undrgrnd Cliquez ici Livres de l'été nav-sa-clothing-shoes nav-sa-clothing-shoes Cloud Drive Photos cliquez_ici nav_WSHT16 Cliquez ici Acheter Fire Achetez Kindle Paperwhite cliquez_ici Jeux Vidéo soldes montres soldes bijoux
Profil de Skin-deep, le déclassé > Commentaires

Fiche d'identité

Contenu rédigé par Skin-deep, le ...
Classement des meilleurs critiques: 415
Votes utiles : 1209

Chez vous : découvrez nos services personnalisés en pages d'aide !

Commentaires écrits par
Skin-deep, le déclassé "Skin-deep" (France)
(TOP 500 COMMENTATEURS)   

Afficher :  
Page : 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11-16
pixel
La figurante: Traduit de l'hébreu par Jean-Luc Allouche
La figurante: Traduit de l'hébreu par Jean-Luc Allouche
par Avraham B. Yehoshua
Edition : Broché
Prix : EUR 22,00

5.0 étoiles sur 5 Jérusalem ou Tel-Aviv?, 27 juillet 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : La figurante: Traduit de l'hébreu par Jean-Luc Allouche (Broché)
Une épitaphe merveilleuse: "Ci-gît un homme aimé de ses semblables et qui savait réjouir son prochain."
L'image d'une femme nue qui prend dans ses bras un enfant juif orthodoxe.
"Je n'ai aucun ennemi qui puisse se moquer de moi (...). Parce que, comme juge de paix, j'ai toujours préféré infliger des amendes plutôt que d'envoyer des justiciables en prison", déclare, "en riant à gorge déployée", un vieux juge à la retraite reconverti dans la figuration publicitaire.
L'amour bienveillant d'une sœur et de son frère pour leur mère, veuve depuis neuf mois, espérant pour elle un nouveau compagnon:
"Un compagnon?
- Rien n'est impossible, Noga, et même, tout est permis. Le décès de papa ne lui a rien ôté de sa vigueur et ne l'a pas vieillie. Et même, elle mériterait une récompense pour sa fidélité irréprochable au cours de ces longues années. Tu n'es pas d'accord avec moi?"
Et tant d'autres séquences décalées, de dialogues pétillants, émaillés de reparties aussi drôles que spirituelles! Le gène de la langue bien pendue et du comique verbal semble bel et bien caractériser l'ADN de la famille de Noga. Les gènes de l'amour, de l'empathie et de la générosité tout autant... Dans "La figurante", roman délicieux empli d'humanité, Avraham B. Yehoshua donne libre cours à une imagination infiniment souriante. Sans doute, après l'écriture d'un livre imposant et ambitieux - "Rétrospective", récit d'une rivalité masculine avivée par les blessures de l'Histoire israélienne -, l'écrivain a-t-il souhaité composer une oeuvre moins tendue, plus légère et plaisante, ouvrant grand les fenêtres à la fantaisie et à l'humour.
La mère de Noga a accepté de quitter l'appartement vétuste qu'elle habite à Jérusalem pour séjourner pendant trois mois dans une maison de retraite médicalisée à Tel-Aviv. Que va finalement décider la vieille femme au terme de cette expérience: retourner vivre dans son quartier hiérosolomytain ou rester dans la ville la plus libérale d'Israël? Pendant ce temps, Noga, harpiste de l'orchestre d'Arnhem aux Pas-Bas, garde l'appartement dans un quartier désormais habité par les familles juives orthodoxes et découvre bien vite que les enfants des voisins entrent chez elle par effraction pour pouvoir regarder clandestinement la télévision. Le roman semble d'abord prendre les atours facétieux d'une fable sur la tolérance. Avec, malicieusement infiltré dans les propos de l'ex-mari de Noga, un plaidoyer aussi inattendu que profond pour le "vivre ensemble": "Quand je m'étonnais que tes parents ne quittent pas ce quartier, tu prétendais, pas toujours en blaguant, que certains religieux bonifient et modèrent l'athéisme de leurs voisins. Dans ce cas, le contraire pourrait être tout aussi vrai: l'athéisme de ta mère tempère leur religiosité." A méditer... La tolérance n'est qu'un des multiples thèmes abordés à travers une intrigue très souple qui zigzague en roue libre d'un rebondissement à l'autre. Le livre en particulier touche durablement par la beauté des liens qui unissent les personnages: l'affection entre un frère et une sœur, le dévouement filial, l'amour inextinguible entre un homme et une femme divorcés. Parmi tous ces motifs psychologiques, le refus de la maternité est interrogé et peu à peu dévoilé avec plus d'insistance: la volonté de se consacrer entièrement à la musique serait-elle la seule raison pour laquelle Noga n'a pas voulu d'enfant? Entre Jérusalem, Arnhem et Kyoto, les fils secrets d'une histoire personnelle vont être renoués dans un roman qui célèbre d'une manière très ludique et sous toutes ses formes la mobilité. Êtres, objets, accessoires, "mobilis in mobili"! Tout circule de manière amusante et imprévisible: déménagements de Noga d'un lit à l'autre au cours d'une même nuit, vieux costume du père enfilé à tour de rôle par presque tous les personnages masculins, fouet acheté à un chamelier de Jérusalem qui passe de main en main jusqu'à celles d'un chef d'orchestre néerlandais (symbole d'une violence désamorcée, ce fouet ne servira jamais...). Noga elle-même ne vit-elle pas une forme de mobilité existentielle en passant d'un rôle de figurante à l'autre? La mobilité, murmure en douce ce roman plus profond qu'il n'y paraît, est ce qui permet une meilleure compréhension de soi et davantage de tolérance. Elle définit l'essence d'un imaginaire qui rêve la concorde entre les êtres. L'image d'une harpe blanche et d'une harpe noire, placées l'une à côté de l'autre et s'accordant parfaitement pour jouer "La Mer" de Debussy, en est le symbole magnifique. Alors, "Jérusalem de plus en plus noire" ou "Tel-Aviv la blanche"? La décision semblera incertaine jusqu'à la fin, préservant dans cette ode rieuse à la bienveillance l'espoir d'une impossible conciliation.


A travers le vaste monde
A travers le vaste monde
par Klaus Mann
Edition : Poche
Prix : EUR 8,65

5.0 étoiles sur 5 Les enfants terribles en voyage, 19 juillet 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : A travers le vaste monde (Poche)
A Chicago, en décembre 1927, les Günzel attendent sur le quai de la gare "les enfants Mann", qu'ils ne connaissent pas encore et s'impatientent de ne pas trouver: " "Mais où sont donc les enfants?" finirent-ils par demander, car ils avaient les mains pleines de pères Noël en chocolat avec des clochettes autour du cou. Quand deux grandes perches leur dirent bonjour, tout le monde éclata de rire. Les enfants Mann?" Les Gunzël se trouvèrent bien confus d'avoir organisé en leur honneur "un goûter d'enfants pour l'après-midi avec chocolat chaud, gâteaux et récompenses pour le jeu des gages." Ces deux grandes perches, Klaus - vingt-et-un ans - et Erika - vingt-deux ans -, enfants terribles de l'immense écrivain Thomas Mann - la seule mention du nom de leur père suffit à leur ouvrir toutes les portes! - ont fui l'Allemagne, leurs échecs théâtraux et déboires sentimentaux, pour accomplir dans la joie un long périple de six mois. Leur malice toute enfantine, leur esprit facétieux et leur insatiable curiosité furent ainsi promenés de New York à la Mandchourie, en passant par le Middle West, la Californie, Hawaï, Tokyo, Kyoto, Séoul, puis bringuebalés dans le transsibérien, Moscou, Varsovie, pour regagner enfin leur pays. Le récit de voyage "A travers le vaste monde", publié l'année suivante", connut un succès inespéré et fut même réédité. Quelle heureuse surprise pour les enfants Mann! Le ton si vif, si délicieusement enjoué du livre déborde d'une telle allégresse, d'une si communicative désinvolture que Stefan Zweig et Hugo von Hofmannsthal le saluèrent comme un des livres les plus joyeux et plaisants qui soient! Et c'est toujours un vrai petit bonheur de lecture! Délectable par sa légèreté et son insouciance estampillées "Années folles", le livre n'en reste pas moins un précieux document d'Histoire sur l'époque et continue d'étonner par l'acuité et la modernité du regard que portent les jeunes voyageurs sur les pays traversés.
Aux Etats-Unis, les motifs de fascination puis de révulsion s'accumulent: "Ce n'est que plus tard, quand vous vous serez promenés un certain temps, qu'il faudra évidemment vous mettre à contester les lacunes de la justice, le problème noir, la presse à sensation, la prohibition et le goût primaire des gens." Relisant ces quelques lignes, stupeur, effarement: est-ce que les choses ont vraiment changé près d'un siècle plus tard? Le long d'une bonne centaine de pages (soit plus de la moitié du livre), Erika et Klaus Mann brossent, d'une ville à l'autre - New York, Chicago, Boston, les petites villes du Kansas, San Francisco, Los Angeles, toutes brillamment saisies dans leur idiosyncrasie - un tableau complet du continent américain. Bien sûr, la ségrégation raciale les choque profondément. A Chicago, ce sont les abattoirs qui les révulsent: "Dans cet enfer qui fait d'un certain M. Swift un multimillionnaire, on tue certains jours cent mille bêtes. (les gens bouffent ça, et ils ont l'audace de croire que le niveau de leur culture atteint des sommets)". Le spectacle à Hollywood de la puissante industrie du cinéma - grand cirque capitaliste - les laisse pour le moins perplexes et critiques. La beauté radieuse des garçons qui nagent comme des poissons dans la mer les subjugue à Hawaï (merveilleuses pages 130 et 131), autant qu'au Japon, plus tard, les longues représentations théâtrales: "Nos spectacles sont destinés à la bourgeoisie, qui a de l'argent, et ils sont assez grossiers; celui-ci est destiné au peuple, et il est raffiné." Ainsi de part et d'autre du Pacifique, mille anecdotes, mille choses vues, décrites, ainsi qu'une fascinante galerie de portraits: des anonymes - un employé noir des wagons-lits américains, une prédicatrice évangélique, une femme de lettres errant de par le monde en quête d'un sujet - croqués en quelques lignes d'un trait virtuose, précis et concis, mais aussi un nombre impressionnant de célébrités, comme l'écrivain américain Upton Sinclair (très beau portrait). Le frère et la sœur tombent sous les charme de l'acteur comique allemand Emil Jannings qui les invite à dîner, alors qu'ils déplorent les orientations artistiques vulgaires du fondateur des studios Universal Pictures, Carl Laemmle. Les très précieuses notices biographiques en bas de page nous apprennent que le premier s'illustrera dans des films de propagande nazie, quand le second sauvera la vie de centaines de juifs. Amères ironies de l'Histoire... Pour l'heure, et encore pour si peu d'années, les enfants Mann jouissent d'une insouciance, d'une liberté et d'un art du voyage bohèmes, conscients qu'un jour tout cela finira par disparaître: "Les temps sont proches où le concept de "distance" sera aboli. On disposera d'avions-fusées et il semblera incompréhensible qu'en 1928 on ait pu faire des trajets comme Hambourg-New York ou New York-Californie. Ces gens qui déjeuneront probablement à Paris et prendront quelques heures plus tard le thé à Tokyo se retrouveront appauvris, privés d'aventures aussi mystérieuses que fantastiques. Et peu s'en faut que nous n'éprouvions déjà de la pitié pour eux. Reste à savoir quelles aventures inédites, et inimaginables aujourd'hui, attendent les générations de demain." Du monde disparu d'Erika et Klaus Mann, il reste cet adorable vestige: un amour de petit livre.


La Danseuse d'Izu
La Danseuse d'Izu
par Yasunari Kawabata
Edition : Poche
Prix : EUR 5,90

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Des fleurs d'intemporelle beauté, 8 juin 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : La Danseuse d'Izu (Poche)
Parmi les cinq nouvelles, composées à différentes périodes de la vie de Kawabata, du recueil "La Danseuse d'Izu", deux récits d'une beauté insigne subjuguent tant la sensibilité que les jours après la lecture s'écoulent avec un sentiment d'impuissance: comment rendre compte avec justesse d'une telle beauté, du raffinement des émotions et des sentiments qui traversent avec élégance ces deux nouvelles? "Elégie" est l'apostrophe qu'une femme adresse à un défunt, un homme éperdument aimé et qui l'a cependant abandonnée. L'amante, sans amertume, emplie de sagesse, forme sur la métempsychose des pensées empreintes d'un lyrisme majestueux. Sous quelle forme l'être aimé s'est-il réincarné? Illuminée par des réminiscences de textes bouddhiques et de grands livres religieux ou mystiques, l'âme méditative ne veut croire que les défunts gardent dans l'au-delà leur apparence humaine et espère de tout son cœur que l'être aimé revit sur terre dans la fleur d'un prunier. Des idées métaphysiques font songer aux correspondances baudelairiennes: la couleur, le parfum, condensent-ils l'essence d'un être? Aux thèmes de l'amour et de la mort se greffe l'étrangeté d'un motif surnaturel. La femme fut une enfant et une adolescente aux dons médiumniques prodigieux. Les dons de voyance se brisèrent le jour où elle sentit à distance le parfum de la nuit de noces de l'homme aimé. Kawabata suggère-t-il en filigrane que l'amour, que la douleur de l'amour, sont des forces plus puissantes que les pouvoirs les plus extraordinaires? L'élégie de l'amante éternelle est une splendeur:
" Après que je vous eus perdu, les fleurs et leurs couleurs, les oiseaux et leurs chants me sont devenus fades et vains. Le lien qui rattachait mon cœur au ciel, à la terre et à tous les êtres s'était brisé. La perte de mon amour m'affectait plus encore que la perte de mon amant.
Mais lisant un jour un chant élégiaque de réincarnation, j'en fus inspirée; je retrouvai le don d'aimer avec générosité vous, le ciel, la terre et toutes les choses.
Je dois à la tristesse des amours humaines, mon élégie!
Je vous ai tant aimé!"
D'une infinie et ravissante délicatesse, la nouvelle "La Lune dans l'eau est une autre splendeur. Kyoko a l'idée de confier à son époux grabataire un petit miroir de toilette, sur lequel se reflète le monde par-delà la fenêtre: "A la fin de sa vie, son mari ne s'était pas contenté de contempler le potager de sa femme, mais aussi le ciel et les nuages, les neiges, les montagnes lointaines et les bois tout proches. Il avait observé la lune, regardé les fleurs des champs, les oiseaux migrateurs. Des hommes avaient suivi le sentier dans le miroir, et les enfants joué au jardin." Le récit entrelace de même les thèmes de la fidélité de l'amour par-delà la mort, de la beauté du monde et de la renaissance à une nouvelle vie.
Les trois autres nouvelles sont des histoires d'amour plus ancrées dans la réalité. "La Danseuse d'Izu" dépeint l'amour naissant d'un étudiant pour une jeune saltimbanque - amour timide, éphémère, où le désir palpite d'autant qu'il ne peut se concrétiser. L'impossibilité de toucher, l'effleurement, le frisson d'une distance infinie vers la femme, l'éternelle danse de la séduction: n'est-ce pas l'essence, la définition même de l'érotisme? Les larmes sans fin versées par le jeune homme parachèvent l'éducation sentimentale. "Bestiaire", d'une apparence anodine, montre un célibataire entouré à domicile d'une multitude d'oiseaux - il rappelle le Diphile de La Bruyère ! - dont les pépiements incessants ne parviennent, au terme d'un récit habilement décentré, à étouffer la douleur d'un amour malheureux. Dans "Retrouvailles", un homme marié retrouve par hasard après la guerre la maîtresse qu'il a abandonnée. Les sentiments paraissent hésitants, vagues, insincères. Autour d'eux, les soldats américains jouent dans un sanctuaire ancestral des airs de musique militaire; les femmes, habillées de façon vulgaire, sont méconnaissables. Comme le Japon a changé! L'amour dans toute sa pureté peut-il revivre sur le fond chaotique de l'après-guerre? Pourtant, sous le pinceau de l'esthète, de nouvelles histoires d'amour, de belles élégies, vont renaître. Sur les ruines d'un pays ravagé, Kawabata a cultivé les fleurs de l'intemporelle beauté.


Le marin rejeté par la mer
Le marin rejeté par la mer
par Yukio Mishima
Edition : Poche
Prix : EUR 6,50

5.0 étoiles sur 5 Sombres héros de l'amer, 24 mai 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le marin rejeté par la mer (Poche)
Comment les lecteurs japonais des années soixante ont-ils accueilli "Le marin rejeté par la mer" de Mishima? Ont-ils été saisis d'un sentiment profond d'amertume mêlé d'effarement? L'image du marin Tsukazaki Ryûji, beau ténébreux en quête de gloire métamorphosé vers la fin du roman en représentant de commerce habillé à l'occidentale, s'est-elle confondue dans leur esprit avec l'image de l'histoire de leur pays, le Japon? Le marin abandonne les amours passagères pour un foyer conjugal, la mer des songes pour la terre prosaïque et l'uniforme du héros pour le costume trois pièces du cadre commercial: les samouraïs ont définitivement déposé sabres, kimonos et rêves de conquête; les voici désormais lancés à corps perdu dans la reconstruction du pays, sa mise au pas. Le matérialisme, le conformisme: amer après-guerre. Dans le premier roman de Mishima, "Confession d'un masque" (1949), un adolescent en pantalon de marin, allongé de force dans un grand plat et découpé comme un morceau de viande, condensait les fantasmes de beauté, de sang et de mort du jeune homosexuel. Une décennie plus tard, dans ce roman composé avant la somptueuse tétralogie de "La Mer de la fertilité", l'image du marin n'est plus seulement homo-érotique: elle s'élargit aux dimensions allégoriques d'un mythe, où le destin décevant de Tsukazaki Ryûji entre en résonance avec celui d'une nation. Aux yeux du taciturne Noboru - Œdipe voyeur qui découvre clandestinement les ébats de sa mère avec le marin -, ce destin est une déchéance impardonnable. Aux yeux du chef des adolescents, petit despote délirant qui donne l'impression d'avoir lu prématurément en les comprenant de travers les philosophes existentialistes français - on dirait que Mishima a composé ce personnage comme une version nippone et enfantine du Caligula de Camus! -, il faut condamner et châtier cette irrémissible déchéance: "Il faut du sang! Du sang humain! Sinon ce monde vide blêmira et finira par se ratatiner. Nous devons prendre le sang frais de ce marin et le transfuser à l'univers qui se meurt, au ciel qui se meurt, aux forêts qui se meurent, à la terre qui se meurt". Comme dans le théâtre de Shakespeare, où ce sont les bouffons qui prononcent les paroles de sagesse, c'est au cœur de la folie que brille l'éclat de la vérité. Par le prisme d'un imaginaire aux scintillations perverses et transgressives, c'est la mort de l'univers, du ciel, des forêts et de la terre qui se meurt, que pleure avec les enfants fous du port de Yokohama Mishima: c'est la mort de l'héroïsme, de l'Absolu et d'un passé de fierté et de prestige - des rêves qu'incarnait la casquette du marin fétichisée par Noboru: "Auparavant cette merveilleuse casquette s'était éloignée sur une mer splendide sous un ciel couchant d'été; elle était l'emblème de l'adieu et de l'inconnu. Cette casquette partie au loin jusqu'à ce qu'il fût libéré des liens de l'existence était devenue comme un flambeau brandi sur le chemin de l'éternité." Dans ce roman fascinant, composé magistralement comme une tragédie, il ne faut pas être insensible à l'aspect mortifère du décor: les garçons évoluent dans un paysage de désolation industrielle - zones portuaires à l'abandon, terrains vagues jonchés de rebuts rouillés - qui métaphorise la hideur moderne. Le lieu où les sombres petits héros de l'amer convoquent le héros déchu de la mer symbolise de façon encore plus saisissante "le monde vide" qu'évoquait le jeune philosophe de l'Absurde: sur les hauteurs de la ville, une piscine vide, image en miniature d'une mer tarie: la mer de la stérilité. Impressions de fin du monde - le chaos, le vide, que l'imaginaire de Mishima exorcise par la destruction ou le crime. Comme l'incendie du Pavillon d'or, la cérémonie sacrificielle des adolescents mime l'accomplissement - ici dégradé et dérisoire - d'un rite ancestral de régénération cosmique. Pour redonner vie à "l'univers qui se meurt, au ciel qui se meurt, aux forêts qui se meurent, à la terre qui se meurt".


Une fatalité de bonheur
Une fatalité de bonheur
par Philippe Forest
Edition : Broché
Prix : EUR 18,00

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Des lettres et le néant, 27 avril 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Une fatalité de bonheur (Broché)
Les livres de Philippe Forest se distinguent par une profondeur, une beauté méditative unique dans la littérature française contemporaine. Dont les magnifiques "Sarinagara", "Le Chat de Schrödinger", deux romans parmi les plus sensibles, les plus réfléchis, des années deux mille. Si bien que le romancier est devenu un ami dont les confidences éclairent l'"humaine condition": à la manière d'un Montaigne, un frère sincère, qui aide son lecteur à penser et à vivre.
Le style "ligne claire" - des phrases aérées, calmes et équilibrées, accueillantes comme des pièces lumineuses aux murs clairs - accompagne une quête de vérité que l'écrivain poursuit inlassablement dans les livres. Ce style reflète une forme d'assagissement, la sagesse que prodigue peut-être l'écriture, ainsi qu'il transcrit, par sa précision, le souci d'une honnêteté sans faille envers soi et envers les autres. Des qualités que condense merveilleusement "Une fatalité de bonheur". Ce livre s'inscrit dans la collection d'abécédaires d'écrivains "Vingt-six" que proposent les éditions Grasset: à la confluence de l'autobiographie, de l'essai et de l'exégèse rimbaldienne, il cristallise autour de vingt-six mots, de A à Z, d'"Alphabet" à "Zanzibar", les questionnements, les pensées et les idées qui innervent avec constance les écrits de Philippe Forest: le deuil, bien sûr (mot choisi pour la lettre "D"), thème matriciel de toute l'oeuvre, que l'écrivain définit comme une fidélité irrémédiable du souvenir à l'être aimé, presque un mode d'être, empreint d'une certaine noblesse - "en soutenant que toute perte est irréparable, doit le rester, que d'elle procède la part la plus humaine de nous-mêmes", soit l'exact contraire de l'expression abhorrée "faire son deuil"; mais aussi la littérature - roman, philosophie, poésie -, le destin, l'enfance, le voyage au Japon... La forme fragmentaire de l'abécédaire sied parfaitement à une sensibilité de philosophe vagabond; la pensée sinue librement au fil de thèmes variés; cependant des échos, de subtiles correspondances, sont réverbérés d'une entrée à l'autre. Par exemple, de belles variations sur l'arbitraire des signes et l'écriture qui, abolissant cet arbitraire, réconcilie le mot et la chose, se répondent aux lettres A ("Alphabet") et F ("Formule"). Le souci de l'honnêteté intellectuelle, de la sincérité en littérature - ou plus généralement dans la vie - traverse en continu l'ensemble et lui donne une grande cohérence. La vérité d'un homme, son portrait moral, affleure, se dessine par touches successives. L'écrivain s'insurge en particulier contre diverses prétentions insincères: celui qui compose un roman autour d'une douleur qu'il n'a pas vécue n'est à ses yeux qu'un imposteur, de même que le voyageur qui affirme sans sourciller connaître "l'âme" d'un pays. Les phrases, au contraire, par lesquelles Philippe Forest résume son expérience du voyage touchent au plus profond: "Je connais peu de choses du Japon. La seule chose dont je sois certain et qui procure son autorité très relative à mon propos: j'ai beaucoup appris du Japon". Ou bien: "On n'échappe jamais à sa propre histoire. On la retrouve partout - quelle que soit la distance que l'on avait cru mettre entre son passé et soi. Telle fut la leçon que j'ai reçue du Japon." Une conscience, une philosophie que résume à la perfection cette phrase extraordinaire de Marcel Proust: "L'homme est l'être qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu'en soi, et, en disant le contraire, ment" ("Albertine disparue").
Ce ne sont pas des leçons de ténèbres, mais de lucidité. Elles se fondent sur l'acceptation du néant: reconnaître que l'univers est soumis à la seule loi de la fatalité et du hasard, c'est reconnaître le "néant" de l'humaine condition, et, paradoxalement, dans le sillage des enseignements de l'existentialisme, poser les fondements d'une liberté neuve. Ecrire: s'approcher, sans parvenir à le toucher, de cet "irréductible non-sens" autour duquel tournent à l'infini les myriades et les myriades de livres qui s'écrivent à l'infini. Pour éclairer "Une fatalité de bonheur", Philippe Forest a choisi de cheminer d'une lettre à l'autre en compagnie du poète des "Voyelles", Arthur Rimbaud, en lequel il peut reconnaître un frère de l' "Impossible", de la "Liberté" et du "Néant". De brèves et personnelles exégèses de poèmes fulgurent. Comme un rapprochement absolument magnifique entre un poème des "Illuminations" ("J'ai embrassé l'aube d'été") et un épisode de "La Mer de la fertilité" de Mishima. Dans le poème et le roman, une cascade scintille au loin, lieu du rêve, de l'étreinte et des retrouvailles impossibles. Sur la beauté du monde et le néant, ces pages merveilleuses figurent à la lettre "W" ("Wasserfall"). Elles auraient tout aussi bien pu s'inscrire à la lettre "U" pour dire "Universel".


Méphistophélès et l'androgyne
Méphistophélès et l'androgyne
par Mircea Eliade
Edition : Poche

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Des cordes magiques pour se hisser au ciel, 31 mars 2016
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Méphistophélès et l'androgyne (Poche)
Attentif à l'enseignement d'un traité néo-taoïste, le disciple, assis ou debout, absorbe à l'aube le souffle du soleil: "Les cinq couleurs qui sont dans le soleil se répandent en halo et viennent toutes toucher le corps, arrivant en bas jusqu'aux deux pieds, et en haut jusqu'au sommet de la tête." Un autre exercice consiste à absorber non pas le soleil, mais son image: "On écrit le caractère du soleil dans un carré ou un cercle, et chaque matin, tourné vers l'est, et tenant le papier de la main gauche on se concentre sur lui de façon qu'il devienne le soleil même resplendissant; on l'avale et on le fait rester dans le cœur."
Le corps soudain irradié par une mystérieuse lumière mystique, le chaman esquimau voit à travers les ténèbres.
Le medecine-man australien s'envole au ciel, grâce aux cristaux appelés "pierres-lumières", capable lui aussi de "voir les âmes, même à de très longues distances".
Se hissant grâce à sa corde magique le fakir indien disparaît à la cime des arbres ou au firmament...
De l'Australie à la Californie, en passant par l'Orient bouddhiste, l'Inde des brahmanes et la Sibérie des chamans, Mircea Eliade continue d'explorer dans "Méphistophélès et l'androgyne" les voies de la transcendance. A travers les textes sacrés, les mythes et les rites anciens, l'historien des religions étudie les voyages vers la lumière intérieure pour en expliciter le sens caché et le symbolisme. Les cinq études qui composent le livre furent d'abord des conférences; ce sont, sur des sujets d'une grande profondeur spirituelle, des leçons d'une clarté cristalline, parfaitement accessibles au grand public.
La première étude, la plus longue - "Expériences de la lumière mystique" - souligne l'universalité du thème de la lumière dans le ravissement mystique. Quelle que soit la tradition religieuse étudiée, un invariant se répète avec constance: le divin apparaît toujours sous la forme d'une lumière qui inonde le corps et le cœur. Alors, illuminé de l'intérieur, l'initié devient à son tour un être rayonnant, une source de lumière. Extraordinaire syncrétisme de la lumière mystique: le rayonnement du Christ transfiguré au mont Thabor, "mystère qui fonde, lui aussi, un modèle transcendant de perfection spirituelle", rappelle l'Homme primordial de Lumière des mythes iraniens et indo-tibétains, ou la brillance du Bouddha; de même, les motifs symboliques de la Nativité du Christ - la grotte, la naissance d'un Sauveur, la visite des Rois - se retrouvent à l'identique dans l'épisode de la visite d'Indra à Bouddha. Un fonds d'images et de symboles, commun à l'humanité, se dévoile d'une civilisation à l'autre...
Les mythes du retour à l'âge d'or sont évoqués à travers les récits du "culte des cargos". Au XXème siècle, en effet, des peuplades des îles polynésiennes ont confondu les hommes blancs à bord des navires de commerce avec les sauveurs de couleur blanche chargés de victuailles dont les mythes ancestraux annonçaient la venue. Etude vraiment surprenante ("Renouvellement cosmique et eschatologie") sur la régénération du monde ritualisée par des cérémonies qui répètent la Cosmogonie. La configuration symbolique se retrouve dans l'Inde védique, l'Antiquité romaine ou les traditions du Nouvel An iranien. Lorsque Mircea Eliade décrit par exemple le rituel des Californiens, il précise que le prêtre officiant pour régénérer le Cosmos devient une "personne immortelle" et, comme telle, ne doit pas être touché. L'historien ne le mentionne pas, mais un lecteur des Evangiles retrouvera un signe de cet interdit dans le récit du jour de la Résurrection: "Noli tangere" ("Ne me touchez pas"), ordonne semblablement le Christ ressuscité à Marie Madeleine.
L'étude qui donne son titre au livre ("Méphistophélès et l'androgyne") associe les thèmes de l'androgynie et de la divinité. L'univers des hommes est un espace substantiellement clivé, où règne la division - entre le bien et le mal - entre le masculin et le féminin. D'une tradition à l'autre, l'essence du divin est défini par la "coincidentia oppositorum": l'espace sacré concilie ou abolit les contraires. Ainsi, des dieux sont bisexués, consanguins ou complices avec le Diable. L'androgynie est le signe du sacré: elle fonde "l'unité-totalité" de l'univers des dieux. Il n'est dès lors pas étonnant que ce soient parfois des rites d'androgynisation qui conduisent l'initié à s'extraire de son enveloppe profane. Du chaman sibérien qui s'habille en femme et prend un époux, Mircea Eliade écrit: "Cette bisexualité - ou asexualité - rituelle est censée être à la fois un signe de spiritualité, de commerce avec les Dieux et les esprits, - et une source de puissance sacrée. Car le chaman réunit en lui les deux principes polaires; et puisque sa propre personne constitue une hiérogamie, il restaure symboliquement l'unité du Ciel et de la Terre, et assure par conséquent la communication entre les Dieux et les Hommes. Cette bisexualité est vécue rituellement et extatiquement; elle est assumée en tant que condition indispensable au dépassement de la condition profane."
Mais c'est dans l'étude intitulée "Cordes et marionnettes" et consacrée au "miracle de la corde" ("rope-trick") des fakirs indiens que le schème symbolique le plus étrange et le plus original est développé. Une corde est lancée en l'air, sur laquelle s'évade le magicien, suivi d'un apprenti dont les membres retombent à terre, épars et disjoints, avant d'être miraculeusement assemblés. Le scénario magique - ascension et démembrement du disciple - révèle "le mystère de la mort et de la résurrection initiatiques, la possibilité de transcender "ce monde-ci" et de disparaître dans un plan "transcendental" ". Tant d'autres cordes, fils ou chaînes d'or, recensés par Mircea Eliade, relient le profane au sacré, dans des aires culturelles pourtant si différentes. La leçon se répète: l'expérience religieuse véritable est universelle et s'exprime par un fonds d'images qui sont notre bien commun. Les livres de Mircea Eliade invitent plus que jamais, dans un monde déchiré par l'inimitié, à la concorde des hommes: sur quoi la fonder si ce n'est sur la connaissance approfondie de notre patrimoine spirituel et la reconnaissance de son universalité?


La photo au-dessus du lit
La photo au-dessus du lit
par Bertrand Schefer
Edition : Poche
Prix : EUR 7,90

5.0 étoiles sur 5 Tu te souviens, 16 mars 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : La photo au-dessus du lit (Poche)
"Ce jour-là et pas un autre, ce mercredi ou ce samedi. Il t'a fallu trente ans pour le comprendre, ce jour-là le plus important de ta vie peut-être."

"Ce jour-là", une image marque un enfant à vie.
L'image d'une photographie que l'Inconscient a immédiatement engloutie dans sa bouche d'ombre.
Des décennies s'écoulent avant qu'elle ne refasse surface, émergée d'une longue nuit d'oubli. L'enfant qui frappe à coups de couteau les murs de sa chambre est devenu l'adulte qui se remémore, écrivant "La photo au-dessus du lit". Son livre ressemble à une reconstitution policière sur le lieu d'un crime. La mère de l'enfant et son amant sont présents. Le souvenir refoulé apparaît peu à peu "comme une photo révélée dans son bain argentique". Les phrases s'avancent pas à pas le long d'un couloir dans un appartement inconnu jusqu'à la porte qui va s'ouvrir sur ce qu'un petit garçon de sept, huit ou neuf ans n'aurait jamais dû voir.
Ici pas de bavardage. Chaque mot est à sa place. L'écriture court à l'essentiel, en quête d'une vérité qu'elle recherche avec la plus grande honnêteté possible. La concision du style donne à ce texte une force expressive qui invite irrésistiblement à le lire à voix haute. Une puissance renforcée par le choix du tutoiement: le narrateur se souvient à la deuxième personne du singulier, dédoublé. Est-ce le signe d'une césure définitive entre l'enfant et l'adulte, entre le passé du refoulement et le présent d'une conscience désormais éclairée? Ou bien ce "tu" exprime-t-il une protection, une mise à distance face au retour du refoulé, lorsque resurgit précisément tout ce qui a été si longtemps passé sous silence, "tu"? Triangulation oedipienne, noces sombres d'Eros et de Thanatos, folie trans-générationnelle: de troubles sentiments émergent tout du long, ricochent d'un personnage à l'autre. Le livre d'une ténuité significative fuit cependant l'analyse pour condenser tout du long une sensation voilée de silence, que le narrateur aimerait nommer "l'hagarement": tirés des limbes de l'indicible, l'effroi sans nom de l'enfant, hagard devant la folie mortifère des hommes.


Mourir et puis sauter sur son cheval
Mourir et puis sauter sur son cheval
par David Bosc
Edition : Broché
Prix : EUR 11,50

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Portrait de l'artiste en jeune femme, 16 février 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Mourir et puis sauter sur son cheval (Broché)
Le livre précédent de David Bosc dérivait librement sur les dernières années de la vie du peintre Gustave Courbet. "La claire fontaine" a laissé le souvenir ébloui d'une prose radieuse, à la beauté diamantine. Empruntant son titre à un poème de l'écrivain russe Mandelstam, "Mourir et puis sauter sur un cheval", qui paraît deux ans plus tard, compose de même, à travers un journal intime fictif, le portrait d'un être saturé de vie et superbement épris de liberté. A Londres pendant le Blitz et les dernières années de la Seconde Guerre mondiale, une jeune femme émancipée recouvre d'une écriture fiévreuse les pages imprimées d'un roman: fulgurances de sentiments, de pensées, choses vues, souvenirs intimes - un déferlement inouï de beauté. Sonia est une artiste peintre espagnole dont l'existence s'est naturellement déséprise de la normalité et des conformismes sociaux. Ouverte comme une corolle à l'imprévu et aux rencontres, la diariste arpente au hasard et avec curiosité une ville que la guerre a éventrée, et d'une plume fière, enchanteresse, allume des phrases-lampadaires - plus merveilleuses les unes que les autres -, comme ces quelques lignes qu'un poète flâneur surréaliste aurait pu signer: "On marche derrière quelqu'un qui sait où il va, qui le sait peut-être, ou qui suit lui-même quelqu'un d'autre, et qu'importe: celui qui suit est la légèreté même, il est irresponsable." Ou ce passage qui définit à lui seul un manifeste du surréalisme au féminin:

"Et quant à la vie, elle ne brisera les liens qui la figent que si nous parvenons à déprogrammer l'œuf, la graine, à les rouvrir à la surprise, à la conjonction, au hasard des forces et des faiblesses. Je médite un ventre-château, hanté, enchanté, un ventre laboratoire, un ventre lui aussi au pouvoir du Caprice, afin de n'être plus ni une ni deux, mais fragmentaire et multitude, enceinte non d'un enfant, mais d'un essaim, d'une colonie de chenilles processionnaires, d'un carnaval d'embryons dissemblables."

Elle est l'incandescence même. Elle est la liberté même. Capable d'une phrase aussi géniale que celle-ci, qui révolutionne la féminité: "Pour moi, la première fois de l'amour n'a pas été ce changement du tout au tout auquel on rêve dans les lycées de jeunes filles, je me suis même sentie plus vierge après qu'auparavant." Elle écrit: "Je m'habille de brun-violet, qui est le mélange des couleurs des enfants, des fleuves, des orages." Rêvant d'une vie organique sous les signes de l'animalité et de la métamorphose: "Il n'y a pas de moi, pas de ça, pas de Sonia, il y a des larves d'hirondelles", ou bien: "Je me suis jetée dans la grande ville avec l'espoir de m'y perdre, je retrouve une joie d'évadée, des enthousiasmes de jeune chat qui lutte avec les ombres, agresse les mirages." Celle dont la vie est un poème où riment les mots beauté et liberté, et qui l'exprime si adorablement, n'aurait elle pu devenir l'égérie d'un cercle de poètes illuminés?
Que je sois pardonné de l'avoir tant cité! Ce portrait de l'artiste en jeune femme imaginé par David Bosc est à nouveau une "claire fontaine", le livre-poème magnifique d'un artificier des mots. Voici de précieuses leçons d'anticonformisme, et, assurément, l'un des plus belles proses de la littérature contemporaine.


Martin
Martin
par Bertrand Schefer
Edition : Broché
Prix : EUR 8,00

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 L'ami disparu, 8 février 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Martin (Broché)
Ce sont deux amis inséparables depuis la petite enfance. Puis dans sa jeunesse, Martin écrit sur les murs de son immeuble, marche en funambule sur les toits, " dans sa haute silhouette fragile insaisissable, et sa barbe de Christ". "Je sais qu'il vit de rien, n'a jamais travaillé ni ne travaillera jamais, qu'il rejette tout: la société, l'argent, les papiers d'identité, les maisons qui ferment à clef", écrit l'ami d'enfance. Martin disparaît, devient un S.D.F., passe le long des stations d'un calvaire, des squats, des caves et les cellules des hôpitaux psychiatriques. Sur l'ami disparu qu'il ne peut oublier, un livre s'écrit, mince comme l'ombre des souvenirs. Des pages écrites sur des falaises au bord du silence, arrachées à la pudeur et à l'hébétude. Aussi brèves que l'impression déposée au fond de l'âme du lecteur reste profonde et dont l'extrême concision apparaît comme une forme ultime d'élégance - l'élégance de la tristesse et des sentiments.
Si ce livre était une couleur, il serait le gris des jours monochromes que nous traversons à l'abri de la folie, mais dans la faillite des rêves de jeunesse.
Martin cristallise les pensées de son entourage de façon ambiguë. Son destin "aurait pu être le nôtre, même si ça semble impossible. Pourtant, on se reconnaît en lui, il devient une figure négative, la face sombre de celui, de ceux que nous essayons de devenir. Mais parfois une figure positive, sans compromission, tout à son idéal." Nos vies sont incomparablement plus confortables, mais elles ont renoncé au rêve rimbaldien. Pas Martin. Nos vies sont incomparablement meilleures, et pourtant quelque chose de désolé résonne. Le livre porte le deuil d'un être vivant, comme on peut porter tout au long de sa vie le deuil d'une histoire d'amour ou le deuil d'une belle idée. A travers la figure christique de Martin, le livre porte-t-il aussi le deuil de tous nos renoncements? Tant de sentiments mêlés tremblent entre les lignes: sur l'impuissance - face au malheur, face à la folie -, sur la reconnaissance éplorée d'une insaisissable altérité, sur la hantise de la mort. Tout cela murmure en filigrane, dans les blancs de phrases délicatement retenues.
Sans larmes.
Le livre est refermé. Il continue pourtant, le long des jours, à se lire silencieusement, le cœur serré. Martin est toujours là, mémorable.


Les désoeuvrés
Les désoeuvrés
par Aram Kebabdjian
Edition : Broché
Prix : EUR 21,00

5.0 étoiles sur 5 Art Contemporain / Comédie Humaine, 18 janvier 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Les désoeuvrés (Broché)
Balzac assignait à son monumental ensemble romanesque "La Comédie humaine" la mission de "faire concurrence à l'état civil". Avec un premier roman imposant, pléthorique, et - fait littéraire rare - d'une ambition toute balzacienne par son ampleur, Aram Kebadjian se propose de faire concurrence à l'état civil de l'art contemporain. "Les désoeuvrés", comme un roman réaliste du XIXème siècle, mais d'une manière absolument originale et inédite, explore en profondeur et in extenso un milieu social précis, le petit monde de l'art moderne; et pour ce faire, recrée fictivement dans une ville imaginaire superbement stéréotypée tout un cercle artistique: une myriade de personnages - Dolorès Klotz, Valérie Hornstedt, Iouri Vassilieff, Carlos Schwab, Amin Carmichael, Gabriel Garousse, la baronne de Richemont, Allan Bertrand de Sainte-Croix, Alexandre Sorrus, Bernard Lupu..., artistes, critiques d'art, galeristes, richissimes collectionneurs et acheteurs, directeurs de musée, conseillers politiques, ministre des affaires culturelles - compose un microcosme agité et d'autant plus impressionnant que chacun apparaît comme la pièce d'une machinerie commerciale aux rouages complexes - "le marché de la culture" - avec ses us et coutumes, ses rituels (vernissage, vente aux enchères), ses stratégies mercantiles et ses discours idéologiques. Et tout cela, par le biais de la fiction, est montré et incarné de façon si précise et méticuleuse que la lecture des "Désoeuvrés" vaut bien à elle seule l'étude de plusieurs traités de sociologie de l'art! Le narrateur omniscient (autre trait balzacien) ne se départ jamais d'un style distancié, objectif jusqu'à la froideur, d'où ne s'envole aucune envolée lyrique ou sarcasme trop appuyé, si bien que l'intelligence et la sensibilité du lecteur sont en permanence sollicitées. S'interdisant la satire avec une habileté très maîtrisée, le romancier laisse chacun libre de juger. Libre de penser. C'est la très grande force de ce livre. Bien sûr, l'hypocrisie et la médiocrité inhérentes à tout milieu (flatteries et médisances) sont clairement dévoilées, ainsi que la marchandisation à outrance de l'art contemporain, symptomatique d'un hypercapitalisme triomphant. Parmi les multiples thèmes abordés, l'un des plus passionnants est la façon dont le système économique parvient à "récupérer" les artistes marginaux, à ériger en somme l'anticonformisme comme valeur marchande: "L'extravagance donc, devint la norme sociale de ce monde". Les acteurs culturels propagent la doxa officielle: "L'art est fait pour choquer, l'art est fait pour déstabiliser; radical, intransigeant, multiforme, il doit déranger, inquiéter, parce qu'il souffle un vent de liberté". L'originalité de l'artiste est devenue la valeur absolue, peut-être le symbole le plus prégnant dans nos démocraties de la suprême liberté de l'individu. Cependant, l'œuvre d'art la plus subversive est immédiatement désamorcée par les institutions culturelles qui se l'accaparent, contrôlée par les discours critiques qui l'analysent et, paradoxalement, démonétisée en passant à l'état de marchandise. Ne faut-il pas y voir, plus largement, une métaphore du fonctionnement contemporain de la démocratie, donnant à chacun l'illusion d'une liberté insidieusement dirigée par l'Etat? L'œuvre de Dolorès Klotz, artiste en (dés)équilibre permanent sur la corde raide des névroses, est analysée comme "une critique explosive de la standardisation et du formatage du réel". Ce qui ne l'empêche pas d'être très habilement exploitée à des fins lucratives par le galeriste Gabriel Garousse... "Standardisation et formatage de l'art": ce pourrait être aussi bien le sous-titre d'un roman trop intelligent pour dévoiler ouvertement toute sa charge d'ironie...
Balzacien, le livre l'est également par sa puissance imaginative. Aram Kebadjian invente et décrit une trentaine d'œuvres d'art avant-gardistes - happenings, land-art, installations, photographies, peintures, sculptures, vidéos -, explicitant pour chacune d'elle le message conceptuel exprimé par l'artiste. Ce qui constitue en soi un tour de force prodigieux de l'imagination! Le lecteur sera ainsi amené à découvrir et à juger librement des créations aussi diverses que les souvenirs informes de Dolorès Klotz, "Poussières d'artistes" de Knud Oddson - pyramide composée de tous les rebuts sales et crasseux des artistes -, les portraits de Iouri Vassilieff où transparaît le pourrissement des visages, les "bio-créations" de Mike Bromberg comme le papillon-moustique ou les araignées mutantes, l'étrange "Hôtel Fantôme" du maître du land-art Amin Carmichael, ou l'étrange Manège forain d'Adrien Estève. Dans une interview, l'artiste invisible Wilfried déclare que "le périssable, le jetable et le transitoire" jouent un rôle essentiel dans notre monde. La plupart des œuvres imaginées par l'écrivain sont des vanités qui renvoient à l'usure, à la déchéance, l'absence ou la béance. Une métaphysique du néant dans un monde sans transcendance?
Dans un monde où le livre d'Aram Kebadjian fonctionne comme une extraordinaire machine à penser et à rêver.


Page : 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11-16