage, les traits de contour sont parfois tracés avec une couleur autre que le noir, pour insister sur une caractéristique globale de l'élément représenté, ou pour le faire ressortir par rapport aux autres. Dans une poignée de cases, il n'est pas possible d'identifier la forme représentée. Le contraste est alors total quant au détour d'une case apparaissent des logos reconnaissables comme ceux d'Ikea, de Carrefour ou de Super U.

Dès la couverture, et à chaque page par la suite, la couleur remplit une fonction expressionniste. Il en s'agit pas de mettre les formes en couleurs pour refléter les couleurs elles qu'elles peuvent être perçues par l'œil humain. Elles viennent souligner une partie de contour, rendre compte d'une ambiance, ou donner forme à des flux pouvant évoquer des émotions, des tensions psychologiques, des élans du cœur, etc. Il appartient alors au lecteur de les interpréter en fonction de sa sensibilité.

Au fil des pages, le lecteur comprend que le thème principal du récit est la vocation d'artiste de Betty et la manière dont elle va pouvoir s'exprimer en fonction de l'éducation à laquelle elle est soumise. Il court un discours sous-jacent de refus de se soumettre à tout formatage imposé par les personnes enseignantes (qualifiées de maître dans les phylactères) et contre tout formatage socio-culturel. Betty refuse la morale judéo-chrétienne et doit prendre position par rapport aux attentes de ses parents, en particulier d'avoir une bonne situation.

En ce qui concerne les cases, l'artiste respecte le principe de causalité d'une case à l'autre, que ce soit la temporalité (une scène se déroulant après l'autre) ou même 2 moments successifs dans une séquence. Le regard du lecteur apprécie les couleurs plutôt gaies, ainsi que les dessins facilement lisibles (à une demi-douzaine d'exceptions). Le résultat est très agréable à l'œil. L'approche graphique subit des variations de genre, de la gravure de la fin du dix-neuvième siècle, à l'art abstrait, en passant par l'aquarelle, évoquant parfois le fauvisme. Le lecteur se laisse porter par ces dessins qui ressemblent parfois à des illustrations de livre pour enfants de par leur degré de simplification, ou la manga d'Hokusai, avec ces tracés de pinceaux si élégants. Cette impression est encre renforcée par les expressions des visages, franches et simples évoquant les illustrations des romans de la collection Bibliothèque Rose des années 1970.

Le lecteur se laisse embarquer dans ce conte sur la maturation d'une individualité se destinant à la carrière d'artiste. Cette impression de conte est à a fois donnée par ces dessins gentils et expressifs, et par une forme de narration décousue. Le récit passe d'une scène à une autre, sans donner de précision de lieu ou de date. Il convoque des images servant d'allégorie, une fois un chien, une fois un cheval, sans que ces animaux ne soient reliés à des éléments matériels, comme une niche, un panier, ou une écurie. Il voit une jeune fille pleine de caractère, soumise à la forme éducative décidée par ses parents, soumise aux états émotionnels de ses parents, qui tombent de manière arbitraire, castratrice, des contraintes l'obligeant à se conformer, une éducation ne sachant pas l'aider à développer ses talents personnels, mais lui imposant façons de voir préformatées.

Au fil des pages se dégage une leçon de vie un peu étrange, rendue encore plus bizarre par la fin inéluctable du récit. Au travers des séquences l'auteur évoque la question de la vocation artistique et de la manière dont elle doit s'affirmer contre les enseignements imposés, contre les idées reçues, contre l'ordre établi. Il s'agit d'une posture de type politique au sein d'une société établie. Le lecteur ressent à la lecture toute l'implication de l'auteur dans ce récit et y voit son credo ainsi que son intention d'artiste.

En première lecture, il apparaît que ce récit n'a pas usurpé sa réputation d'œuvre difficile et artistique, mais que ça ne la rend pas impénétrable ou insurmontable. Cette lecture n'est pas pour autant une épreuve. Certes le lecteur ne peut prétendre tout comprendre du premier coup. Certes il reste coi devant certaines bizarreries narratives (c'est quoi cette histoire de ratés ?). Certes plusieurs images décontenancent et semblent plus gratuites qu'indispensables à la narration (pourquoi un soldat romain ?). Mais il y a bien une intrigue linéaire, avec une fin en bonne et due forme, des dessins agréables à regarder et des remarques qui font mouche. Tout ça pour ça ?

En fait, L.L. de Mars jouit d'une réputation de créateur ambitieux dans le milieu de la bande dessinée, et sa bande dessinée présente un aspect artistique et expérimental caractérisé. Il est possible de consulter une interview en ligne sur le site Du9 dans laquelle il explique à que point ses œuvres souffrent d'une forme de prophétie auto-réalisatrice. Concrètement comme les éditeurs considèrent qu'il produit des œuvres à destination d'une élite, il en est réduit (également par choix) à travailler avec des maisons de publication confidentielles qui ne disposent pas d'un budget suffisant pour promouvoir une œuvre de ce type (= qui ne se vendra pas par palettes entières). En conséquence de quoi, ces BD sont tirées à faible exemplaire, et distribuées sporadiquement dans des petites librairies spécialisées qui ne les mettent pas forcément en avant. Dans les faits, elles sont difficiles à trouver, et il est même difficile d'en avoir entendu parler.

Suite à cet entretien avec Xavier Guilbert se trouve un long texte dans lequel L.L. de Mars parle de ses œuvres dont Comment Betty vint au monde. Il commence par établir que ses commentaires ne constituent pas une clef d'interprétation permettant d'accéder au sens caché de l'ouvrage. Il précise qu'il parle de ses intentions, mais encore plus des thèmes qu'il souhaitait aborder, ce qui n'obère en rien la validité de la lecture qui en est faite par chaque lecteur. En cela, il fait preuve d'humilité, mais aussi il intègre les travaux de l'École de Constance sur le caractère éphémère, inventif, pluriel, plurivoque de la lecture. Il établit qu'une fois l'œuvre livrée au public, elle n'appartient plus à son auteur et les différents sens donnés par les lecteurs présentent tous un degré de validité recevable.

Toujours dans le même texte, L.L. de Mars évoque la manière dont il a procédé pour réaliser ces pages. Il voulait absolument atteindre une autre manière de construire ses dessins, une façon de délier sa main pour la libérer des gestes appris devenus des automatismes génériques, sans réflexion vis-à-vis de l'œuvre en cours de réalisation. Il évoque le recours à des hallucinogènes naturels pour se libérer de ses habitudes graphiques. À partir de là, le lecteur peut commencer à ironiser au choix sur le délire artistique, la prétention artistique, ou la posture artistique, ayant à charge contre l'auteur des dessins non figuratifs à l'intention peu claire, produits sous influence. L.L. de Mars continue lui-même de s'enfoncer en indiquant qu'il a laissé des erreurs dans ses pages (en termes visuels), sans chercher à les corriger. Il estime vaniteux de vouloir recouvrir ses ratages, de les masquer, ou pire encore de les laisser, tout en laissant subsister en dessous des traits de construction attestant de l'évolution de la page. Mais arrivé à ce niveau-là du commentaire de l'auteur, le lecteur se rappelle la page sur laquelle une voix adjoint à Betty de ne surtout pas essayer de masquer ses ratages par des faux repentirs malhabiles, et de les assumer totalement.

Effectivement, au fur et à mesure de la lecture du commentaire de l'auteur, le lecteur établit le lien avec ce qu'il vient de lire et reconnaît les thèmes abordés dans la bande dessinée. Assumer ses erreurs fait partie intégrante du processus d'amélioration personnelle de Betty, tout comme de celui de l'auteur lui-même. Il apparaît que Betty est un avatar bien plus proche de l'auteur que ne le laissait supposer le récit. Lui aussi assume ses ratages ou ses ratures en fonction des pages. Le lecteur ne peut que reconnaître l'honnêteté de la démarche artistique, mais quand même laisser des erreurs sciemment, c'est un peu proposer un produit mal fini. Bien malin qui saura dire quelle case souffre d'un ratage. Chaque lecteur avec sa sensibilité peut estimer que telle ou telle case lui parle moins, mais rien n'est moins sûr qu'il s'agisse de la même que celle pointée par le voisin. Chaque case correspond à une composition plus ou abstraite, engageant la sensibilité de celui qui la contemple, il n'y a donc pas de règle universelle.

Quand bien même une case reste muette pour le lecteur, cela ne compromet jamais la compréhension de l'intrigue. De la même manière, une ou deux répliques peuvent faire tiquer le lecteur. Par exemple, le narrateur informe que "La mère de Betty était redevenue une petite dame sous une cloche de verre sur la commode du serpent.". Ce constat semble renvoyer à un élément culturel ou à une association d'images incompréhensible pour le premier venu. De même, quand Betty déclare qu'elle veut juste une heure ou deux ; un moment seule pour s'enfoncer dans la terre, pour prendre deux ou trois centimètres de chair de Betty-sans-nom-de-famille, le sens de la phrase, du souhait reste cryptique. Et pourquoi diantre, apparaît-il un empereur romain le temps d'une page ? Quel rapport avec la choucroute ?

Il faut dire que L.L. de Mars est un poète accompli et qu'il manie également l'ellipse et le sous-entendu avec habileté. Quand une grenouille déclare à Betty qu'il n'est pas sûr que le devenir chenille soit plus excitant que son devenir adulte, il évoque le champ des possibles qui s'ouvre à elle, que la vie d'artiste offre des horizons beaucoup plus larges et gratifiants que ceux d'emplois non créatifs. Quand la grenouille effectue le constat que Betty ne veut pas du tout être grenouille, mais qu'elle veut une vie de grenouille, le lecteur comprend que Betty recherche une position (sociale ou professionnelle) usurpée, en décalage avec sa nature profonde qu'elle souhaite conserver. Enfin quand sa mère lui indique qu'elle ne perd rien au change parce qu'il n'y a pas de grenouille d'exception, elle sous-entend que Betty deviendra une personne d'exception sous réserve qu'elle réalise son plein potentiel.

Finalement en 58 pages, l'auteur aborde de nombreux sujets. Ils peuvent sembler un peu hétéroclites au départ, mais son commentaire éclaire le fait qu'il s'agit avant tout pour lui de parler de la condition d'artiste, de sa propre exigence envers lui-même. Vu sous cet angle, les séquences et les observations prennent tout leur sens. Le lecteur revient sur le thème qui court tout au long du récit relatif à l'éducation comme moyen de faire se conformer les enfants à des conventions préétablies, à des dogmes, à un académisme présenté comme universel, comme un chemin obligatoire. Il pousse ce raisonnement jusqu'au bout avec la mère déclarant à Betty que les gens comme eux ne jouent pas de violoncelle. Pris à froid cela ressemble à une boutade gratuite. Replacé dans le contexte, il s'agit d'une phrase péremptoire obligeant de se conformer à un comportement de classe, fermant une possibilité qui pourrait se révéler la vocation réelle de Betty. Le lecteur comprend que cette déclaration fait écho au credo de l'artiste de ne rien s'interdire en termes de moyens narratifs, de mode de création, d'outils d'artiste, de mode opératoire pour créer.

Cette volonté d'être ouvert à tout conduit à rejeter tous les dogmes. L.L. de Mars dépeint le Christ comme un brave type vaguement opportuniste et totalement incongru dans la démarche de Betty, donc il faut rejeter la religion et ses dogmes. Betty bénéficie de leçons de peinture données par son oncle. Elle relève que ses conseils sont en décalage avec la vie qu'il a menée, ce qui la conduit à rejeter son enseignement. De la même manière, elle doit se protéger des projections de sa mère qui la voit en ceci ou en cela, mais surtout pas en ce qui ne se fait pour des questions de bonnes manières ou d'étiquette. C'est peut-être le thème le plus délicat à entendre dans ce récit. L.L. de Mars l'applique à son œuvre avec honnêteté en ne se pliant pas aux diktats normatifs et validés par l'usage de ce qui se fait en bande dessinée. Mais ses dessins portent la marque d'un artiste maîtrisant des techniques, quand bien même il affiche la volonté de les désapprendre. Le lecteur comprend bien cette soif de liberté de manœuvre pour pouvoir exprimer le plus profond de son être sans subir les idées reçues (au cours des années de formation), mais ce n'est rendu possible que par les techniques apprises et la conscience qu'on en a acquise.

En prenant cette bande dessinée comme un manifeste de l'auteur qu'il applique à ses propres créations, il ne se produit pas une mise en abyme vertigineuse et révélatrice, mais plutôt une modification du regard du lecteur. Il comprend que chaque case est porteuse des idiosyncrasies de l'auteur, exprime une partie de sa personnalité à sa manière. Cette bande dessinée devient un témoignage de sa recherche, de sa quête d'une expression absolue, personnelle, débarrassée des automatismes et enseignements prédigérés. Cette démarche ne relève pas du n'importe quoi. L'histoire se tient avec un début, un milieu et une fin, et le narrateur exhorte Betty en cours de route à faire attention au scénario, à le construire pour rester intelligible. L'auteur n'a pas pour objectif de rendre son œuvre la plus absconse possible, pour adopter la posture de l'artiste incompris. Mais il refuse de transiger, quant au fait de la rendre la plus vraie possible.

Le lecteur ressent que l'artiste veut assumer l'entière responsabilité de sa façon d'agir, de réagir et d'interpréter le monde, il le revendique même. Il développe sa capacité à se mettre au diapason de ses sensations authentiques comme le suggère Fritz Perls dans sa théorie de la Gestalt. Il est indéniable qu'il y a une forme révolte contre les idées reçues, mais il y a aussi la volonté d'atteindre une forme d'anti-déterminisme.

Au fur et à mesure des pages, Betty va, vit et devient (elle-même). C'est une démarche d'apprentissage qui ne souffre aucun compromis. L'œuvre qui en résulte met en pratique le credo exposé dans l'ouvrage. Pour conclure sur cet ouvrage hors norme, le plus simple et le plus vrai est encore de reprendre les mots de l'auteur : enfant, ce qui nous grandit et qui nous habitera au point de nous constituer, ce n’est pas ce qu’on nous destine, ce qui est prétendument fait pour nous, mais ce qui nous est impénétrable, inintelligible, ou interdit. Adulte, cette sensation forte, vertigineuse, que provoque la rencontre d’idées, de productions humaines vraiment autres, insoupçonnables, déstabilisantes, qui ne se donnent pas à nous du premier coup, se fait trop rare.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (3) | Permalien | Remarque la plus récente : Aug 24, 2016 9:36 PM MEST


Postal Volume 3
Postal Volume 3
par Bryan Hill
Edition : Broché
Prix : EUR 14,15

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Molly : une sociopathe très habile, 21 août 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Postal Volume 3 (Broché)
Ce tome fait suite à Postal Volume 2 (épisodes 5 à 8) qu'il faut avoir lu avant. Comme il s'agit d'une histoire à suivre, il faut avoir commencé par le premier tome : Postal Volume 1. Il contient les épisodes 9 à 12, initialement parus en 2016, écrits par Bryan Hill, dessinés et encrés par Isaac Goodhart, avec une mise en couleurs réalisée par Betsy Gonia. Matt Hawkins ne coscénarise plus la série, mais garde un œil sur sa direction générale.

Eden est toujours une petite ville située dans Wyoming, effacée des cartes google, effacée des documents officiels, abritant environ 2.190 habitants, tous des criminels. Au début de cette histoire, Laura Shiffron (la maire d'Eden) prend en charge une nouvelle citoyenne, de nuit sur une route déserte, avec un sac sur la tête. Il s'agit de Molly Schultz, la fille de John Schultz, le contact de Laura Shiffron, au sein de l'antenne locale du FBI. Elle a été diagnostiquée comme une sociopathe et elle a besoin d'être mise au vert pendant quelque temps. John Schultz fait bien comprendre à Shiffron que rien ne doit arriver à sa fille, sous peine de levée de la protection d'Eden.

Dès le lendemain, en se promenant dans la rue, Molly attire l'attention de Lance qui la harcèle. Maggie Pendowski (la serveuse du diner, et l'amie de Mark Shiffron) intervient pour mettre en garde Lance. De son côté, John Schultz doit réfréner les ardeurs de l'agent spécial Bremble qui veut enquêter sur Eden, et prouver son existence. Un peu plus tard, Molly est retrouvée saine et sauve dans le bar d'Eden, 2 cadavres lacérés à ses côtés. Laura Shiffron demande à son fils Mark d'analyser ce qui a pu se produire, à partir de l'observation de la pièce, et d'une courte conversation avec Molly. Cette dernière manifeste immédiatement un intérêt inquiétant pour lui. L'agent spécial Bremble va interroger Pross (le propriétaire d'une station-service) sur la ville d'Eden.

Ayant lu les 2 premiers tomes, le lecteur anticipe un peu ce qui l'attend : un thriller inquiétant, avec des personnages tordus et des vies humaines en jeu. Il retrouve effectivement la majeure partie des intrigues secondaires présentes dans les 2 tomes précédents. La relation entre Mark Shiffron et Maggie Pendowski continue d'évoluer. Il y a un jeu de cache-cache dans la forêt avoisinante, assez amusant, avec toujours la franchise désarmante de Mark lui expliquant quelle tactique il a adoptée pour essayer de se rendre plus séduisant à ses yeux. Les scènes suivantes entre eux revêtent une tonalité différente du fait des événements survenant entretemps. Le lecteur retrouve également une mention rapide d'Isaac Shiffron, le père de Mark, le mari de Laura et le fondateur d'Eden. À cette occasion le lecteur en apprend plus sur la méthode par laquelle Eden est devenue ce qu'elle est, ainsi que l'année à partir de laquelle elle a servi de havre pour les criminels (1969). Mais à nouveau il s'agit d'une intrigue secondaire qui avance à vitesse d'escargot cacochyme, le scénariste agitant l'ombre d'Isaac comme un épouvantail, sans donner beaucoup d'éléments concrets.

La relation entre la maire Shiffron et le shérif Magnum ne progresse pas non plus. La position de John Schultz reste stationnaire, malgré l'entrée en scène de sa fille. Enfin le scénariste répète le schéma qui existait déjà avec l'agent spécial Simpson, à savoir un nouvel agent spécial (Bremble) qui s'intéresse de trop près à Eden. Tout cela ne donne pas l'impression que les intrigues secondaires tournent en rond, mais plutôt qu'elles ne progressent pas de manière significative.

Le lecteur retrouve également les dessins d'Isaac Goodheart, pas toujours très professionnels. Il utilise une approche réaliste et descriptive pour assurer la narration visuelle. Les personnages ont des morphologies normales, et les lieux sont ordinaires et plausibles. Chaque personne porte des vêtements basiques, en accord avec sa fonction ou son origine. Il n'y a que dans les 2 premières pages de l'épisode 12 que Molly Schultz et Mark Shiffron portent des tenues qui sortent de l'ordinaire, sans explication apparente, ni dans les images, ni dans le dialogue. Le lecteur est parfois un peu rebuté par l'apparence des visages qui peuvent être un peu figés, un peu raides, un peu dessinés à gros traits.

De la même manière, le dessinateur décrit des lieux réalistes. Le diner dans lequel Mark va prendre son petit-déjeuner (2 œufs au plat qui ne se touchent pas et non percés, avec 3 lamelles de bacon bien parallèles) évoque un aménagement intemporel tel que l'inconscient a fini par le fixer, comme le diner générique de l'Amérique profonde. Le bureau de John Schultz est aménagé de manière fonctionnelle, avec des meubles hors d'âge ayant vu défiler plusieurs générations d'agents du FBI. La maison du monsieur surnommé Dallas reflète l'apparence rustre de son propriétaire, sans aucun apparat, ou élément décoratif.

Les traits de contour donnent une impression de dessins grossiers et pas finis, pas très agréables à l'œil. Après les 4 épisodes, ce tome comprend le script de 6 pages, avec les esquisses des pages en vis-à-vis. Paradoxalement, elles présentent une apparence plus vivante, assumant leur caractère de tracés préliminaires, d'études, presque plus agréables que les dessins finalisés. Cette apparence parfois rugueuse ou grossière n'obère en rien la qualité de la narration visuelle, et le lecteur peut suivre sans difficulté le récit par le biais des images. Il constate également que derrière ces apparences peu flatteuses, se trouvent des moments visuellement très bien conçus, et même quelques clins d'œil. Alors que la tension monte entre Mark Shiffron et Molly Schulz, cette dernière fait de la balançoire, positionnée au bord d'un précipice, et elle demande à Mark de la pousser. Le cadrage et le placement de la balançoire accrochée à une branche d'arbre rendent cette scène crédible, bien qu'il s'agisse au départ d'une idée un peu tirée par les cheveux (quel parent prendrait ainsi le risque de voir son enfant chuter dans le vide ?). Au détour d'une page, l'artiste a glissé de manière furtive 2 agents du FBI dont les silhouettes rappellent Dana Scully et Fox Mulder, juste le temps d'une case. Le shérif Magnum reçoit comme tous les mois son exemplaire d'un magazine de charme appelé Classy Broads, sur la couverture duquel le lecteur distingue le nom de Stjepan Sejic (auteur par exemple de Sunstone 4), ainsi qu'une référence à Blood stain de Linda Sejic.

En ce qui concerne l'histoire principale, elle repose sur l'arrivée d'une nouvelle pensionnaire à Eden : Molly Schultz. À nouveau le scénariste réussit à conserver la spécificité de Mark Shiffron qui souffre du syndrome d'Asperger. Il sait mettre en scène sa difficulté à gérer et exprimer ses émotions. Il montre comment le détachement et la froideur extérieure de Mark peuvent également s'avérer une force redoutable, mise à profit par sa mère, et parfois par lui-même. À aucun moment, ce personnage n'endosse le rôle de la victime sans défense, faute de savoir se comporter en société. Bryan Hill trouve même le moment adéquat pour rappeler de manière naturelle que ce syndrome ne peut pas être réduit à une absence d'émotion, que l'état qui en découle est plus complexe que ça.

L'intrigue montre comment Molly Schultz manie avec une efficacité terrifiante sa capacité à entortiller les autres, en jouant sur leurs préconceptions, et en tirant tout le bénéfice possible de la protection de son père. Les auteurs en tirent un bon thriller, avec un risque pesant sur les personnages principaux (Laura, Mark et Maggie du fait de l'intérêt que leur porte Molly), sur le devenir de la ville si par malheur il arrive un accident (plus ou moins prémédité) à Molly, et les talents d'enquêteur de l'agent spécial Bremble qui risque de découvrir le pot aux roses concernant Eden, et de chercher à en tirer profit pour lui-même (vu les comportements peu reluisants des personnages de la série, c'est le plus probable).

Le tome se termine par 4 pages de courrier des lecteurs agrémentées d'images extraites des 4 épisodes du tome (pas forcément très enrichissant), de 6 pages de script accompagnées des esquisses correspondantes du dessinateur (très informatif concernant sa façon de travailler), et des 8 couvertures, à raison de 2 par épisode, une dessinée par Isaac Goodheart, l'autre par Linda Sejic.

Ce troisième tome laisse un peu le lecteur entre 2 eaux. Il est content de pouvoir retrouver les personnages de la série, de replonger dans la tension qui s'infiltre dans toute la ville d'Eden et de suivre les agissements de Molly. Il regrette un peu que le dessinateur ne fasse pas évoluer sa manière de dessiner pour rendre les pages soit plus photographiques, soit plus jolies, et que l'intrigue générale relative à la ville n'avance pas plus. 4 étoiles pour le plaisir de ressentir à nouveau l'inquiétude dans les rues d'Eden.


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