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Commentaires écrits par
Just A Word - Nicolas Winter "Just A Word" (Valenciennes, France)
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SEX STORY
SEX STORY
par Philippe Brenot
Edition : Relié
Prix : EUR 24,90

5.0 étoiles sur 5 Il était une fois le sexe !, 18 juillet 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : SEX STORY (Relié)
Quoi de plus racoleur dans notre société moderne que le sexe ?
Franchement, dès que l'on veut vendre quelque chose à l'heure actuelle, dès que l'on veut attirer facilement le public, on utilise le sexe.
Le sexe est devenu au fil du temps un argument marketing et a subi une banalisation relativement inquiétante du fait de son accessibilité certainement trop large pour les plus jeunes et, surtout, par la plus mauvaise des voies : la pornographie.
Forcément, tomber sur une bande dessinée intitulée Sex Story laisse présager du pire.

Sauf que...ce n'est pas du tout le cas.
D'abord, parce que Philippe Brenot qui signe la chose niveau "scénario" est un sexologue plein de ressources et de bon sens.
Ensuite, parce que Sex Story n'a aucunement l'intention de racoler pour vendre. Dès la quatrième de couverture, le ton est donné : Sex Story est là pour se cultiver dans la bonne humeur et avec bon goût.
Derrière cette BD volumineuse, une idée géniale : relire l'Histoire par le prisme de l'évolution sexuelle de notre société. Aidé en cela par les dessins drôles et fins de Laetitia Coryn, Brenot se lance dans une aventure narrative qui n'est pas sans rappeler le ton d'une illustre émission de notre enfance : les séries "Il était une fois..."

Articulé autour des diverses périodes de l'Histoire (Préhistoire, Babylone, Egypte, Grèce, Renaissance etc...), Sex Story raconte de façon ludique et toujours drôle l'évolution du sexe, de sa perception au sein de notre société et comment il a façonné finalement notre mode de vie actuel. Autant le dire tout de suite, on dévore les pages. C'est drôle, frais, admirablement synthétisé et bourré d'intelligence. Brenot nous raconte tout sans aucun tabou ou aucune limite, il le fait surtout sans aucune vulgarité et une finesse d'esprit salutaire. Le lecteur s'amuse à (re)découvrir des personnages historiques sur le plan intime (Cléopâtre, Bonaparte ou encore Michel-Ange) avec une foule d'anecdotes à la fois passionnantes et admirablement enchaînées.

Le résultat est, disons-le clairement, remarquable. La bande dessinée reste pourtant volumineuse, bourrée de textes... mais on ne s'ennuie jamais. Tout ça parce que Brenot et Coryn trouvent le juste équilibre entre humour, sérieux et pédagogie. Le sexologue se permet de remettre certains concepts erronés dans les bonnes cases (l'homosexualité chez les grecs, la création de la ceinture de chasteté etc...) et fait des apartés sur des points primordiaux de la sexualité (le chapitre consacré à la masturbation par exemple). Sex Story affirme non seulement des valeurs essentielles telles que liberté sexuelle, mariage d'amour ou encore égalité, mais il permet également d'approcher le point de vue des religions (notamment la religion catholique) sur la sexualité. Avec beaucoup d'humour, et un brin de taquinerie, les deux auteurs expliquent le pourquoi du comment. C'est aussi l'occasion de prôner l'égalité homme-femme, hétérosexuel-homosexuel et de tenter de comprendre pourquoi la dites égalité a tant de mal encore à s'imposer aujourd’hui.

En fait, Sex Story s'avère tellement bon qu'il n'a qu'un défaut : celui d'être trop court, notamment sur notre siècle. La BD se rattrape avec une tentative de science-fiction sociéto-sexuelle (comme il se doit) qui flirte à la fois avec le cauchemar et avec l'espoir. Sans parler de quelques trouvailles à mourir de rire (comme les deux représentants du Yémen et de l'Iran qui se roule une pelle devant l'acceptation mondiale de l'homosexualité). L'ouvrage se conclut par quelques pensées sur des notions-clés. Encore une fois, c’est passionnant mais certainement trop court.

Sex Story rappelle en fait l'excellentissime BD L'Empire (autour de la religion catholique...) et partage cette volonté de pédagogie entre finesse et humour pour aborder des éléments souvent maltraités. Ce qui fait en somme de Sex Story un indispensable pour tous et, carrément, un ouvrage d'utilité publique pour apprendre en s'amusant sur un sujet tabou qui se résume trop souvent pour les jeunes à la pornographie sur internet.
Indispensable !
Just A Word


Arslan
Arslan
par M. J. Engh
Edition : Broché
Prix : EUR 22,00

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 J'ai conquis le monde..., 14 juillet 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Arslan (Broché)
Inconnue sous nos latitudes, l'écrivaine Mary Jane Engh est (enfin) traduite avec son roman le plus célèbre Outre-Atlantique : Arslan. Originellement publié en 1976 en pleine guerre froide et après la défaite du Vietnam, le livre a l'effet d'une bombe.
Pourquoi ?
Parce qu'Arslan nous parle de l'occupation des Etats-Unis par un général du Turkestan - l'Arslan du titre - devenu maître du monde. Dans la petite ville de Kraftsville, pour une raison inconnue, Arslan choisit d'installer le centre de son empire. Du coup, cette bourgade américaine traditionnelle est confrontée de plein fouet à un mode de vie diamétralement opposé au sien. On y suit deux personnages point de vue, à savoir Franklin Bond, principal de l'école et, par la force des choses, administrateur du nouveau district, et Hunt Morgan, un gamin de 12 ans qui se fait violé par Arslan devant l'ensemble de ses officiers et les habitants de Krafstville au premier jour de la conquête.
Difficile, dans les années 70, d'imaginer un livre au postulat plus sulfureux que celui-ci, à la fois dans son contexte géo-politique (Une Amérique vaincu et, pire, occupée) et social (La résurgence des instincts les plus vils de la civilisation).
Publié par Denoël dans sa fameuse collection Lunes D'encre sous la magnifique couverture signée Aurélien Police et grâce aux bons soins de Jacques Collin pour la traduction, Arslan doit-il pour autant être étiqueté livre de science-fiction ?

Difficile à dire en effet.
Si l'on apprend un peu sur le tard que c'est une innovation technologique qui aurait permis à Arslan de plier le monde à sa volonté, il ne s'agit pas du tout du principal ressort de l'histoire. C'est même là quelque chose de tout à fait accessoire puisque l'artifice en question s'intègre dans le principal défaut du roman (on y reviendra).
Qu'est-ce qu'Arslan pour le coup ? Un livre à mi-chemin entre la politique fiction (Chroniques d'une Amérique violée et traînée dans la boue) et l'essai philosophique (la confrontation de deux visions des actes d'Arslan : celle de Franklin et celle de Hunt).
Inclassable ou presque en réalité, Arslan secoue durablement son lecteur. Il tisse une multitude de réflexions, dérangeantes ou simplement improbables, autour d'une histoire relativement simple. Seul problème de ce qui aurait pu s'affirmer comme un chef d'oeuvre d'emblée : la suspension consentie de crédulité.

Ce terme savant que vous avez déjà du voir circuler ailleurs s'applique autant dans le monde littéraire que dans le monde du cinéma. Il présuppose que le lecteur-spectateur accepte ce que lui présente le film en suspendant (ou en limitant drastiquement) son esprit critique pour vivre l'expérience offerte comme étant la réalité alors que nombre d'éléments seraient impossibles dans la vraie vie. L'histoire d'Arslan repose fondamentalement sur ce principe. Arslan a conquis le monde, il vient d'un pays minuscule et oublié, le Turkestan, mais a réussi à devenir chef des armées russes et américaines (sans compter l'Europe ou l'Asie) par un tour de force. Un coup de bluff en fait. Si la chose apparaîtra comme en totale adéquation avec le personnage d'Arslan (quoi de plus logique pour un bluffeur-né comme lui que d'avoir conquis le monde sur son plus magistral coup de poker ?), elle laisse le spectateur au bord du chemin. La suspension consentie de crédulité demandée par Arslan va trop loin et, du coup, si l'on se focalise sur cet élément-clé de l'histoire, le récit n'a aucun sens, n'a aucune logique. On ne peut absolument pas s'imaginer une seule seconde que le général ait conquis le monde aussi facilement et qu'il arrive à en disposer à sa guise. De plus, et c'est malheureux, Mary Jane Engh s'entête à décrire à nouveau les détails de la prise de pouvoir d'Arslan dans le récit de Hunt Morgan. Comme on l'a déjà dit plus haut, si ce qu'elle en révèle s'avère d'une cohérence totale avec le personnage, cela renforce encore le côté impossible du coup d'État.
En loupant l'une des bases de son récit, Arslan pourrait terminer très (trop ?) rapidement dans la pile déjà conséquente des romans ratés.
Sauf que ce n'est pas le cas.
Parce qu'Arslan emploie cette conquête du monde non pas comme un but en soi mais comme un artifice narratif, une pirouette scénaristique pour entraîner au cœur d'une réflexion beaucoup plus vaste et importante.
Arslan ne se résume tout simplement pas à "Comment j'ai conquis le monde avec un couteau et ma b...onne volonté ?"

Le roman repose quasiment tout entier sur Arslan.
Arslan, personnage fascinant d'une extrême complexité, ambigu et contradictoire.
Première remarque : il n'est jamais vu que par des yeux extérieurs : Franklin d'abord puis Hunt ensuite. De ce fait, on ne le perçoit que par une sorte de relation d'amour-haine (ou plutôt respect-haine) qui ne permettra jamais de le cerner totalement.
Seconde remarque, peut-être encore plus importante : Arslan est l'exemple typique du barbare savant. Il apporte à Kraftsville une sauvagerie et une régression des mœurs (du moins ceux de la populace) qui confirme son statut d'étranger. Il viole non seulement la souveraineté américaine mais également, et surtout, l'american way of life. Il est un barbare venu d'un pays lointain que personne ne connaît et qui n'avait aucune importance pour les citoyens de la superpuissance vaincue.
Mais sous ce vernis monstrueux, Arslan a ses propres principes. Barbare peut-être mais sensé à l'intérieur de son propre univers. C'est d'ailleurs pour cela qu'Arslan ne peut pas totalement être classé comme un étranger. Il renferme en lui un autoritarisme et un mode de pensée qui renvoient à n'importe quelle autre autorité moderne, américaine comprise. La rigidité toute militaire qu'il installe à Krafstville s'avère terrifiante mais, paradoxalement, juste. Juste en cela qu'il fixe des règles immuables et que la punition ne tombe que sur ceux qui enfreignent les dites règles. Au fond, la gouvernance d'Arslan n'est pas si différente de n'importe quelle autre. Plus brutale, plus zélée certainement mais avec un système rationnel qui la sous-tend. Le général ne serait-il pas au fond un reflet des lois modernes, grossies, déformées et d'autant plus évidentes de ce fait ?

Arslan est aussi un roman misanthrope et nihiliste, à l'image de son conquérant.
Pas seulement misanthrope donc. Certes Arslan possède une image très dure de l'homme en général - qu'il expose à travers une tirade exemplaire et populiste en diable - mais difficile à contredire. Le démocrate américain de base, incarné par Franklin Bond, a d'ailleurs toutes les peines du monde à mettre à mal ce mode de pensée. Encore une fois, le roman se fait discutable sur ce point. Selon le général, l'humanité est un virus, un cancer qu'il faut éradiquer. Arslan hait l'humanité, il vient d'un pays de barbares qu'il a mis au pas (de l'oie) et il entend bien maîtriser la population planétaire de la même façon. Le roman aborde ici LE problème le plus important de l'ère moderne mais royalement ignoré par tous les politiques et autres scientifiques actuels ( à quelques exceptions remarquables prêtes) : la surpopulation. Déjà dans les années 70, Engh touche du doigt ce qui détruit notre civilisation, son ultime tabou : son incapacité à limiter sa population. Le moyen qu'elle trouve pour résoudre cette impasse de l'évolution (l'homme n'a aucun prédateur notable) est simple : il faut stériliser l'espèce. Ce même moyen sera repris bien plus tard par une série télévisuelle remarquable (et que vous devez absolument avoir vu) : Utopia. Arslan met donc les pieds dans le plat avec une force et (paradoxalement) une simplement fascinante. Dans ce barbare diabolique qu'est Arslan en début de roman, il y a bien plus de sens qu'on ne pourrait le penser.

Sauf que justement, celui qui fait la morale sur l'horreur que représente l'humanité est, lui-même, un être détestable. Il instaure non seulement une dictature militaire inflexible mais viole un enfant publiquement pour asseoir son autorité ! Cette scène hallucinante qui cueille le lecteur d'emblée. De même, lui qui prône la limitation de population se permet d'avoir un enfant. Il incarne avec brio toute l'ambivalence du problème lié au contrôle de la population : d'un côté l'objectivité et de l'autre le passionnel.
Ce monstre va pourtant évoluer dans notre esprit grâce au point de vue de Hunt Morgan, l'enfant en question, lorsque celui-ci prend la parole à la moitié du récit. Auparavant, c'est Franklin Bond qui nous narre de façon très factuelle ce qu'il se passe à Kraftsville. Il est, lui aussi, un personnage captivant. Parangon de l'américain bien-pensant, chrétien et démocrate, il devient collaborateur par la force des choses pour protéger son peuple. Une sorte de Pétain en somme dans la France occupée. A ceci près que d'un autre côté, il met sur pied une résistance à l'envahisseur...qu'il finit par apprécier. C'est encore là l'un des nombreux paradoxes du roman qui rend pourtant justice à un sentiment très humain : le respect. Tout comme Franklin, on finit par respecter le parcours d'Arslan, sa vision, son inflexibilité, ses sacrifices.

Voila ce qui met certainement le plus mal à l'aise dans l'oeuvre....au moins jusqu'au récit de Hunt Morgan.
Ici, Engh change radicalement de ton. Hunt est un enfant brisé, condamné à l'âge adulte avant l'heure, chosifié par Arslan et, finalement, poète discret qui tombe éperdument amoureux du monstre qui l'a détruit. Un syndrome de Stockholm classique mais traité avec une dextérité remarquable qui ne tombe jamais dans le voyeurisme. Tout est sous-entendu dans le récit d'Hunt. Il rajoute encore au trouble du lecteur qui finit même par aimer d'une drôle de manière Arslan. Le monstre devient un mal nécessaire et, par les yeux d'Hunt, un modèle malsain. Tout est fait dans cette partie pour nous mettre mal à l'aise. L'attachement qu'éprouve Hunt fait mal tant il parait déplacé, puis l'on comprend. Lentement, insidieusement, on comprend ce que peut ressentir Hunt.
Pourtant, comme lui, on n'oublie pas. Comme une petite plaie au fond du palais que l'on viendrait fouiller avec la langue encore et encore. Sa partie de chasse finale, métaphorique de bout en bout, montre avec une élégance rare l'ambivalence qui habite Hunt. Comment il voudrait tuer celui qui lui a tout volé mais s'en trouve, dans le réel, totalement incapable.
Hunt finit par être ce qu'Arslan voulait : un bon petit chien savant. Un petit soldat tordu qui ne retrouvera jamais sa force d'origine.

Reste alors le dernier élément polémique d'Arslan, surtout vis-à-vis de son lectorat américain des années 70.
Engh ne choisit pas Krasftsville sans arrière-pensée. Ce petit village américain moderne et paisible, où tout le monde est beau va s'affirmer comme un laboratoire écœurant où l'humanité se révèle dans ce qu'elle a de plus abjecte. Les beaux citoyens modernes s'avèrent rapidement des traîtres, des lâches, des bêtes. L'image de Hunt chassé par sa propre famille en sera l'un des meilleurs exemples, tout comme les trois bons villageois qui tentent de lyncher ce même Hunt, forcément coupable. Il faut lyncher les traîtres mon bon monsieur, surtout à trois contre un, armé et quand il n'y a plus de risque à le faire. Arslan a parfois un arrière-goût de Libération.
Cette peinture au vitriol d'une ville américaine traditionnelle qui transforme le citoyen lambda en hypocrite cruel vient au final appuyer la thèse d'Arslan : l'humanité n'est qu'abjection derrière un vernis de conventions.
Ce qui fait qu'à l'arrivée, bien au-delà de son postulat de départ, Arslan crée un malaise quasi-total.
Et si ce monstre n'était en fait que le juste châtiment pour l'existence écœurante que nous menons ?
Et si ce monstre était la meilleure chose qui puisse arriver à notre planète ?

Voilà pourquoi il faut se garder de juger hâtivement le roman de Mary Jane Engh. Roman boiteux certainement mais roman pétri d'intelligence avant-tout. Audacieux jusqu'au bout dans les réflexions qu'il amène et dérangeant dès que l'on creuse un peu trop loin. Arslan est un succès intellectuel de tous les instants. Le genre de roman qui met l'esprit en ébullition.
Just A Word
Remarque sur ce commentaire Remarque sur ce commentaire (1) | Permalien | Remarque la plus récente : Aug 6, 2016 9:19 PM MEST


Paranoia Agent - Intégrale - Edition Gold (4 DVD + Livret)
Paranoia Agent - Intégrale - Edition Gold (4 DVD + Livret)
DVD ~ Madhouse
Proposé par Anime Store
Prix : EUR 29,95

5.0 étoiles sur 5 Shônen Bat, 16 juin 2016
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Paranoia Agent - Intégrale - Edition Gold (4 DVD + Livret) (DVD)
Alors qu'elle rentre de son travail, la créatrice-star Tsukiko Sagi est attaquée par un mystérieux enfant portant des rollers dorés, une casquette et une batte de base-ball. Forcément très exposée dans les médias depuis que sa peluche kawaii, Maromi, est devenue un phénomène de société, Tsukiko cache pourtant quelques secrets. Dont le fait qu'elle se sent piégée par le succès remporté par sa dernière création et que, depuis, l'inspiration lui fait défaut. Ce triste événement va pourtant vite prendre une toute autre dimension. Bientôt, celui que l'on surnomme Le Gamin à la batte (shônen bat en VO) s'en prend à d'autres personnes : deux écoliers que tout oppose, une jeune femme aux activités nocturnes peu recommandables, un journaliste et même un policier. L'affaire enfle rapidement pour prendre des proportions nationales et la paranoïa se répand plus vite qu'un feu de forêt. L'enquête de l'inspecteur Ikari et de son jeune collègue Maniwa va pourtant connaître des obstacles inattendus. A commencer par l'amnésie des victimes et leur fragilité psychologique... Qui donc est ce Gamin à la batte et que veut-il réellement ?

Aujourd'hui reconnu comme l'un des plus grands génies de l'animation japonaise, Satoshi Kon n'a livré qu'une unique série anime au cours de sa (trop) courte carrière. Après son Tokyo Godfathers, le réalisateur se tourne vers un nouvel univers qui, finalement, porte en lui tous les germes de son futur chef d'oeuvre et film-testament, le fameux Paprika. Épaulé par Seishi Minakami, il conçoit une série de treize épisodes de 24 minutes chacun en partant d'un postulat minimaliste et, apparemment, banal. Seulement voilà, et ceux qui connaissent Satoshi Kon s'en doutent bien, Paranoia Agent va beaucoup plus loin qu'une simple enquête policière. En voulant ausculter la société japonaise moderne et ce qui représente peut-être son mal le plus caractéristique, à savoir le mal-être psychologique qui la gangrène, le cinéaste nous plonge dans un récit aux multiples facettes recelant autant de mystères que de pistes de réflexion. Dans Paranoia Agent, tout est pensé et repensé minutieusement retrouvant ainsi la profondeur sociétale et psychologique de l'oeuvre de Satoshi Kon au cinéma.

On peut, de façon tout à fait artificielle, scinder Paranoia Agent en trois parties. La première, entre les épisodes 1 à 7, suit l'enquête d'Ikari et Maniwa en introduisant graduellement de nouveaux personnages, étoffant ainsi l'intrigue et dévoilant au spectateur l'identité des différents individus qui défilent dans le générique d'ouverture. La seconde marque une pause dans la série en relayant Le Gamin à la batte au second plan pour livrer trois épisodes qui pourraient se concevoir comme des loners : Planning Familial (Episode 8), ETC (épisode 9) et Mellow Maromi (épisode 10). Enfin, la dernière partie boucle les différents fils narratifs et permet à Satoshi Kon de s'amuser avec le spectateur sur les différents niveaux de réalité comme il le fera si bien dans Paprika deux ans plus tard. Après un pilote qui pose les bases et introduit les personnages les plus importants, à savoir Tsukiko, Ikari et Maniwa ainsi que le duo Maromi/Gamin à la Batte, Satoshi introduit à peu près un nouveau personnage par épisode pour étoffer son intrigue, l'élargir et tisser un suspense qui frôle parfois l'incompréhension. Flirtant toujours avec l'hermétisme, le japonais arrive toutefois toujours à maintenir le spectateur la tête hors de l'eau et ébauche une histoire passionnante et aux multiples facettes.

Partant d'une enquête policière tout ce qu'il y a de plus banale, Satoshi Kon va s'amuser à plonger dans le mal-être sociétal qui ronge la société japonaise et cela par plusieurs abords. Le premier par les répercussions de l'attaque de Tsukiko sur deux collégiens, Yuichi et Ushiyama, mettant en évidence de façon malicieuse la pression qui repose sur les épaules des jeunes japonais, les effets pervers de leur compétition et de leur soif d'excellence ainsi que le phénomène d'harcèlement à l'école. On comprend alors très rapidement que Satoshi tente de croquer les différents malaises qui rongent ses concitoyens à chaque personnage qu'il introduit : Chouno Harumi représente la dichotomie sexualité/pudeur chez les japonais, véritable schizophrénie sociétale, Masami Hirukawa oppose la justice et la corruption, Makoto Kozuka permet de parler de la fascination des japonais pour les mondes imaginaires et l'échappée de la vie quotidienne qu'ils permettent...Même Maniwa, plus tard, opposera traditionalisme et modernité au sein du Japon actuel. Cette dualité se retrouve de toute façon dans tous les aspects de Paranoia Agent. Elle permet, de manière insidieuse mais diablement bien pensée, d'en venir vers un thème dont raffole Satoshi Kon, le rapport de l'homme vis-à-vis du réel...mais nous y reviendrons.

En l'état, le cinéaste ausculte une société malade (qui pourrait d'ailleurs aussi bien être notre société occidentale à quelques détails près) en se servant de façon simplement brillante de tous les personnages qu'il introduit. Tout est mûrement pensé dans cette pléiade parfois improbable pour contribuer à épaissir, et l'intrigue elle-même, et la réflexion de fond. Du coup, Paranoia Agent montre bien vite une profondeur inattendue de prime abord. Surtout qu'en plus de ce qui a déjà été énoncé plus haut, la série se penche sur la paranoïa sociale (justifiant ainsi son nom). Le Gamin à la batte, avant d'être une métaphore sur la culpabilité et sur un échappatoire au réel, est également la personnification d'une menace, qu'elle quelle soit. Satoshi Kon montre comment d'une simple série d'agressions née toute une légende, voir une véritable mythologie, autour du Gamin à la batte. Ainsi, il passe du jeune garçon à roller au monstre de plusieurs mètres à peine humain. Cette évolution ne sert pas juste un but esthétique ou psychologique mais montre bien comment la rumeur se propage et comment la société s'enkyste dans une paranoïa qui la fait tombé toujours plus bas. On comprend d'autant mieux la chose avec l'excellent épisode 9 "ETC" qui met en scène des commères déformant et inventant à n'en plus finir sur les méfaits du mystérieux agresseur aux rollers dorés. Avec beaucoup d'humour et d'ironie, Satoshi Kon explique ni plus ni moins la naissance des légendes urbaines.

A côté de ça, Satoshi Kon se penche sur une autre thématique qu'il affectionne : la réalité. Tous les personnages présentés dans Paranoia Agent partage cette volonté d'échapper au réel, trop épuisant, trop stressant. Le Gamin à la batte, les agressions et, d'une autre manière, Maromi, représente autant de pistes pour fuir le réel. La série raconte avec beaucoup de justesse le besoin d'un autre univers qui pourrait violemment changer la donne (un bon coup de batte) ou plus doucereusement (Maromi ou l'univers fantasy de Kozuka). Cette aspiration culmine dans le meilleur épisode de la série, Planning Familial, où Satoshi Kon aborde le suicide, préoccupation majeure au Japon, d'un point de vue tout à fait fascinant, enlevant tout le dramatisme de la chose pour mieux frapper les esprits. Il s'agit certainement d'une des toutes meilleurs histoires autour de ce fléau qu'on ait jamais vu sur le petit écran. Le dernier des trois loners regroupe un peu tous les thèmes précédents mais en nous emmenant dans l'univers de la création d'un anime, sorte de sous-texte méta malicieux et très intéressant dans le fond.

Enfin, outre la multitude sidérante d'interrogations proposée par la série, il s'agit bel et bien d'une magnifique histoire sur le regret et la culpabilité traitée à la Satoshi Kon. C'est à dire avec folie et en mélangeant les univers (graphiquement ou scénaristiquement parlant) et en explosant les barrières du réel. Si l'on se perd parfois, c'est toujours avec délice, en sachant qu'il faut savoir se laisser porter, que d'une façon ou d'une autre le cinéaste retombe toujours sur ses pattes. Les derniers épisodes de la série resserrent son intrigue ainsi que sa galerie de personnages, prenant un ton plus intimiste et permettant de comprendre encore mieux le miroir que représente les deux (excellents) génériques. Alors bien sûr, rien n'est jamais aussi simple qu'il n'en a l'air avec Satoshi Kon et l'ouverture finale rappelle que peut-être que toute cette histoire n'était qu'un écran de fumée et que certaines réponses ne viendront jamais. C'est aussi cela qui fait de Paranoia Agent une grande série, c'est qu'elle laisse la place à l'imagination.

Certainement déroutante au premier abord, Paranoia Agent contient tout le génie, le talent et l'intelligence de son auteur, Satoshi Kon. Exploration aux multiples facettes d'une société japonaise moderne malade, la série n'a pas peur d'abattre les murs du réel pour entraîner le spectateur toujours plus loin.
Bref...

Just A Word


Quelques minutes après minuit
Quelques minutes après minuit
par Patrick Ness
Edition : Broché
Prix : EUR 18,00

5.0 étoiles sur 5 Fantôme de minuit, 16 juin 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Quelques minutes après minuit (Broché)
Un titre envoûtant, une couverture simple mais superbe et une quatrième de couverture pleine de mystères. Voici les premiers ingrédients alléchants de Quelques minutes après minuit, roman jeunesse de l'américain Patrick Ness, déjà auteur de la trilogie Le Chaos en marche et qui, cette fois, reprend une idée originale de l'écrivaine anglaise Siobhan Dowd morte d'un cancer du sein en 2007 à l'âge précoce de 47 ans. Gallimard Jeunesse nous livre un écrin à la hauteur de l'œuvre en proposant pour cette édition grand format les illustrations intérieures signées Jim Kay. Véritable succès critique international ' Prix Carnegie en Angleterre, Prix Imaginales en France, Prix Jugendliteraturpreis en Allemagne ' Quelques minutes après minuit va également connaître l'honneur d'une adaptation grand écran par Juan Antonio Bayona (L'orphelinat, The Impossible) avec Liam Neeson, Sigourney Weaver et Felicity Jones. Il était donc grand temps de dire un mot de ce roman dur et poignant à l'intelligence rare.

Quelques minutes après minuit, Conor O'Malley, 13 ans, rencontre un monstre étonnant et effrayant en lieu et place de l'if qui trône habituellement dans son jardin. Chaque nuit, à la même heure, le monstre vient hanter Conor, déjà victime de cauchemars qui lui font redouter la venue de la nuit et qui ne sont pas sans rapport avec la maladie de sa maman. Le monstre passe alors un marché : pour qu'il s'en aille, Conor devra écouter trois histoires puis lui en raconter une à son tour. Mais le monstre tiendra-t-il parole ?

Pour comprendre la beauté et l'importance de Quelques minutes avant Minuit, il faut d'abord comprendre les circonstances de son écriture. Siobhan Dowd imagine cette histoire durant la phase terminale de sa maladie et meurt avant de pouvoir achever son récit. Confié par son éditeur à Patrick Ness pour lui donner vie, le roman acquiert alors non seulement une aura de testament mais également un témoignage sensible et d'une grande authenticité autour de la maladie. Le récit nous emmène dans la tête du jeune Conor que l'on trouve d'abord en proie à d'étranges cauchemars et, rapidement, à la venue d'un monstre lui demandant d'écouter ses histoires improbables. A la façon d'un Chant de Noël de Dickens, le monstre fait découvrir à Conor trois histoires qui vont l'aider à comprendre et à affronter l'épreuve réelle qu'il endure chaque joue : la maladie de sa mère. Avec une sensibilité de tous les instants, Patrick Ness et Siobhan Dowd tentent d'expliquer la souffrance intérieure de Conor en se mettant à la place d'un petit garçon de 13 ans qui n'est, naturellement, pas armé à faire face à ce genre de malheur.

Si on trouve peu de personnages dans cette fable triste, c'est pour mieux les cerner et en restituer l'authenticité. Conor, sa mère et sa grand-mère. On trouvera bien une institutrice ou une meilleure amie, mais c'est ce trio, sans compter le monstre-arbre qui semble poursuivre Conor, qui compte au final. Tout la beauté du récit réside dans son refus de faire dans le tire-larmes facile et l'émotionnel bon marché. Par les histoires riches qui y sont racontées, à la fois compréhensibles par des enfants et, d'une autre façon, par les adultes, Patrick Ness fait mûrir Conor, fait comprendre à son jeune lectorat ce qui se joue de bien plus grave ici que la confrontation à un monstre bavard. Evidemment, Quelques minutes après minuit parle de la maladie, de la mort mais surtout il parle de la vie. De la façon de surmonter les épreuves lorsque l'on est encore un enfant, de la façon de savoir regarder la vérité en face et de l'accepter pour pouvoir avancer, pour pouvoir grandir sans regretter.

Patrick Ness déroule une écriture simple mais élégante qui trouve toute sa force dans l'évocation de certaines scènes. Conor au milieu d'une salle à manger ravagée, par exemple. En intriquant le fantastique et la réalité, l'auteur mélange poésie et tristesse. Le fantastique ne serait-il pas en fait un prétexte à cette histoire finalement tragiquement banale ? Peut-être bien mais elle lui donne un cachet unique et surtout, cela permet de ne pas sombrer. Reste alors la finesse de la relation du trio mère-Conor-grand-mère, brillamment conçu de la première à la dernière page, émouvant comme pas possible et, finalement, inoubliable. Quelques minutes après minuit n'est pas uniquement le drame d'un jeune garçon, mais bien de toute une famille. Il parle de sujets très actuels ' parents divorcés, harcèlement à l'école, barrière générationnelle ' avec une malice sans cesse renouvelée. Ajoutez-y de superbes illustrations en noirs et blancs collant parfaitement à l'ambiance de l'histoire et vous obtenez un grand texte, tout simplement.

Récit aux multiples facettes et à la double lecture évidente, Quelques minutes après minuit conjugue le talent de Patrick Ness et Siobhan Dowd pour rendre honneur à cette dernière de la plus émouvante des façons.
Un classique en devenir.
Just A Word


Infinités
Infinités
par Vandana Singh
Edition : Broché
Prix : EUR 20,90

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Inde d'aujourd'hui et de demain, 8 juin 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Infinités (Broché)
Comment expliquer aux personnes qui, usuellement, refusent de lire de la science-fiction, de la fantasy ou du fantastique car trop extravagants pour eux, pas assez sérieux soit-disant, qu’on y trouve pourtant l’essence même de la chose littéraire ?
L’une des pistes pour cela serait de proposer des livres de genre dans des collections dites blanches et, donc respectables (CQFD). De nombreux exemples sont à disposition, de La Route de Cormac MacCarthy à 1984 de George Orwell en passant par Alice au pays des Merveilles de Lewis Carroll.
Une autre approche serait de faire découvrir à ce large échantillon de personnes des textes ayant une approche transgenres du problème et qui, par leur savant mélange entre sujets du réel et éléments fantasmés, pourraient peut-être faire plus facilement comprendre la substance même de ces genres malheureusement encore mal considérés en France.
Depuis quelques temps, un certain nombre d’auteurs correspondent à cette description. On citera par exemple le formidable Ken Liu et sa Ménagerie de Papier ou…justement le dernier recueil de nouvelles publié dans la prestigieuse collection Lunes d’encre chez Denoël : Infinités. Les dix textes rassemblés ici (et un court essai) sont écrits par une auteure encore inconnue sous nos latitudes, l’indienne Vandana Singh. Résidant actuellement dans le Massachusetts mais ayant grandi à New Delhi, elle se penche avec un regard plein d’humanisme sur son pays d’origine ainsi que sur les différents genres dits de l’imaginaire. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que Gilles Dumay nous offre des écrits autour de l’Inde, puisque deux ouvrages de Ian McDonald se situant dans une Inde du futur avaient été publié quelques années plus tôt (à savoir Le Fleuve des Dieux et La petite déesse). Encore une fois épaulé par l’excellent Aurélien Police pour la couverture (sacré claque) et par le non moins excellent Jean-Daniel Brèque à la traduction, Infinités rassemble un peu le meilleur des deux mondes.

Difficile véritablement de dire si ce recueil plaira aux fans purs et durs de SF ou de fantasy…car malgré le fait que certains textes adoptent les oripeaux du genre pour parler au lecteur, Vandana Singh replace quelque chose d’essentiel au centre de ses écrits : l’homme. Ou même plutôt, la femme. Infinités présente une sélection d’excellents textes (on n’est globalement pas déçu par la teneur des histoires, jonglant entre trois genres principaux : Science-fiction, Fantasy et Fantastique) mais opère avant tout une radiographie de la société indienne. A ce titre, le recueil nous parle des femmes indiennes. Si certaines nouvelles appuient davantage la chose que d’autres, Vandana Singh semble déterminer à décrire puis critiquer sans vergogne le rôle de la femme en Inde. Et cela dès la première nouvelle, Faim, où l’on assiste bien à un décès curieux bercé par les bras de la SF et du fantastique, mais où, avant tout, on vit au rythme de Divya, la « maîtresse » de maison. Plus évident encore, cette thématique réapparaît dans la poétique histoire de La Femme qui se croyait planète, récit mi-horrifique mi-surréaliste d’une épouse qui se pense devenir un monde à elle-seule, au grand dam de son mari. Soif, L’épouse, Le Tétraèdre…tous ces textes nous ramènent en réalité à l’oppression et aux multiples injustices vécues par les femmes indiennes. Vandana Singh expose avec brio la pression sociale qui s’exercent sur ces dernières ainsi que leurs destins au mieux mélancoliques, comme dans L’épouse, au pire franchement pathétiques comme pour l’héroïne de La Soif.

Cette question sociétale en amène forcément à une seconde, plus vaste, plus importante encore : celle des castes. Régissant la société Indienne, celles-ci cloisonnent les individus, les histoires d’amour et plus généralement les ethnies. Cette notion s’avère d’ailleurs centrale dans ce qui restera la plus brillante nouvelle du recueil, la fameuse Infinités. Vandana Singh y délaisse un tantinet son plaidoyer féministe pour se pencher sur les guerres de religions entre musulmans et hindous, reflet déformé et brutal des barrières invisibles qui se dressent entre les différentes strates de la société indienne. Poignant par son humanisme forcené et sa justesse, tout en intégrant un thème science-fictif cher à l’auteure – les mondes parallèles – Infinités s’impose comme l’un des meilleurs exemples de cette synthèse entre littérature blanche et de genre. On pourrait également revenir à Faim qui met en évidence les multiples plafonds de verre entre les groupes sociétaux en Inde ou Le Tétraèdre. Ce dernier s’avèrant en réalité une sorte de synthèse des grandes thématiques humanistes de Vandana.

On y fait la rencontre d’une jeune femme du nom de Maya vivant à New Delhi (une ville auquel Vandana Singh rend également honneur dans la seconde nouvelle, Delhi) et dont l’existence est bouleversée par l’apparition d’un immense tétraèdre en pleine rue. Outre l’hommage aux BDOs (aka Big Dump Objects) qui peuplent la SF traditionnelle, c’est l’occasion pour l’auteure indienne de dépeindre une figure féminine forte mais brimée par un mariage d’une immense tristesse ainsi qu’un manque de considération intellectuel flagrant. Ce n’est pas la première fois que Singh dénonce les mariages de convenance, mais c’est certainement l’une des plus brillantes itérations. La tradition, omniprésente dans la société indienne, explique beaucoup des événements dépeints dans les divers récits rassemblés ici. C’est aussi ce côté très traditionnel que critique l’auteure. Il ne faut cependant pas croire que Vandana ne fait que détruire son pays natal et sa culture, ce serait là une grave erreur.

Entre ces virulentes réflexions sociétales, on trouve un immense amour de l’Inde. Le meilleur exemple restant certainement Trois contes de la rivière du ciel rassemblant ici toute l’extravagance des contes indiens plaquée sur un arrière-plan science-fictif. De même, Delhi semble déclarer à plusieurs reprises l’affection particulière qui unit l’écrivaine à la ville qui l’a vu naître. Il ne faut d’ailleurs pas oublier que l’un des plus grands atouts de ce recueil, c’est le charme asiatique apporté par son cadre si particulier, par ses mots et ses expressions pleins de poésie. Infinités ne serait pas aussi savoureux sans cet exotisme employé à bon escient.

Il faut également se pencher sur un autre aspect de l’ouvrage. Bourré d’humanisme de la première à la dernière page et aussi plein soit-il de sujets actuels et universels, Infinités n’en reste pas moins un excellent recueil de genres. Vandana Singh ne parfume pas ses nouvelles avec de la SF ou du fantastique, elle les hybride, les fait coucher ensemble pour donner de magnifiques enfants. Les Lois de la conservation et son exploration fantasmée de Mars ainsi que d’univers parallèles, Delhi et sa trame temporelle entrelacée, Soif et ses serpents inquiétants…chacun des récits profite d’une solide intrigue qui n’a aucunement à rougir par rapport à d’autres auteurs plus spécialisés dans le domaine. Vandana Singh arrive cependant à atteindre quelque chose que beaucoup peinent à faire : équilibrer les deux aspects. On en revient alors au début de cette critique pour dire que, oui, Infinités ouvrent des perspectives de lectures réjouissantes quelque soit ce que vous y cherchez. Même si l’auteure elle-même en parle avec bien plus de talent dans le manifeste spéculatif qui accompagne les dix nouvelles, Infinités se fait porte-étendard des genres de l’imaginaire, redonnant toute son importance au pouvoir de l'imagination, ignorant règles et limites avec talent.

En travaillant avec force et imagination sur des thématiques universelles, Vandana Singh offre des textes franchement réjouissants et bourrés d’intelligence. Dix nouvelles qui raviront ceux qui n’aiment pas les barrières mais qui rêvent d’univers entremêlés, dix nouvelles pour ceux qui voudraient se prendre pour une planète ou visiter l’Inde d’aujourd’hui et de demain.
Just A Word


Batman : Des cris dans la nuit
Batman : Des cris dans la nuit
par Archie Goodwin
Edition : Album
Prix : EUR 14,00

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Enfance bafouée, 21 mai 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Batman : Des cris dans la nuit (Album)
Outre les séries régulières de l'homme chauve-souris, Urban Comics a eu la bonne idée de nous ressortir un certain nombre de one-shots et autres graphic novels autour du justicier de Gotham City. C'est ainsi que Des Cris dans la Nuit arrive sur les étalages. Album relativement court (96 pages), il se concentre sur une enquête du Batman à propos d'un tueur en série qui cible les pédophiles et autres tortionnaires d'enfants. Dessiné de main de maître par Scott Hampton sous la forme d'une plongée impressionniste d'une noirceur étonnante dans un Gotham tout aussi noir, Des Cris dans la Nuit bénéficie d'un scénario torturé à souhait tout droit sorti de l'esprit d'Archie Goodwin (Legends of the Dark Knight, Star Wars...). Prenez une grande inspiration.

Avec ce récit très noir, dans son propos comme dans son style graphique, l'homme chauve-souris est confronté à l'une de ses obsessions : la violence faites aux enfants. Lui-même produit d'un terrible crime qui a vu la disparition de ses parents sous ses yeux, le Batman se retrouve devant une sorte de miroir lorsqu'il doit débusquer un tueur prompt à rétablir la justice avec encore davantage de zèle que lui-même. Le ton adopté par Achie Goodwin, très mature et très dur, permet aussi de revenir sur l'une des caractéristiques les plus troublantes du justicier : sa supposée folie mentale. A l'instar d'un Asile D'Arkham (avec lequel il partage une certaine parenté graphique), Des Cris dans La Nuit tisse un parallèle sournois entre Batman et le criminel qu'il poursuit. A tel point que la voix-off reste longtemps un mystère pour le lecteur qui peut légitimement se demander qui s'adresse à lui réellement. Même s'il ne va pas aussi loin que l'oeuvre de Grant Morrison et Dave McKean, Des Cris dans la Nuit emprunte une autre direction en parlant de la destruction de l'enfance.

Pour ce propos plutôt difficile, le récit mélange les horreurs d'une guerre supposée et celles, plus proches encore, de la vie urbaine quotidienne. Son aspect fantastique ne peut masquer le véritable cœur de cette histoire glaciale. Même si Batman est déjà réputé pour sa noirceur, Des Cris dans la Nuit peut aisément se placer en haut du panier en la matière. Véritable cri d'indignation et appel à la conscience de tout un chacun, le récit traîne une aura de désespoir franc et insidieux en lui. Gordon et Batman ne servent qu'à mettre en évidence l'un des maux les plus tabous et les plus pernicieux de notre société moderne. Du coup, difficile de considérer le serial-killer comme un véritable méchant lambda de l'univers DC habituel. Le titre prendra finalement tout son sens en fin d'ouvrage, avec ces cris d'enfants qui n'en finissent pas et que notre justicier devra supporter chaque nuit, perdu à jamais dans le noir.

De par sa noirceur ainsi que son propos intelligent traité et infiltré dans l'univers de Batman, Des Cris dans la Nuit s'avère un intéressant récit qu'on attendait pas forcément mais qui trouve tout son sens sous la plume d'Archie Goodwin et grâce au magnifique dessin impressionniste de Scott Hampton.
Un Batman atypique mais salutaire.
Just A Word


Les sentiers des astres, Tome 2 : Shakti
Les sentiers des astres, Tome 2 : Shakti
par Stefan Platteau
Edition : Relié
Prix : EUR 23,00

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 L'Ourse et la Courtisane, 16 mai 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Les sentiers des astres, Tome 2 : Shakti (Relié)
Révélé il y a déjà deux ans de cela par Manesh, premier volume de la saga du Sentier des astres, et couronné par le prix Imaginales l’année suivante, le belge Stefan Platteau avait en outre trouvé le temps de sortir une novella intitulée Dévoreur s’inscrivant dans le même univers. Attendu de pied ferme par nombre de fans de fantasy, la suite de Manesh pose enfin le pied sur la terre ferme. Comme son illustre aîné, ce nouvel opus écope d’un titre laconique mais révélateur : Shakti. Nous avions en effet laissé l’expédition remontant le Framar dans une bien mauvaise posture, encerclée par leurs ennemis et des dieux pour le moins effrayants, les Nendous. Parmi les survivants de cette folle aventure se trouve le désormais fameux barde Fintan Calathynn ainsi que la mystérieuse Courtisane…Shakti ! Stefan Platteau nous offre pour le coup un volet plus féminin mais pas moins mordant comme le prouve le début de cette nouvelle épopée.

On croit pendant un temps que le nom de ce second volet ainsi que la description des Moutons Electriques en quatrième de couverture ne soient que de fausses pistes. En effet, pendant un bon tiers du roman, la Courtisane n’est pas particulièrement mise en avant. Stefan s’attache d’abord (et fort bien lui en prend) à faire avancer la quête de son expédition vers le Roi-Diseur. De façon délicieuse, le récit lorgne davantage sur une certaine terreur sourde avec les ennemis surnaturels (ou non) qui poursuivent nos héros. On retrouve instantanément ses marques (d’autant plus que l’auteur a la très bonne idée de nous remettre en mémoire qui est qui au tout début) dans un univers de fantasy qui aime à se jouer des légendes exotiques. Les Astres, les Nendous et autres Solaires se mêlent toujours de l’univers des mortels (ou serait-ce l’inverse ?) créant un climat particulièrement intéressant pour cette première partie, à mi-chemin entre le récit mythique et le fantastique.

Même si l’on retrouve quelques excès de zèle niveau style dans le début de ce nouvel arc, Stefan Platteau arrive finalement à équilibrer sa verve et la richesse lexicale qu’il sollicite. Cette tournure très riche, très foisonnante reprend le grand point fort du précédent volume, à savoir un vocabulaire archaïque qui aime chatouiller l’argot et l’emploie avec une authenticité de plus en plus assurée au fil des pages. Forcément, comme dans les autres œuvres du belge, les allergiques à ce style en seront pour leur frais, ceci malgré l’évident maturation de l’écrivain sur ce plan. La poésie souvent mélancolique et le patois fantasy de Shakti transportent définitivement le lecteur dans l’univers singulier concocté par Stefan Platteau. On y retrouve également toute cette folle imagination qui mixe les influences mythologiques et sait les réutiliser avec une habilité parfois véritablement bluffante.

Plus encore que Fintan, Stefan s’avère le vrai barde de l’histoire. Shakti donne peut-être tout d’abord dans la fureur guerrière mais revient finalement au système de poupées russes de Manesh. C’est ici que la Courtisane devient centrale dans le récit. Plus encore que pour le précédent, l’auteur enchâsse les mythes, dissimule des histoires dans les histoires et s’amuse avec les légendes décidément innombrables de son univers. Un univers toujours aussi diablement fascinant qui ajoute une forte consonance Indienne/Inuit lors de la plongée vers le passé de Shakti. Le lecteur attentif trouvera ici plus que des créatures fabuleuses ou une histoire d’amour flirtant dangereusement avec le grotesque parfois. Il y trouvera une fibre écologiste délicate qui magnifie la nature et les bêtes. Le moindre renard, le moindre arbre devient un acteur, une divinité qu’il faut respecter. Le saccage, la profanation de la Nature deviennent péchés, deviennent malédictions. Stefan Platteau joue de malice pour explorer les drames personnels de Shakti, convoque le respect des traditions et de la terre pour mieux faire ressortir les conséquences de l’influence néfaste de l’homme « moderne » que représente Meijo, doux charmeur qui se moque bien des ancêtres et des seigneurs de la forêt.

Jonglant avec ses créatures surnaturelles, Stefan n’en oublie pas pour autant ses personnages et, si Shakti se taille (naturellement) la part du lion (ou de l’Ourse), Fintan et les autres connaissent eux aussi leur moment de gloire. De vieilles connaissances refont également surface et emmènent nos héros dans une cité qui n’est pas sans rappeler la demeure des Elfes de Galadriel, les toiles d’araignées en plus, les vêtements en moins. Cette fantasy bouffée par la mythologie apporte son lot de scènes franchement grandioses qu’on ne dévoilera volontairement pas pour vous en laisser la primeur. On regrette que notre Bâtard, Manesh, devienne un peu trop secondaire (certainement du fait de la place démesurée qu’il occupait précédemment) mais le récit de la Courtisane comble aisément ce vide. Dire que ce maudit scribouillard nous laisse une nouvelle fois en plan à l’issue de ce second tome sur les deux versants de son aventure mériterait certainement une correction en bon et due forme !

Nouvel acte réussi pour Shakti qui gagne en maturité dans son style et dans la richesse de son univers décidément passionnant. Stefan Platteau aura cependant fort à faire dans les prochains mois pour maintenir le cap de sa gabarre et continuer à empiler les mythes et légendes avec autant d’adresse. Une chose est sûre, nous serons là pour le mettre à l’épreuve !
Just A Word


Citoyens clandestins
Citoyens clandestins
par DOA
Edition : Poche
Prix : EUR 8,70

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Oeil de Lynx, 12 mai 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Citoyens clandestins (Poche)
Après deux romans remarqués dans le milieu, Les Fous d’Avril et Lignes de Sang, DOA (acronyme pour Dead on Arrival) se lance dans son roman le plus ambitieux et le plus conséquent. Sous le titre énigmatique et intriguant de Citoyens Clandestins ainsi que du masque à gaz de la couverture se cache un récit de plus de 700 pages (!!) qui joue à cache-cache entre l’Histoire avec un grand H et la petite, celle de personnages fictifs qui se débattent dans un imbroglio d’espionnage sans concession. Le cadre ? Les évènements du 11 Septembre, avant, et surtout après, dans une France entre les quartiers chics de Paris et des banlieues gangrénées par l’islamisme.

Ancien parachutiste de marine, DOA se met en tête de nous raconter une intrigue policière qui tient autant du thriller d’espionnage que de la peinture socio-politique. Nous voici plongés aux côtés de plusieurs personnages qu’on ne citera évidemment pas tous (un index bienvenu en fin d’ouvrage nous aide à nous y retrouver). Karim tout d’abord, agent infiltré dans le quartier où la mosquée Poincaré dominée par des islamistes recrute à tour de bras. Amel ensuite, apprentie-journaliste ambitieuse mais naïve. Jean-Loup Servier également, financier propre sur lui qui se retrouve embarqué dans une affaire qui ne le concerne en rien et…Lynx.

Commençons là notre critique de Citoyens Clandestins. Lynx ouvre le roman dans une scène d’assassinat bluffante. Non seulement parce que DOA met immédiatement sa plume claire et talentueuse au service de son action, mais également par son authenticité. On se rend immédiatement compte que le bonhomme connaît son affaire et, du coup, tout devient rapidement passionnant même pour le plus néophyte des lecteurs. Citoyens Clandestins affine ensuite cet atout majeur. Tout est crédible, tout est diablement crédible. Non seulement le cadre posé, les personnages et les tenants de l’intrigue mais aussi et surtout les saillies politiques et sociales. Non, Citoyens Clandestins n’est pas un livre de droite…ni de gauche. C’est un livre qui ausculte, dissèque avec patience et dissémine sa pensée sur deux plans : ses dialogues souvent acides et les actions de ses personnages, notamment ce fameux et délicieux Lynx, véritable (anti) héros du roman.

Citoyens Clandestins ébauche avec une épatante lucidité un état des lieux autour de la date clé du 11 Septembre. DOA n’hésite pas à pointer du doigt cet espèce d’angélisme agaçant et délétère autour de l’Islam sans ménager son lecteur, en fustigeant tantôt le comportement hypocrite de l’état, tantôt l’instrumentalisation des service secrets (français notamment). Mais à chaque fois qu’il aborde un point de vue politique, il le contrebalance, il le nuance. Comme avec ce vieil homme musulman qui vit dans une banlieue bouffée par un Islam qu’il ne reconnaît plus, qui le dégoute. Ou bien lorsque Lynx récite le Coran à un fanatique en le contredisant joyeusement point par point. Citoyens Clandestins refuse tout net les clichés, toutes les notions de politiquement correct ou d’extrémismes. Il dit avec froideur ce qui est. En cela, il terrifie.

Il terrifie d’autant plus profondément qu’il expose par le menu le monumental bordel que représente les services secrets français (il faut du temps pour cerner qui est qui et qui fait quoi !) sans parler des magouilles politiques et de la politique internationale. On en vient même à se demander où sont les gentils là-dedans, à part Amel, personnage incongru par sa banalité qui semble constamment dépassée par le monde caché qu’elle découvre. Un monde où évolue Lynx, encore. Lynx est le nom de code d’un agent des services secrets français qui fait le sale boulot avec une efficacité effroyable. Ses scènes de tortures sont souvent des sommets d’inhumanité mais montrent avec cynisme que Lynx, aussi monstrueux puisse-t-il paraître pendant longtemps, est en fait le plus sensé des dingues que l’on rencontre entre les fous d’Allah et les militaires de tous poils. Cette constatation achève de donner à Citoyens Clandestins cet arrière-goût ferreux dans la bouche qui ne nous lâche pas.

DOA accuse aussi la France, met en évidence les sales petits secrets d’états…fictifs si l’on veut. On se doute bien que l’écrivain n’est pas si loin de la vérité. Comme toujours, il nuance et ébauche avec ce passé un autre personnage fascinant, à savoir Karim, fils de Harki. Au lieu de se limiter à en faire une victime, DOA en fait un combattant, un homme qui tente d’exister au-delà de ses racines. Un peu à l’instar d’une Amel qui a bien du mal à se faire accepter pour autre chose qu’une simple « arabe ». En somme, ces personnages passionnants constituent le ciment d’une intrigue franchement addictive. Tout est tellement bien écrit, bien pensé et bien agencé, avec un ton tellement franc et indépendant que les 700 pages du roman s’avale à une vitesse surprenante. Citoyens Clandestins est l’illustration même du récit qui aurait pu être une simple enquête sur le terrorisme mais qui explose son cadre pour lui donner de la profondeur. C’est cela qui fait toute la différence, la capacité insolente du français à jouer avec l’Histoire, le versant social et la crasse politique tout en menant de front une enquête au rythme palpitant.

Citoyens Clandestins ne doit pas vous effrayer malgré ses allures de pavé. L’habilité stylistique de DOA, sa clarté narrative et ses personnages marquants vous font totalement oublier son nombre de pages. Mieux encore, il creuse son sujet, en tire le meilleur et constate froidement l’échec d’un système tout entier. Près de 9 ans après sa publication, le roman n’en a encore que davantage de force.
A dévorer.
Just A Word


Nom d'un chien
Nom d'un chien
par André Alexis
Edition : Broché
Prix : EUR 16,00

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Quinze chiens, 9 mai 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Nom d'un chien (Broché)
Auteur de pas moins de 9 romans outre-Atlantique, le canadien André Alexis arrive enfin dans l’Hexagone grâce à la collection Y de Denoël, celle-là même qui nous avait offert le fabuleux Le Puits d’Ivan Repila. Ce livre relativement court (250 pages environ) part d’un postulat des plus excitants. Imaginez que deux Dieux de l’Olympe, Hermès et Apollon pour ne pas les citer, se prennent une cuite de trop et se lancent dans un pari incongru : donner à quinze chiens une intelligence humaine et voir s’ils finiraient aussi malheureux que les dits humains. Pour se faire, ils s'en vont discrètement chercher les animaux dans une clinique vétérinaire de Toronto pendant la nuit. Et d’un coup, d’un seul, les bêtes deviennent conscientes. Comment vont-elles réagir ? Au-delà de ce postulat à mi-chemin entre la philosophie et l’humour, Nom d’un chien (traduction imbécile du titre original, Fifteen Dogs) aborde un tas de questions existentielles tout en ébauchant de vrais et beaux personnages…canins ! Lauréat de deux prestigieux prix canadiens, le roman a toutes les cartes en main pour séduire.

En effet, André Alexis marie avec un bonheur égal l’humour d’une situation aussi…surréaliste, à de vrais morceaux dramatiques et même, philosophiques. Nom d’un chien peut très bien se lire comme un divertissement où l’auteur s’amuse (avec le lecteur) à s’imaginer dans les détails à quoi pourrait ressembler la vie des chiens une fois ceux-ci dotés d’une intelligence semblable à la nôtre. Seulement voilà, le roman s’avère bien plus que cela dans les faits. Le canadien ne se contente absolument pas d’effleurer son sujet mais lui donne au contraire un sens lorgnant à la fois vers Orwell et vers Simak. Plusieurs grandes questions hantent les pages du livre et viennent finalement titiller l’esprit du lecteur attentif.

A commencer par le problème principal de la conscience de soi. Maintenant pleinement conscient d’eux-mêmes, de leurs possibilités et de leur temporalité, les chiens se retrouvent bouleverser. Comment passer d’une existence instinctive à celle d’un être doué de moral, conscient de surcroît de sa propre mortalité ? Voilà le grand dilemme que pose sur la table Nom d’un chien et qui s’illustrera par maintes astuces de l’auteur. Sous cette question s’en terre forcément une autre : l’homme peut-il être véritablement heureux ? Bien que Nom d’un chien soit centré sur une meute (et rapidement sur quelques canidés bien précis tels que Majnoun, Prince, Benjy ou encore Atticus), il parle évidemment de nous, pauvres humains condamnés à la conscience.

Du coup, le gentillet et inoffensif pari initial prend une autre envergure. C’est bien l’humanité que choisit de disséquer André Alexis sur un ton faussement badin et qui mettra rapidement en ébullition notre sens critique. En brassant un nombre de thèmes relativement impressionnant, de la sexualité à la religion en passant par le pouvoir lui-même, l’auteur canadien se moque tantôt de cette complexité avant de s’attarder sur les multiples dimensions psychiques, sociales et même physiques qui l’accompagne. L’approche souvent candide et basique des chiens a quelque chose de révélateur dans le fond et permet de jeter une lumière pas forcément glorieuse sur l’homme. D’autre part, cette métaphore ouvre une nouvelle direction pour le récit, notamment la place de l’homme parmi les autres animaux qui l’entoure. Si les résidents de l’Olympe sont des dieux pour les hommes mortels, n’en va-t-il pas de même pour l’animal et l’homme ? En acquérant une intelligence humaine, le chien devient en quelque sorte son propre dieu…et se rend compte que la divinité est loin d’être aussi idéale qu'il l'imaginait.

Les nombreuses pistes lancées par le roman se fondent également toutes dans une sorte de critique acerbe de l’évolution sociétale. Désormais intelligents et capables de parler, d’inventer, de composer, la meute se scinde en deux : les progressistes et les conservateurs. Sans poser de véritable jugement de valeur, André Alexis a la (très) bonne idée de tenter de comprendre les deux partis en présence. Sous un emballage inoffensif, Nom d’un chien cache un vrai cœur politique où l’écrivain semble à la fois constater l’échec du progrès face à la bestialité tout en mettant en exergue qu’un simple individu peut trouver le bonheur par la recherche de la connaissance, de la beauté…une sorte de poésie immortelle en somme. Parfois très dur (dans certains destins tragiques ou certains passages véritablement brutaux), Nom d’un chien n’est pas sans rappeler le trop méconnu Plague Dogs. Il n’en adopte certes pas la noirceur absolue mais constate, à sa façon, que l’humanité est loin d’être la belle chose que l'on imagine communément.

Bien plus qu’un simple roman de divertissement, Nom d’un chien foisonne de bonnes idées tout en n’assommant jamais le lecteur. Il préfère passer ses questionnements avec douceur et malice pour arriver à un résultat simplement épatant. André Alexis nous raconte à la fois aujourd'hui, les hommes et demain, les chiens.
Just A Word
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Feuillets de cuivre
Feuillets de cuivre
par Fabien Clavel
Edition : Relié
Prix : EUR 20,00

4.0 étoiles sur 5 Paris cuivré, 5 mai 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Feuillets de cuivre (Relié)
Désormais bien installé dans le rayon jeunesse et le rayon adulte, le français Fabien Clavel ne se présente plus. Après son Évangile Cannibale qui inaugurait sa collaboration avec les éditions ActuSF en 2014, il publie à nouveau chez eux un roman ambitieux : Feuillets de Cuivre. C'est aussi l'occasion pour ActuSF d'offrir un superbe ouvrage en couverture rigide qui sera du plus bel effet sur votre étagère. Passée cette considération purement matérielle (mais qui ravira les amateurs de beaux livres), Feuillets de Cuivre s'avère un récit plein de surprises. En effet, Fabien Clavel ne construit pas un roman mais tout autre chose. Explications.

Bien décidé à surprendre son monde, l'écrivain livre ce que l'on appelle un fix-up de nouvelles. Qu'est-ce que cela me direz-vous ?
Il s'agit d'un ensemble de nouvelles s'inscrivant dans le même univers, à savoir un Paris steampunk de la fin XIXème siècle début XXième. et qui se centre sur le même personnage, le bougonnant inspecteur Ragon. Comme vous le devinez à l'évocation de ce rang, l'ouvrage adopte également l'angle policier pour ses récits successifs et cela dans un but bien précis sur lequel nous reviendrons plus tard. Clavel nous convie donc à de multiples enquêtes au cœur d'un Paris uchronique où la magie, l'éther, les hélices et autres démons existent pour de vrai. Tout un programme qui court cependant un risque majeur pour une telle entreprise : la répétitivité. En effet, voir résoudre à chaque nouvelle une enquête différente peut certes passionner un temps...mais la chose finira inévitablement par lasser par ses mécanismes redondants. Encore une fois, le français pioche des idées de-ci de-là qui lui permettent de contourner l'obstacle.

Entrons maintenant au cœur du sujet.
Si Feuillets de cuivre parle enquêtes, cadavres, complots et assassins, il tente constamment de magnifier son cadre et de jouer avec les références de l'auteur...et du lecteur. En bon érudit qui ne se repose pas simplement sur son talent de conteur, Fabien distille lentement un parfum uchronique à son Paris de fin de siècle. Par petites touches, il tord l'Histoire avec un grand H pour lui faire emprunter des voies de garages inexplorées jusque là. On trouve des inventions purement steampunk ( dont un hélicoptère !) mais également un certain nombre de personnages historiques revus et corrigés croisant notre inspecteur Ragon soit physiquement soit par ouï-dire. Maupassant, Van Gogh, Goncourt ou encore Jules Vernes, Feuillets de Cuivre cite sans jamais plagier, rend hommage sans jamais lasser. Avec une subtilité salutaire, Clavel jongle entre l'histoire et ses (multiples) divergences, teste la culture de son lectorat et les amuse dans le même temps. Ces nombreuses références réalistes ancrent les nouvelles dans un univers plus tangible et permettent de conserver la crédibilité nécessaire à ce genre d'entreprise.

Mais ce n'est pas tout. Outre une ambiance savoureuse à mi-chemin entre le polar victorien et le fantastique débridé, Feuillets de Cuivre joue avec le média lui-même. Revenons alors au choix du fix-up de nouvelles qui aurait très pu n'être qu'une facilité d'écriture. Sachez qu'il n'en est rien. Fabien Clavel pousse sa logique de fusion uchronique jusqu'à faire entrer en collision deux supports que tout semble séparer mais qui ont, en fait, bien des choses en commun : la série télévisuelle et le feuilleton du XIXème siècle. D'une façon délicieusement roublarde, Clavel arrive à ébaucher une oeuvre qui rappelle furieusement le principe d'une série policière moderne (un épisode = un mystère) tout en poussant la logique jusqu'au bout en donnant une Némésis au héros ( les épisodes se voient reliés par un fil rouge offrant un vrai challenge au protagoniste de l'intrigue) tout en ménageant son lot de cliffhangers, de personnages secondaires attachants et de morts brutales. Tout les ingrédients d'une série de télé moderne sont là...et Clavel, de par le décor de son histoire, nous rappelle que le principe du feuilleton remonte au XIXème siècle ! L'évocation de Sherlock Holmes n'est pas du tout anodine et l'on peut alors relire Feuillets de Cuivre avec une tout autre grille de lecture. Mieux encore, il met en exergue la filiation qui unit les deux médias. Sans se livrer à une démonstration magistrale, mais en disséminant des indices... le lecteur devient en somme une sorte de détective à son tour. Et la boucle est bouclée. On s'amusera ainsi à retrouver les nombreux parallèles et hommages éparpillés dans le récit.

Reste alors à parler de la dernière réussite de Clavel : celle de mêler sa bibliomanie à son récit. Ragon n'est pas un inspecteur comme les autres puisqu'il résout les crimes en se plongeant dans les livres, même les plus inattendus. Dans Feuillets de Cuivre, il y a un amour manifeste de la littérature. Mais mieux encore : de TOUTE la littérature. Clavel nous parle de tous les genres, Ragon ne se limitant jamais ou presque, dévorant de façon vorace tous les écrits lui tombant sous la patte. Du coup, chaque nouvelle de l'ouvrage transpire d'une passion contagieuse pour l'écriture, tant et si bien qu'on a envie de se plonger dans du Jules Vernes dès l'histoire terminée. Fabien Clavel pousse le vice jusqu'à radicalement changer le registre de son histoire, lui faisant délaisser le policier pur pour plonger tête la première dans un fantastique aussi inattendu qu'original. C'est à ce moment-là, plus encore que par la première apparition de l'Anagnoste, que l'écueil de la répétitivité se désagrège. L'auteur arrive à surprendre et brise les cases. Encore.

Excellente expérience de lecture, Feuillets de Cuivre n'est pas qu'un simple fix-up d'enquêtes policières mené par un inspecteur attachant et atypique. Authentique réflexion sur sa matière première, le feuilleton, et sur son genre nourricier, le steampunk, l'ouvrage s'extirpe du pur divertissement pour apporter quelque chose de plus aux amoureux des lettres : de la passion. Dès lors, constater que le livre de Fabien Clavel s'avère passionnant n'étonnera personne.
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