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Eric OD Green (Paris, France)
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Churchill contre Hitler : Norvège 1940, la victoire fatale
Churchill contre Hitler : Norvège 1940, la victoire fatale
par François Kersaudy
Edition : Broché
Prix : EUR 9,50

5 internautes sur 6 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Un analyse minutieuse de la campagne de Norvège et des processus décisionnels connexes, 11 avril 2015
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L’ouvrage de François Kersaudy est une étude minutieuse de la campagne de Norvège de 1940 qui va voir l’affrontement des forces britanniques renforcées d’un corps expéditionnaire français tenter in extremis de couper la route du fer à l’Allemagne nazie afin de mettre à mal l’industrie militaire du IIIème Reich, bien sûr on peut penser que 1940 est déjà une date tardive pour une Allemagne qui est déjà fortement réarmée… Ce qui laisse perplexe sur les capacités des analystes militaires et sur celles des hommes politiques, britanniques et français confondus.

Bien sûr, les décideurs en question ont également découvert tardivement l’importance géopolitique de la Norvège… François Kersaudy montre dès l’introduction que « deux mondes, deux écoles de guerre, deux conceptions de la stratégie » vont s’affronter : du côté allié des « dirigeants suprêmement incompétents dans le domaine militaire et qui le savent », si je suis d’emblée d’accord sur la formidable formulation d’incompétence utilisé par François Kersaudy, je suis plus pessimiste que lui sur le fait que les dirigeants aient conscience de leur médiocrité, s’agissant en particulier de Paul Reynaud et de Neville Chamberlain.

Du côté allemand, il est évident que le Führer paraît convaincu de son propre génie instinctif, toutefois, il possède des généraux de très haut niveaux, notamment comme Von Manstein ou Guderian qui auront sur une partie (et une partie seulement des plans militaires) une capacité d’action sous forme de conseils habilement distillés. Pour le processus décisionnel de la IIIème République, « les intrigues privés et les querelles publiques peuvent paralyser la stratégie » en fait c’est encore pire à mon avis, la défaillance permanente de l’exécutif et le dilettantiste de la classe politique font peur, dans son histoire de la diplomatie française sur la période 1934-1944 (en deux tomes qui furent disponibles dans la collection Point Histoire) Jean-Baptiste Duroselle a fustigé la médiocrité des politiciens français et en particulier des hommes en charge du quai d’Orsay pour leur incapacité permanente à prendre des décisions fermes. Cela étant dit on retrouvait les mêmes erreurs dans le domaine économique, ce qui permet de dire que les problèmes étaient inhérents au régime de la 3ème République. Du côté britannique, « les membres du cabinet de guerre tiennent des conseils du temps de paix et se dispersent pour le weekend » tandis que sous le IIIème Reich les hommes et les institutions doivent se plier à ses desiderata : cellule de planification dédiée et secrète, utilisation de l’Abwehr pour la collecte de données confidentielles sur la Norvège ; du côté français on envoi l’attaché naval adjoint « rendre visite au commandant militaire de la place de Narvik en lui expliquant que c’est pour préparer une opération ultrasecrète… ». La planification militaire allemande est une véritable planification opérationnelle tournée vers la réussite d’un plan, d’action donné, tandis que du côté allié on multiplie les hypothèses théoriques qui se cumulent et s’annule. Le niveau de prise de risque n’est pas le même, Hitler est prêt à jouer sur une intuition le sort de sa flotte (ce qui d’ailleurs une erreur car les dommages subis lors de la campagne de Norvège seront considérable et vont limiter les capacités des unités de surface pour le restant de la guerre), le contraste est le suivant : Chamberlain « ne veut pas prendre de risque sans être sur du résultat » tandis que Hitler va utiliser sa flotte pour « l’opération qu’il estime être l’entreprise la plus culotté de l’histoire militaire moderne ».

Dans un premier chapitre, François Kersaudy dresse un bilan militaire du Royaume de Norvège, non dépourvu d’un certain humour…qui permet de dresser un panorama assez pessimiste des capacités militaires du pays, même si lors des opérations décortiquées par l’auteur les soldats norvégiens ferons preuve d’un courage exemplaire en dépit de moyens totalement déficient que les alliés ne parviendront jamais à renforcer malgré un certain nombre de promesses. Le souverain norvégien Haakon VII est un personnage tout à fait admirable, qui n’ignore pas les développements de la politique internationale depuis 1932.

Le chapitre 2 est consacré à la situation britannique, on les capacités diplomatiques exécrables de Neville Chamberlain ont abouti au désastreux épisode de Munich qui est un triomphe pour les nazis. A l’opposé se trouve Winston Churchill, doté d’une volonté de fer, qui en 40 ans a occupé notamment les fonctions de Premier Lord de l’Amirauté lors de la première guerre mondiale. Winston Churchill possède une personnalité atypique qui se prête à merveille à la gestion des situations de crise, or Churchill a rapidement compris que la montée en puissance des dictatures sur le continent européen représentait un immense péril pour le Royaume-Uni, et estime bien sûr être l’homme de la situation…Finalement c’est l’entrée en Pologne des allemands qui conduit Chamberlain à nommer Churchill Premier Lord de l’Amirauté (ministère qu’il avait quitté en mai 1915 lors de l’affaire des Dardanelles). L’étude détaillée de l’approvisionnement en minerai de fer de l’Allemagne montre que parmi les 22 millions de tonnes de minerai reçues en 1938 par l’Allemagne, 11 millions provenaient des sources qui lui sont désormais fermées, sur les 11 millions de tonnes restantes, 9 millions de tonnes provenaient de Laponie suédoise. Ce dernier approvisionnement était donc vital pour l’économie de guerre allemande, or en fait il s’avère que les convois par mer passant par la Baltique étaient inopérant en hiver en raison du gel, mais que le minerai était alors acheminé à Narvik par une voie ferrée la route du fer, et arrivait en Allemagne par une voie maritime en empruntant un chenal bordant la côte norvégienne. A l’évidence la solution passe forcément par une violation des eaux neutres de la Norvège, Winston Churchill monte immédiatement un plan visant à stopper le transport de minerai de fer suédois transitant par le port de Narvik dès le 19 septembre 1939 dans une note adressé au cabinet britannique, mais les intentions du premier Lord de l’Amirauté sont prises au piège par des négociations commerciales avec la Norvège sur l’affrètement de pétroliers norvégiens indispensables pour l’effort de guerre britannique. Toutefois, une étude conduite pat le ministère de la guerre économique transmise à Churchill montre que « l’arrêt complet des exportations de minerai de fer à l’heure actuelle permettrait de mettre fin à la guerre en l’espace de quelques mois ». Winston Churchill indique au cabinet de guerre que le Royaume-Uni a déjà été en mesure de priver de son approvisionnement l’Allemagne lors de la première guerre mondiale en minant les eaux territoriales de la Norvège… mais comme le note le professeur Kersaudy, Churchill a commis une erreur qui consiste à confondre un projet avec son exécution, or les opérations de minage n’ont jamais été conduites. Mais de toute manière le Foreign Office reste hostile aux propositions de Churchill, et la réunion des ministres se termine sans prise de décision au sujet des eaux territoriales de la Norvège avec tout au plus une invitation faite aux chefs d’Etat-major de procéder à un rapport sur les aspects militaires de la question… Ce schéma d’action ou plutôt d’inaction entre les séances du cabinet de guerre va devenir un élément récurent du processus de non décision, le principe de respect du droit des neutres évoqué par Chamberlain, lord Halifax et la majorité de leurs collègues ne bouge pas depuis septembre 1939, Neville Chamberlain reste en temps de guerre un premier ministre de temps de paix avec une stratégie d’attente passive de l’attrition du moral et des capacités de l’ennemi par les effets du blocus allié, ce qui est à l’évidence un déni de réalité comme il en existe peu à l’égard des ambitions militaires des nazis.

Du côté français la situation est tout à fait pathétique puisque le professeur Kersaudy indique que l’état-major français plutôt que de se concentrer sur la guerre déclarée par l’URSS à la Finlande va travailler pendant tout l’hiver 1939-1940 à d’ambitieux plan d’opérations dans les Balkans, en mer Noire et au Proche-Orient ( à des degrés divers il existe des éléments rationnels pour ces études, mais on est bien au-delà des capacités d’action de la France…). Devant le refus des Britanniques de s’intéresser à ces projets, la France doit finalement s’intéresser au minerai de fer suédois. La France est un pays qui reste profondément marqué par les hécatombes de la première guerre mondiale, et est gangrénée par une sorte de pacifisme mortifère sont la racine puisse sa source dans la politique d’Aristide Briand : donc pas d’engagement direct contre l’Allemagne nazie qui est pourtant la menace numéro 1 pour la France ; en revanche on veut bien intervenir sur un théâtre d’opération extérieur périphérique, ce qui permet de solliciter fortement la Royaume-Uni.

Winston Churchill perçoit bien que la guerre menée par l’URSS contre la Finlande est un élément à exploiter dans le cadre d’une future guerre contre l’Allemagne : pour lui Narvik pourrait devenir une sorte de base alliée destinée à approvisionner les finlandais, cela permettrait d’empêcher les navires allemands de venir charger des cargaisons de minerai de fer, même s’il n’en demeure pas moins vrai qu’il est aussi réticent à une intervention massive de navire de guerre dans les eaux territoriales de la Norvège qui est un Etat neutre, alors même que le chef de l’Etat-major impérial, le général Ironside, un vrai soldat, trouve les options de minage proposées par Churchill trop limitée et souhaiterait une expédition terrestre en Scandinavie permettant l’occupation des mines de fer, ce qui va créer une situation de clivage qui sera utilisée par ceux qui ne souhaitent aucune intervention, ce qui permet d’ergoter et de procéder à des études dilatoires essentiellement destinées à retarder la prise de décision concrète. Finalement le 2 janvier 1940, le premier ministre Chamberlain se déclare en faveur du « projet limité » qui traîne en longueur. La question d’une action dans les eaux norvégiennes est relancée par l’affaire de l’Altmark qui est un navire de soutien allemand qui assiste techniquement le croiseur Graff Von Spee, hors le navire de soutien a recueilli à son bord 299 marins britanniques appartenant aux navires coulés par le croiseur, après une pérégrination qui fait suite à la disparition du Graff Von Spee, l’Altmark tente de rejoindre l’Allemagne par le Nord en longeant les côtes du Groenland et de l’Islande, une flottille de torpilleurs britannique parvient à rejoindre l’Altmark qui pénètre alors dans un Fjord norvégien, deux destroyers norvégiens s’opposent à l’abordage du navire allemand par les Britanniques au motif que celui-ci a été inspecté et n’est pas armé… Winston Churchill est obligé de donner l’ordre d’abordage du navire : l’opération est un succès militaire rapide, mais heurte considérablement la susceptibilité des norvégiens en raison de la violation d’eaux territoriales neutres (le principe du sauvetage des marins britanniques n’est pas contesté, et l’opinion publique norvégienne est favorable au Royaume-Uni). Pendant ce temps la planification militaire du War Office a continué et le plan élargi (avec occupation terrestre) monte en puissance : initialement il était prévu une débarquement de deux divisions à Narvik, qui devaient ensuite se porter vers les mines de fer et peut-être un jour vers la Finlande (!!!) le projet a été baptisé « Avonmouth », mais on finit par redouter que les allemands puissent prendre à revers l’expédition en débarquant dans les principaux ports de Norvège Centrale : Bergen, Trondheim et Stavanger, par conséquent pour les devancer les chefs d’Etat-Major prévoient un second plan d’opération devant comprendre 5 bataillons, l’opération « Stratford ». Une semaine plus tard sous l’influence des protestations scandinaves, il est envisagé que la Suède puisse refuser de coopérer avec les troupes britanniques envoyées vers les mines de fer, par peur de représailles allemandes pouvant conduire à une attaque en Suède du sud, ce qui conduit alors pour rassurer les suédois à préparer une 3ème expédition baptisée Plymouth et comprenant au moins deux divisions pour débarquer à Trondheim et participer à la défense de la Suède du sud… Rien n’est simple, en particulier comme le fait remarquer le professeur Kersaudy, lorsque les unités déployées dans la théorie n’existent pas dans la réalité.

Les affres de la planification française sont montrées, de vastes ambitions irréalisables dans la pratique sans l’aide du Royaume-Uni, le Royaume-Uni refuse d’ailleurs de s’engager et les refus polis et diplomatiques des options « fantaisistes » de la France se déroulent dans le cadre du Conseil Suprême franco-britannique. Finalement, on s’achemine vers une expédition conjointe française et britannique vers Narvik, mais le premier britannique Neville Chamberlain reste toujours aussi fortement indécis.

Après l’affaire de l’Altmark qui a montré le peu de considération de l’Allemagne pour la neutralité des eaux norvégienne, les décideurs britanniques sont également mis sous pression par la guerre engagée par l’URSS en Finlande, d’autant plus qu’après de cuisante défaite, l’Armée Rouge exerce désormais une très forte pression sur le dispositif militaire du maréchal Mannerheim : il est donc proposé à la Finlande de recevoir à la mi-avril 1940 le secours d’un corps expéditionnaire de 20000 hommes franco-anglais. Les finlandais restent dubitatifs et vont surtout essayer d’utiliser cette offre alliés dans des négociations avec Moscou et demande une accélération des préparatifs militaires pour le 1er mars avec l’envoi de 100 bombardiers et de 50000 hommes, on peut émettre un doute sérieux sur la capacité des Britanniques et de la France à fournir aussi vite de tels effectifs… Finalement il convient bien de noter que l’opinion publique française constitue un élément qui compte pour les britanniques et cette opinion commence à s’impatienter de l’inaction du gouvernement Daladier, sans qu’il soit possible d’expliquer clairement ce qu’elle veut, probablement une action à tout prix, sans considération sur l’aptitude de la France à conduire une action militaire concrète et efficace surtout : en fait le président du conseil français a besoin d’une intervention en Scandinavie pour assurer à court terme la survie de son gouvernement.

Toujours est-il que le professeur Kersaudy narre en détail les heurs et les malheurs de l’intervention franco-britannique : il va de soi que la contribution de la flotte de sa gracieuse majesté a été un élément majeur pour la conduite d’une opération combinée en Norvège, les soldats français engagés dans le conflit légionnaires et chasseurs alpins (complétés par des chasseurs polonais) ont été tout à fait au niveau que l’on pouvait attendre deux. En outre les Norvégiens qui sont d’abord fort mal considérés vont se révéler d’excellents combattants.

Toujours avec humour le professeur Kersaudy note que lors de l’opération à Namsos, les servants français d’une batterie de DCA abattent au premier coup l’officier qui commande le tir, ensuite avec un peu d’entraînement on rentre dans le vif du sujet et désormais l’on tir sur des avions britanniques, à plusieurs reprises, par erreur bien sûr et finalement un seul est abattu !!!… Du côté britannique les choses ne sont pas forcément tristes : les Britanniques tirent aussi sur leurs avions mais cette fois en les manquants…

Les politiciens français ne m’ont pas déçu : ils sont de pur produit d’une 3ème république agonisante : sur le terrain l’opération « Maurice » à Namsos se réduit peu à peu à un rôle purement défensif, tandis que l’expédition « Sickle » est sérieusement menacée et subit d’intenses bombardement : Paul Reynaud s’inquiète surtout, face au spectre de la défaite de « sauver la face » en maintenant certains éléments de résistance autour de Trondheim, et ensuite de « sauvegarder Narvik », Reynaud de dédommager éventuellement les suédois en cas de destruction des mines de fer, et pense aussi à faire sortir de son territoire le roi de Norvège pour lui proposer de constituer un gouvernement en exil, comme pour les polonais et éviter ainsi tout traité de paix entre la Norvège et le Reich… Clairement, les français souhaitent un maintien à tout prix en Norvège pour éviter un second échec du type de la Finlande, avec une très faible prise en compte des données militaires réelles qui sont soient mal comprises par Gamelin soit que celui-ci en présent une version atténuée à Reynaud, l’hypothèse d’une manipulation de Chamberlain est aussi évoquée… Les évènements se précipitent, Londres donne finalement un ordre d’évacuation immédiat de Aandalsnes et Namsos.

A Narvik, le 24 avril 1940, les alliés estiment disposer de tous les éléments qui manquaient à Aandalsnes et à Namsos, ils peuvent aligner 30000 hommes face aux 4000 hommes du général Dietl, et dispose d’une protection antiaérienne correcte. Les opérations militaires se présentent bien malgré une certaine confusion tant au plan stratégique que tactique… Toutefois, au mois de mai 1940 la situation se dégrade rapidement en Belgique et en France face à l’offensive conduite par les forces armées allemandes : du côté britannique la question se pose de plus en plus de savoir s’il existe encore un bénéfice à l’occupation de Narvik : Winston Churchill semble bien comprendre quel serait le bénéfice psychologique de la prise de cette ville, bien que désormais la possibilité de l’invasion de la Grande-Bretagne puisse paraître crédible. Finalement, malgré les errements et la procrastination des décideurs politiques et militaires, les alliées remportent une magnifique victoire, malheureusement sur le front de France la campagne dans le Nord est quasiment perdue : la Belgique voit ses forces armées capituler le 28 mai 1940. Le 30 mai 1940 les divisions britanniques et la moitié de la 1ère armée française sont regroupées dans le périmètre défensif de Dunkerque : une gigantesque opération navale va être conduite, avec succès pour évacuer les forces britanniques et françaises. Narvik qui a été conquise "aux termes de six semaines d’efforts va devoir être évacuée presque immédiatement"…

La leçon de cette campagne de Norvège est surtout d’avoir montré les limites que l’on peut attribuer à une opération périphérique, lorsqu’un ennemi puissant est résolu à combattre aussi sur le terrain central des opérations : d ce point de vue Hitler a manœuvré remarquablement, malgré des pertes navales importantes en Norvège. Le Royaume-Uni a été doté au cours de la campagne de Norvège du meilleur premier ministre de combat possible en la personne de Churchill.
Du côté français, sans surprise, l’incompétence sordide des autorités militaires et la veulerie des personnels politiques ouvrent la porte à la débâcle et à ce qui va être une des périodes les plus sombres de notre histoire contemporaine… A méditer


Hitler et la France
Hitler et la France
par Jean-Paul COINTET
Edition : Broché
Prix : EUR 23,90

5 internautes sur 5 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Un homme qui n'aimait pas réellement la France et pas davantage les propositions de collaboration..., 4 avril 2015
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Ce commentaire fait référence à cette édition : Hitler et la France (Broché)
L’ouvrage de Jean-Paul Cointet vient s’inscrire dans une démarche historiographique qui pose enfin le problème fondamental de la collaboration française, mais surtout de l’existence même du régime de Vichy au regard de la volonté et des ambitions politiques et stratégiques de Hitler. Jean-Paul Cointet même de main de maître cet exercice, qui montre à quel point les cartes distribuées par le Führer, au régime de Vichy autant qu’aux ultra-collabos de Paris étaient biseautées d’une manière qui ne laissait pratiquement aucune chance à la France quelle que soit la solution retenue. Pour Hitler il était évident que la France vaincue, n’avait nullement vocation à retrouver un statut de grande puissance dans une Europe qui eut été dominée par les nazies.

Deux points préliminaires doivent être précisés : - d’une part on peut se demander pourquoi un historien aussi chevronné que M. Cointet maintient en 2013 que les pertes françaises s’élevèrent à 100000 morts (page 114) lors de la campagne de France, alors même que le Service Historique de la Défense a considérablement raboté cette image d’Epinal en donnant l’estimation chiffrée officielle qui est de 58829 morts du 10 mai au 22 juin 1940 (hors pertes de la Marine) et que ladite information reste disponible sur le site Internet du SHD… D’autre part on constate que Jean-Paul Cointet utilise assez largement des citations de l’ouvrage de Herman Rauschning «Hitler m’a dit » qui est bien un classique, mais qui a fait l’objet d’une polémique scientifique qui n’est même pas évoquée par M. Cointet. L'authenticité des propos attribués à Hitler par Hermann Rauschning n'est plus que rarement admise.

L'historien britannique Ian Kershaw juge notamment : « Je n'ai pas une seule fois cité le « Hitler m'a dit » de Hermann Rauschning, ouvrage dont l'authenticité apparaît désormais si mince que mieux vaut carrément l'oublier». Plusieurs chercheurs allemands ont mis en évidence le peu de crédibilité de l'intimité avec Hitler revendiquée par Rauschning. Celui-ci n'aurait en fait rencontré Hitler que quatre fois, jamais seul à seul, n'aurait donc pu recueillir de telles confidences notamment politiques, et aurait puisé son inspiration essentiellement dans la littérature de l'époque. Son témoignage est en particulier jugé invraisemblable à propos de supposées convictions cachées de Hitler à l'encontre de la religion chrétienne, dont il est le seul à faire état. Tout cela est fort bien connu et la polémique est résumée de manière exacte sur Internet. Rappelons toutefois, qu’en France un historien majeur, en la personne de Raoul Girardet a pris la défense de cet ouvrage. Bien que cette référence historique soit des plus douteuses sur le plan scientifique, l’ouvrage de Rauschning m’avait personnellement beaucoup impressionné sur le plan de la qualité des éléments psychologiques que l’on pouvait recueillir sur Hitler, ce qui tend à démontrer que Rauschning disposait au moins de sources détaillées qui ont été masquées pour devenir de soi-disant entretiens privés avec le Führer.

Si l’on met ces deux éléments de côtés, le reste de l’ouvrage est remarquablement construit et possède un intérêt considérable pour ceux qui s’intéresse à cette période très sombre de notre histoire contemporaine. Jean-Paul Cointet explique que l’historiographie française a privilégié l’impact de la politique hitlérienne sur la France, alors que l’historiographie étrangère (Robert O Paxton compris) n’a accordé qu’une
Place minimale à la vision hitlérienne de la France. Et c’est justement cet élément que le livre de Jean-Paul Cointet entend traiter bien en amont des années 1939-1945. M Cointet estime à juste titre que le Führer occupe une place centrale dans le système qu’il a créé et se trouve donc à contester l’aspect de l’Etat hitlérien en termes de polycratie. : puisque quelle que soit la situation, c’est lui qui possède le dernier mot, et en outre « Quant à l’antisémitisme, il est le fondement même du régime. Hitler a bien été l’incarnation du régime ». Hitler identifie la France aux guerres qui l’ont opposé à l’Allemagne, avec bien sûr une place prépondérante pour la première guerre de Hitler, et le sort réservé à l’Allemagne à la fin du conflit est la résultante de la victoire, française, c’est d’ailleurs assez largement vrai en raison du traité de Versailles et des réparations exorbitantes réclamées par une France qui ne doute de rien, même pas d’humilier une puissance majeure et traditionnellement hostile à la France depuis 1870. La France fait obstacle à une politique allemande en terme de Lebensraum, et puis finalement Hitler fait remonter l’hostilité de la France à l’égard de l’Allemagne aux traités de Westphalie : « elle est l’ennemi éternel du peuple allemand », puis bien sûr il dénonce aussi une France qui déclare la guerre « sans raison » en 1939 contre l’Allemagne, mais comme le fait remarquer Jean-Paul Cointet, l’élimination de la France sur le plan militaire n’est pas un objectif en soi, mais « un moyen mis au service d’une ambition plus vaste : la domination du continent européen tout entier ». Bien sûr sur la période antérieur à 1939, Hitler avance avec une extrême habilité et une grande prudence : il s’oppose à la traduction de « Mein Kampf » en français pour en publier des extraits édulcorés, l’interdiction de publier la version intégrale sera toutefois surmontée en France par les éditions Fernand Sorlot (Nouvelles Editions Latines) qui seront contrainte juridiquement de cesser la publication du livre, mais non sans en avoir imprimé une quantité assez considérable qui sera écoulée en douceur…Donc du fond des idées Hitlériennes découle la manière dont sera traitée la France à partir de 1940, sans que le courant d’idées se réduise à la seule personne du Führer. Jean-Paul Cointet précise bien avec une puissante argumentation très bien structurée que « au plan des relations d’Etat à Etat il n’est jamais venu à l’idée d’Hitler de faire de la France de Vichy un Etat associé. Cà n’est qu’à la fin de la guerre, en mettant de côté un régime à bout de souffle, qu’il mettra en avant les plus déterminés des collaborationnistes français. Ce qui conduira à une dérive fascisante, le Vichy de l’ex-révolution nationale », c’est la période ou Vichy se transforme en ce que les historiens ont dénommé un « Etat Milicien ».

Dans Mein Kampf la France n’occupe en réalité qu’un espace limité, y compris dans les développements sur la politique étrangère, tout au plus quelques pages, ce qui laisse bien présager que la France, pour détestable qu’elle lui paraisse n’occupe pas une place centrale dans la pensée d’Hitler. C‘est dans le second tome de Mein Kampf publié en 1926, que se dégage la thématique d’un nécessaire anéantissement de la France, non comme moyen, mais comme nécessité pour être en mesure de poursuivre une expansion de l’espace vital à l’Est. Hitler procède à une certaine répartition des rôles selon une logique géopolitique, sans doute un peu sommaire, voire même naïve avec l’octroi à l’Allemagne des territoires à l’Est ; à la Grande Bretagne la domination des mers, à l’Italie le bassin méditerranéen : le contrôle de l’ensemble des Etats européens revenant de droit à l’Allemagne nazie. Ce qui est particulièrement intéressant c’est la croyance irrationnelle d’une possibilité d’accord entre le Royaume-Uni et l’Allemagne, la première en conservant sa flotte et son empire colonial, laissait les mains libres en Europe à Hitler. Cette croyance persistante d’une possibilité d’alliance négociable avec Londres va rester une chimère récurrente jusqu’au moment où Hitler décidera de déclencher l’opération Barbarossa contre l’URSS. Dans toute cette dynamique délirante la défaite de la France n’est pas un but de guerre mais seulement un moyen : il faut terrasser l’ennemi héréditaire avant de conquérir les vastes territoires de l’URSS.
En fait, cette politique n’a rien de brillant sur le plan géopolitique ou diplomatique, elle repose sur des impressions, des intuitions, des chimères : mais Hitler se révèle être sur la période 1933-1939 un joueur particulièrement habile et retord car il s’efforce, avec succès de ne pas susciter une inquiétude prématurée chez les français et les britanniques, à un certain moment Hitler n’exclut d’ailleurs pas la possibilité de dissocier le Royaume-Uni de la France. Cela est remarquablement construit et exécuté, ce qui ne sera plus le cas des opérations conduites à partir de 1941…

Dans le fameux second livre qui devait exposer les ambitions d’Hitler d’une manière plus structurée, il n’y a en fait rien de nouveau. En revanche, il est intéressant de voir que l’auteur était angoissé par la montée en puissance des Etats non-européen dont au premier plan les Etats-Unis avec leur puissance économique colossale : à court terme l’adversaire le plus dangereux était l’URSS, mais à plus long terme une confrontation avec les Etats-Unis et l’Europe sous domination allemande paraissait inéluctable. Il est bien évident que c’est l’action de l’Allemagne nazie et de de son chef qui vont provoquer l’implication des deux grandes puissances URSS et Etats-Unis, et que l’effacement des puissances européennes dans l’après seconde guerre mondiale, Grande-Bretagne comprise, est la conséquence directe d’une guerre mondiale causée par Hitler (et le Japon). On note qu’un de ses proches qui disposait d’une formation universitaire anglo-saxonne, Hanfstaengel, lui proposa de visiter les Etats-Unis pour mieux apprécier les Etats-Unis. Les deux hommes se brouillèrent pour différentes raison, et Hanfstaengel dû s’exiler aux Etats-Unis ou il devint conseiller des américains, et non du président Roosevelt comme le note un peu rapidement Jean-Paul Cointet, pour évaluer la psychologie de Hitler et sa manière de prendre des décisions : les américains furent relativement durs avec cet homme qui fut d’abord interné... Pour ce qui est des relations avec le géopoliticien Karl Haushofer à qui on prête une grande influence sur les projets de Hitler, M. Cointe apporte une réponse plus nuancée : Haushofer approuva l’annexion de l’Autriche, des Sudètes et du territoire de Memel, mais trois point essentiel le distinguait de la pensée hitlérienne : il ne considérait pas la guerre comme un moyen prioritaire ; il n’était pas totalement d’accord avec les théories de conquête de l’URSS ; enfin il ne possédait pas les préjugés racistes de Hitler.

Sur le plan psychologique, Jean-Paul Cointet donne quelques éléments intéressants : « un homme enfermé dans un isolement profond, muré en lui-même, n’aimant personne, sans amis. D’autrui il n’attend qu’approbation car il s’avère incapable d’échange véritable. Rien ne le hérisse davantage qu’une argumentation logique ou une critique fondée. Conscient de ses lacunes, il se ferme à toute discussion où il pourrait se trouver mis en difficulté » avec une obsession qui le pousse à simplifier tous les problèmes…Cette description est tout à fait compatible avec l’hypothèse de François Delpla avec une personnalité pathologique marquée par une psychose antisémite ultra-violente. D’ailleurs Jean-Paul Cointet estime la réalité profonde du régime nazi est un impérialisme raciste à vocation mondiale reposant sur l’asservissement ou l’anéantissement de population entière. De manière toujours exacte, il indique que Hitler ne disposait pas d’une stratégie à moyen et long terme, et que le camp regroupé autour de l’Allemagne, soit l’Italie toujours médiocre sur le plan militaire et le Japon qui redoute toujours la possibilité d’une intervention militaire russe en Mandchourie, n’ouvrira jamais les hostilités contre l’URSS : il faut dire qu’une première tentative a tourné au désastre avec une riposte puissante réalisée par Joukov en personne, et que donc dans le contexte de gribouille du pacte germano-soviétique de 1939, il était normal que les japonais fassent preuve de retenue.

La défaite humiliante de la France est trop bien connue pour qu’il soit besoin d’y revenir en détail c’est une véritable débâcle dont le résultat trouve une explication dans l’incompétence ignoble des chefs militaires français de cette époque, les Gamelin et autres Weygand, sans oublier un personnel politique d’une effarante nullité. Assez rapidement la solution d’un repli sur l’Afrique est évacuée au profit d’un armistice (un Weygand hystérique lorsqu’on lui parle de continuer la lutte à partir de l’Empire hurle que celui-ci n’est qu’un ramassis de nègres sur lesquels vous perdrez tout pouvoir : bravo l’artiste et bonjour pour le racisme exprimé !!!). Le 16 juin 1940 à minuit alors que Paul Reynaud vient de passer la main à Philipe Pétain, le ministre des affaires étrangères Paul Baudoin fait passer par l’intermédiaire de l’ambassadeur espagnol une demande assez confuse qui paraît demander aux allemands quelles seraient les conditions de la paix… Hitler en prend connaissance et dès sa propre demande transmise Pétain prend des mesures qui finissent d’accroitre l’impossibilité d’une défense coordonné, tandis que les Allemands maintiennent la pression de leur offensive militaire. Le 25 juin 1940, lorsqu’entre en vigueur l’armistice franco-allemand et l’armistice franco-italien, les troupes allemandes possèdent toutes les ressources nécessaires pour poursuivre jusqu’à la méditerranée…A priori Hitler paraît faire un calcul complexe, la principale inquiétude est la mainmise des britanniques sur la flotte française ce qui aurait pour conséquence un doublement des capacités considérables du Royaume-Uni. Hitler estime que la meilleure solution est le maintien d’un gouvernement français en France et ne gagne pas l’Angleterre ou l’Afrique du Nord. De ce point de vue il paraît découler selon l’analyse de Jean-Paul Cointet, que Hitler estimait que le futur gouvernement français conserve une partie de sa souveraineté, ce qui interdisait l’occupation totale de la France qui avait d’abord été envisagée ; la livraison de la flotte et des revendications sur l’empire : les détails de l’occupation terrestre allemande furent précisés par le Führer qui intervint aussi pour modérer les réclamations de Mussolini. Quant à la convention d’armistice présentée à la France elle ne permettait pas de déduire que Hitler voyait dans la France un éventuel allié en cas de prolongation de la guerre. Le 21 juin 1940 le général Huntziger formule son sentiment, les conditions de l’armistice sont « dures et impitoyables » mais ne contiennent rien qui soit contraire à l’honneur, et finalement Huntziger demande néanmoins que le général Weygand lui donne « l’ordre de signer » (ce qui semble attester que l’honneur ne sort peut-être pas aussi sauvegardé que cela) : finalement De Gaulle lui-même dans son troisième message radiodiffusé le 22 juin 1940 dénonça non seulement une capitulation mais aussi un asservissement. Selon Jean-Paul Cointet, le succès allemand dans la signature de l’armistice tient surtout à ce que celui-ci n’a pas été négocié avec la France, mais seulement imposé : le gouvernement français en sollicitant un armistice n’avait plus qu’à satisfaire aux closes imposées, enfin, il semble bien que le gouvernement français soit convaincu que « la victoire de l’Allemagne est inéluctable et définitive », on voyait le Royaume-Uni être rapidement vaincu, et surtout on pense l’évènement dans un cadre intellectuel étriqué franco-allemand là ou De Gaulle raisonnait en termes de guerre mondiale ; enfin on espérait que l’Allemagne n’abuserait pas de sa victoire (!!!!). On se flattait de conserver quelques atouts, la flotte était neutralisé mais préservée (pas pour longtemps) et la France disposait toujours d’un empire avec l’Afrique du Nord qui constituait une position stratégique pour la guerre en méditerranée, mais avec une utilisation très ambiguë avec les fameux protocoles de Paris de Darlan qui mettait une part importante de l’empire à la disposition des nazis dans leur guerre contre le Royaume-Uni : bien sûr l’affaire tourna mal et les accords ne furent tout au plus que très partiellement appliqués : en 1940 on peut distinguer entre l’attentisme de Pétain, la vigilance de Weygand qui souhaitait surtout que la neutralité de « son armistice » soit respecté, et volonté de Pierre Laval de s’engager dans une politique de collaboration avec l’Allemagne. Du côté de Hitler, dans une note du 9 juillet 1940, il était indiqué que la France n’était pas un Etat allié, mais un Etat avec lequel les comptes seront réglées le jour du traité de paix, la France avait tout au plus vocation à devenir une Suisse agrandie et deviendra un pays de tourisme pouvant conserver une capacité de production dans le domaine de la mode, mais de toute évidence la France devenait un contributeur majeur à l’effort de guerre allemand.
Jean-Paul Cointet passe en revue tous les éléments relatifs au charcutage du territoire français, à l’établissement d’une ligne de démarcation qui nuira même aux intérêts allemands, à l’expulsion de population jugées racialement indésirable en Alsace et en Lorraine, à l’encouragement bien connu donné aux indépendantistes bretons qui furent les suppôts du nazisme. Le gouvernement de Vichy bien que théoriquement souverain était soumis à un contrôle étroit que se partageait les Allemands et les Italiens, l’industrie de guerre était bien sûr placée sous surveillance et la zone non occupée (il n’existe officiellement pas de zone libre) était soumise à des inspections aériennes. La commission d’armistice était essentiellement allemande avec une représentation française réduit à l’état de simple délégation. Ensuite, vient bien sûr en zone occupé le gouvernement militaire en France dépendant de l’OKH, une multitude de services plus ou moins patibulaires SS/SD et autres, et bien sûr l’incontournable Otto Abetz, qui deviendra ambassadeur en France, à Paris, mais sans jamais disposer d’une accréditation : il est un homme clef de la politique allemande, il doit financer tous les mouvements politiques et assimilés qui entretiennent la confusion en France et permettent lorsque c’est nécessaire de faire monter la pression sur Vichy ; en même temps il est l’interlocuteur privilégié et l’ami de Pierre Laval, c’est un francophone qui est d’ailleurs marié avec la secrétaire de Jean Luchaire : les travaux majeurs sur cet homme sont ceux de Barbara Lambauer qui lui a consacré une thèse, qui est devenu ensuite un ouvrage de référence. Le pillage économique des biens français est considérable, mais la chose devient encore pire dans le domaine des œuvres d’art ou interviennent divers voyous allant de Goering à Alfred Rosenberg (qui considère que Laval est « un négroïde méditerranéen ») !!! Hitler en personne dispose de 39 gros albums d’inventaire des biens saisis en France, plus de 20000 objets sont rapatriés en Allemagne dont plus de 5000 tableaux d’artistes majeurs.

Pour ce qui est de la politique allemande antijuive, « celle-ci trouvent des suiveurs français : les responsables français tenteront de « justifier » le statut du 3 octobre 1940 comme un élément d’une politique souveraine visant à assurer une « protection » aux juifs de souche française et à anticiper les mesures allemandes ». « la loi de Vichy n’en crée pas moins les conditions d’un parallélisme avec l’ordonnance allemande. Elle semble même vouloir démontrer comme un degré d’exigence plus élevé en tentant d’apporter une définition de la « race » juive, ce que ne faisait pas le texte allemand ». (page 191) : l’analyse de Jean-Pierre Cointet réduit à néant l’effort du présumé « historien » Alain Michel qui tentait de voir dans « l’histoire de Vichy » de cet auteur une caution à ses thèses contre la prétendue doxa de messieurs Paxton Marrus, Klarsfeld qui auraient ourdi un vil complot visant « à ternir l’image de Vichy » en matière de politique antisémite (sic !)

Abetz écrivait dans un rapport du 30 juillet 1940 que « l’idée du Reich est adaptée à l’idée européenne, très ancrée idéologiquement dans le peuple français…Il serait possible que le Reich usurpât l’ide européenne sans pour autant porter atteinte à l’exigence du leadership continental ancré dans le peuple allemand par le national-socialisme ». Les interlocuteurs, français, Laval le premier sont littéralement roulés dans la farine : et plus c’est gros plus ils sont contents !

Le rôle franchement abject de Jacques Benoît-Méchin est analysé en détail et l’on voit bien que cet intellectuel germanophile voulait avec Otto Abetz engager la France dans une sorte d’ordre nouveau : une Europe sous la botte des nazis avec si possible un strapontin généreux pour la France : de là à cogiter sur une déclaration de guerre Française contre les anglo-saxons, en particulier contre les Etats-Unis, proche du ridicule, et qui comme beaucoup d’offre de collaboration française ne reçoivent que l’ombre du mépris des maîtres du troisième Reich. Il est vrai que sur la fin, Hitler est de plus en plus indécis sur le possibilité d’une contribution française à sa guerre contre le bolchevisme (présenté comme une thématique européenne), mais c’est déjà trop tard sur le plan militaire.

Quel que soit la configuration étudiée, les efforts pour s’engager après l’entrevue de Montoire dans une collaboration d’Etat avec l’Allemagne était une politique vouée à l’insuccès : Philipe Pétain maréchal de France et Pierre Laval en possèdent la lourde responsabilité avec une surenchère d’offres de plus en plus délirante. Même sans considérer la question de la participation de Vichy à la Shoah et en admettant même, qu’à un moment donné Pierre Laval ait lui-même pris peur devant les exigences allemandes et se soit retranché derrière le maréchal pour les refuser, dans un ultime sursaut de lucidité, il est possible de conclure que jamais la France n’aurait été un Etat majeur dans une Europe allemande : tout au plus un Etat croupion associé au Reich…
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La Synarchie
La Synarchie
par Olivier DARD
Edition : Poche
Prix : EUR 11,00

3 internautes sur 4 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Une excellente étude du mythe du complot permanent, 22 mars 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : La Synarchie (Poche)
La synarchie est un mouvement d’idée assez fumeux datant de 1880 et dont l’inventeur, si l’on dire est le marquis Joseph Alexandre Saint Yves d’Alveydre (1842-1909) est un homme féru d’ésotérisme et d’occultisme, même si son projet de synarchie n’a strictement rien d’une société secrète. Son premier ouvrage à caractère théorique s’intitule « Clefs de l’Orient ». Il s’agit d’un ouvrage qui s’inscrit dans le contexte international de l’époque marquée (une nouvelle fois) par la perspective d’une guerre avec la Turquie, Saint Yves prétend apporter le moyen de régler la question d’Orient d’une manière définitive, pour lui ce problème ne serait qu’une composante d’une crise globale que connaîtrait l’Europe alors assimilée à la chrétienté. Ladite chrétienté d’Europe vivrait « sous une loi publique sans foi, sans autorité générale sur les mœurs des nations, une constitution publique dépourvue de toute autorisation religieuse, de toute sanction morale, de toute justice distributive ».
Très clairement, bien que le passage consacré à Saint Yves soit le plus difficile à lire, la synarchie que propose son auteur est une modalité de gouvernement mondial qui arbitrerait les conflits, au moins entre les trois grandes religions monothéistes, en quelque sorte un projet de paix perpétuelle administré par des institutions ad hoc. Donc rien de bien transcendant, par ailleurs les développements de Saint Yves sont essentiellement fumeux, très éloigné d’une quelconque réalité concrète. La postérité des auteurs complotistes a voulu faire de Saint Yves un polytechnicien afin de lui donner un élément clef, l’appartenance à l’X dans la perspective d’un complot technocratique : vous l’aurez sans doute compris, jamais Saint Yves n’a été diplômé de l’école polytechnique…

En fait, ce qui est connu sous la forme moderne de la synarchie aurait été un complot ourdi à l’intérieur même du gouvernement de Vichy au printemps 1941 par une société secrète réunissant des polytechniciens et à la tête de laquelle se trouveraient les sieurs Bouthillier et Berthelot (respectivement ministre de l’économie et ministre des transports) cette cabale comprendrait un grand nombre de hauts fonctionnaires des finances et des travaux publics. Cette rumeur est bien entendu reprise par la presse collaborationniste parisienne (Au pilori et l’Appel) qui brode sur la mort prétendument mystérieuse d’un personnage nimbé de mystère Jean Coutrot.

En réalité, cette affaire vise essentiellement le gouvernement constitué par l’amiral Darlan devenu vice-président du Conseil du gouvernement de Vichy après l’éviction de Pierre Laval et l’intermède Flandin. On peut penser comme la fait l’auteur que les publications des ultras de la collaboration parisienne sont surtout activées par Otto Abetz, ambassadeur d’Allemagne, et ami de Pierre Laval avec qui il a noué des relations étroites : Abetz ayant fait le choix de Laval avec qui il estime partager une communauté de destin sur l’avenir de la collaboration française, il paraît logique qu’il veuille déstabiliser l’amiral Darlan, même si devant la tournure des évènements il finira par percevoir Darlan comme une carte de rechange acceptable. Au demeurant ce dernier a rencontré personnellement Hitler et lui a « exprimé la volonté du gouvernement de poursuivre la politique de collaboration ». Le problème est sans doute dans le fait que l’amiral Darlan est novice en termes de choix politique et accepte une équipe de ministre qui comprend indubitablement des ministres techniciens. L’auteur fait remarquer à juste titre que cette tendance à la nomination de techniciens était déjà une habitude prise sous la 3ème république et que les ministres en question sont ce que nous connaissons actuellement sous le vocable pas forcément valorisant de technocrate. Et que cette emprise technocratique sur la politique française sera encore renforcée à la libération, sous la IV et la Vème République par la création de l’ENA. En 1941, ce qui est reproché à Darlan, notamment par Henri Dumoulin de Labarthète est d’avoir recruté tous les membres de la banque Worms, en d’autres termes des représentants des « trusts » et « des puissances d’argents ». Concernant les liens avec le groupe Worms ceux-ci sont indéniables pour des ministres comme Jacques Barnaud ou Pierre Pucheu, et François Lehideux est un client de la banque Worms puisque les usines Renault y ont un compte. Les deux personnages qui intriguent le plus les milieux collaborationnistes français sont Jacques Barnaud et Gabriel Le Roy Ladurie qui dirige les services bancaires de Worms depuis 1936, et bien sûr comme il est normal dans un tel complot il y a un personnage obligé « le juif » Worms… Depuis l’été 1940 Worms est avec Rothschild, Lazard et Louis Dreyfus une cible privilégiée de la presse antisémite parisienne. La situation est délicate dans le contexte de « l’aryanisation » des biens juifs (c’est-à-dire de la spoliation forcée des israélites), au regard de la législation allemande applicable en zone occupée Hyppolite Worms n’est pas juif car de mère « aryenne » il est aussi marié à une « aryenne ». En revanche certains actionnaires du groupe Worms sont juifs ce qui rend l’entreprise passible de spoliation… En fait l’affaire va être gérée de main de maitre par Gabriel Le Roy Ladurie qui va se rendre indispensable auprès du commissaire allemand de la Commerzbank en facilitant les opérations en France de cette entité d’une manière habile et très prosaïque.

En outre, la présence de ministres techniciens comme Barnaud ou Pierre Pucheu (qui est la bête noire de certains collaborationnistes parisiens) n’est pas condamnée par les autorités allemandes ni par l’ensemble de la presse collaborationniste parisienne contrairement aux attentes de Jean Luchaire et de Marcel Déat. Le pseudo complot de la banque Worms s’est dégonflé de lui-même, toutefois, les esprits chagrins vont tenter de faire rebondir l’affaire avec la mort présumée mystérieuse de Jean Coutrot qui serait le chef tout puissant de l’organisation tentaculaire que serait la synarchie. Cette propension au délire complotiste trouve son origine dans la chasse aux sociétés secrètes entreprise par l’Etat français, entendu que par société secrète il faut entendre essentiellement la franc-maçonnerie interdite par Vichy qui va rendre public la liste des adhérents réels ou présumés comme tels des loges maçonniques, qui étaient considérées comme étant le repaire des forces antinationales sous la 3ème République, un effort similaire étant d’ailleurs entrepris en zone occupée à partir de Paris par les autorités allemandes.

Les officines de lutte contre les sociétés secrètes sont décrites avec minutie par Olivier Dard et montre à quel point une structure est capable d’induire et d’entretenir de manière spontanée et délirante un complot synarchique purement imaginaire.

La personnalité de Jean Coutrot est analysée en détail et cette analyse révèle à quel point un personnage inoffensif, ayant essentiellement une activité d’ingénieur conseil (il était bien diplômé de l’Ecole polytechnique, membre de X-Crise et de divers groupes de réflexions) qui finit par se suicider pour des raisons personnelles très sérieuses devient un personnage de fantasme, figure centrale du Mouvement Synarchique d’Empire (MSE), une sorte de gouvernement de l’ombre tirant les ficelles de vulgaires pantins politiques au service d’intérêts financiers (les fameuses 200 familles).

Cette rumeur et ce fantasme synarchique s’insérait dans une période très propice à ce détournement intellectuel. Elle montre à quel point la presse et la manipulation d’informations ayant une forte connotation affective (complot judéo-maçonnique ; complot ploutocratique associé…etc.) peut avoir un impact fort.

Le mythe de la synarchie a perduré dans l’après-guerre ou le parti communiste s’est approprié à fond le mythe des puissances d’argent (les 200 familles bis repetita) et a fait de Jean Coutrot un nouvel épouvantail en le présentant « en géant du fascisme français » (sic), on voit très bien que l’on est dans une logique délirante qui se nourrit de ses propres révélations.

L’extrême droite aussi va récupérer le thème de la synarchie en la personne abjecte d’Henry Coston qui fut mandaté par Vichy pour enquêter sur les sociétés secrètes. Cet homme était un antisémite notoire (CF les collabos dans la collection Pluriel : Henry Coston : itinéraire d’un antisémite) qui a poursuivi ses « travaux » au profit d’un public d’extrême droite avide de révélations fangeuses mêlant complot judéo-maçonnique et complot technocratique…

Sur les instances confidentielles de réflexion économique, les travaux de M. Dard sont en revanche moins probants, et sans voir dans la trilatérale une société secrète (paradoxe à partir du moment où son existence est connue), je pense qu’il convient de ne pas tout confondre.
Il existe des lobbys et des groupes de pressions, des ententes commerciales, des monopoles, et des réseaux d’anciens des grandes écoles notamment en France dont l‘existence est prouvée et étudiée par la science politique et la sociologie : tous ces lobbys et ses réseaux d’influence jouent un rôle considérable dans les sociétés démocratiques, sans que leur finalité soit assurément le bien public. Pour autant, ces phénomènes sociaux méritent une analyse froide et lucide, sans avoir recours à la catégorie douteuse des sociétés secrètes et de leurs divers avatars.


Vichy, un passé qui ne passe pas
Vichy, un passé qui ne passe pas
par Eric Conan
Edition : Poche
Prix : EUR 10,00

4 internautes sur 4 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Un excellent ouvrage qui invite à la réflexion et à la prudence sur le devoir de mémoire, 15 mars 2015
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Ce commentaire fait référence à cette édition : Vichy, un passé qui ne passe pas (Poche)
Il s’agit de l’édition 2013 de l‘ouvrage de Henry Rousso et d’Eric Conan consacré à la délicate question du statut du régime de Vichy dans la mémoire collective de la France. Le postulat de base des auteurs est que le poids de cet évènement est constamment évolutif au fil du temps depuis les procès de l’épuration de la période 1944-1947. La démonstration de la modification de la perception du régime de Vichy a d’ailleurs fait l’objet d’une étude universitaire très complète de la part de Henry Rousso dans un ouvrage intitulé le syndrome de Vichy et disponible dans la collection Point histoire. Henry Rousso Indique que tout se passe comme si « les enfants ou les petits enfants de la génération de la guerre, qui ne cessent de dénoncer l’absence de lucidité ou la lâcheté dont firent preuve leurs aînés, une fois la tragédie résorbée, peuvent le faire avec d’autant plus de facilité que les fureurs d’une guerre mondiale leur ont été épargnées et qu’ils ont eu la chance de n’avoir jamais été confronté à des engagements d’une telle radicalité ».

Henry Rousso précise que c’est bien l’occupation allemande qui a été au cœur du problème y compris en limitant les capacités d’action du gouvernement de Vichy. Sur le fond on ne peut être que d’accord avec le point de vue modéré de l’auteur, mais c’est aussi oublier me semble-t-il que l’existence de Vichy a été un élément qui découlait de la volonté du régime nazi lui-même et non une simple action française. François Delpla pose bien la question dans son blog de l’ambiguïté entre le maître et l’esclave, soit entre le régime nazi et l’état croupion dit Etat Français : car il est à l’évidence certain que Hitler avait au moins un intérêt tactique à disposer d’une structure fantoche comme Vichy. On peut d’ailleurs considérer que des éléments majeurs de réponde figurent dans les travaux de Barbara Lambauer « Otto Abetz et les français : l’envers de la collaboration » qui date de 2001, cet élément fondamentale qui fait mal à notre mémoire collective, parce qu’elle est un signe supplémentaire d’abaissement de la France après une débâcle militaire honteuse est abordée avec minutie par Jean-Paul Cointet dans son ouvrage « Hitler et la France » paru en 2014 aux éditions Perrin et qui montre qu’à l’évidence le führer ne voulait pas que du bien à la France, n’en déplaise aux imbéciles dont l’objectif est une réhabilitation du régime de Vichy….

En revanche Henry Rousso et Eric Conan mettent à juste titre en garde face à ce qui est devenu « le devoir de mémoire », c’est-à-dire une instrumentalisation de certains éléments historiques, leur dénaturation et leur exploitation à des fins politiques qui n’ont qu’un vague lien avec l’étude de l’histoire et de sa structure narrative. Et sur ce point précis on ne peut que donner quitus aux auteurs qui estiment que certains discours actuels (c’est-à-dire des réinterprétations a posteriori qui ont surtout surgi dans les années 1980 et 1990) qui ont voulu ignorer à quel point la volonté avait été forte à la libération de ne pas faire de distinguo entre les victimes résistantes, les victimes juives et les enrôlés par le biais du service du travail obligatoire (STO) qui furent un temps désignées comme déportés du travail. Il est absolument exact que c’est bien dans le contexte de la libération puis dans celui de la guerre froide qu’il convient de comprendre les discours tenus et les actions entreprises pour ressouder l’unité nationale qui avait été mise à mal par la période 1940-1944 : « le général de Gaulle, une bonne partie de la classe politique et la majorité des français se sont retrouvés pour minorer le caractère autochtone du régime de Vichy et occulter son inscription dans une longue tradition idéologique française », Henry Rousso et Eric Conan indiquent que l’épuration française jugea les collaborateurs français comme des traîtres plus que comme des fascistes français (que l’on peut d’ailleurs cantonner de manière politique et idéologique à des personnalités comme celles de Jacques Doriot, de Déat de Marcel Bucard et à la rigueur de Joseph Darnand lorsque le régime de Vichy à l’apogée de son durcissement idéologique devint une sorte d’état policier proto-fasciste qui fut souvent qualifié d’Etat milicien. Dans ce contexte politique troublé et angoissant le régime de Vichy fut qualifié « de régime de fait » ou encore d’autorité de fait à laquelle on dénia toute autorité légale et toute légitimité : « la collaboration dans son ensemble fut considérée comme une parenthèse, un phénomène dramatique, mais minoritaire, les valeurs de « la France éternelle » ayant été incarnée par la résistance.

Selon les auteurs à partir des années 1944-1945 la mémoire nationale est forgée, ou du moins polarisée d’un côté par la mémoire gaulliste et de l’autre côté par la mémoire communiste, bien que ces deux entités soient des ennemis irréductibles, ils forment les deux grands courants politiques de l’après-guerre en France, on note qu’une soi-disant dimension révolutionnaire est présent dans le discours communiste, mais absente du discours gaullien. Ces mémoires s’efforcent de réduire l’épisode de la collaboration à un évènement minoritaire (ce qui est d’ailleurs exact, puisque dans l’ensemble les données historiques désormais complètes montrent bien que la résistance, comme la collaboration fut l’apanage d’une minorité de français).

Ces deux mémoires vont forger les mythes des années 1950-1960 qui laissent beaucoup moins de place à certains acteurs et victimes des années noires, en particulier les prisonniers de guerre français fort nombreux (François Mitterrand constituera une entité résistante à partir des prisonniers, et son départ présumé tardif de l’administration de Vichy en 1943 : a posteriori il est facile de dire que cela fut tardif, va le priver d’une reconnaissance pleine et entière de sa contribution à la résistance française, auquel va s’ajouter des relations détestables avec Charles de Gaulle) ; ce qui est vrai aussi des déportés juifs dont la voix se fait moins entendre que celle des déportés résistants lors des procès de l’épuration. Cette absence de prise en compte des souffrances des israélites déportées lors des procès, est un élément qui a été observé par Jean-Paul Cointet dans son ouvrage « Expier Vichy » mais a aussi beaucoup marqué Alain Decaux dans son livre « Mourir pour Vichy » : puisqu’Alain Decaux n’était nullement un spécialiste des questions de collaboration ou de résistance, on peut penser que son étonnement est un élément significatif… Par ailleurs Henry Rousso et Eric Conan, reprenant les développements du syndrome de Vichy montre bien que dans les années 1960 les lieux de mémoires de la barbarie nazie seront le mont Valérien et Oradour sur Glane, et non point le Vel d’hiv et que le processus de déportation est matérialisé par le camp de concentration de Buchenwald et non par le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau.
Il faut dire qu’à la même époque Raul Hillberg peine à faire éditer son ouvrage consacré à « la destruction des juifs d’Europe ».

Selon les auteurs, cette période de refoulement, la deuxième du syndrome de Vichy, couvre les années 1954-1971 et s’est ouverte au lendemain des lois d’amnistie votées en pleine guerre froide entre 1951 et 1953 : avec un oubli juridique qui entraîne le retour sur la scène politique d’anciens vichyssois qui vont renforcer l’aile conservatrice et réactionnaire de la droite discréditée en 1944 par son soutien au pétainisme. Les lois d’amnistie sont votées contre l’avis des socialistes et des communistes. En décembre 1964 les cendres de Jean Moulin sont transférées au Panthéon, aboutissement assez logique pour un homme dont l’action était l’unification de la résistance intérieure sous le haut patronage de la France libre du général de Gaulle.

En revanche, des souvenirs refoulés commencent à se manifester, mais de manière sporadique, la Résistance continue à occuper toute la dimension affective et historique, alors que la collaboration d’Etat (à distinguer des collaborationnistes-ultra de Paris qui étaient stipendiés par l’Allemagne et notamment par Otto Abetz pour mettre une pression médiatique constante sur le régime de Vichy), la Révolution Nationale, et l’antisémitisme français ainsi que les complicités apportées par l’Etat français à la solution finale sont totalement passés sous silence.
La troisième étape du syndrome de Vichy est celui du « miroir brisé » et survient au début des années 1970, avec notamment le film de Marcel Ophuls « le Chagrin et la pitié », mais aussi par l’octroi d’une grâce présidentielle par Georges Pompidou à un milicien encore inconnu de la totalité des français, Paul Touvier : ces évènements déclenchent selon Henry Rousso une vague de fond dans un contexte socio-historique particulier : mai 1968 ; le départ puis la mort de Charles de Gaulle et l’abandon de « la tradition résistancialiste » par son successeur font éclater les mythes de l’après-guerre avec un nouveau questionnement des jeunes générations.

Enfin avec la fin des années 1970, on aurait la dernière phase du syndrome de Vichy, les années noires deviennent un enjeu obsessionnel de la mémoire, avec le réveil d’une identité juive, qui revendique pour la première fois selon les auteurs depuis l’émancipation des juifs en France son « droit à la différence ».

On note, un point positif dans l’argumentation des auteurs, c’est la reconnaissance du travail considérable de Serge Klarsfeld et le rôle considérable de Robert O. Paxton en 1973 avec sa France de Vichy : à ce sujet les auteurs se gardent bien d’évoquer une quelconque doxa paxtonienne qui serait une sorte de terrorisme intellectuel empêchant une appréciation correcte de ce que fut l’Etat français.
A l’heure actuelle, de telles affirmations reviennent en force dans l’argumentaire décomplexé d’une extrême droite qui souhaite la reconnaissance d’un rôle positif du régime de Vichy, y compris dans une fonction de protection des juifs : ces gens sont extrêmement dangereux, car pour eux le sacrifice des juifs étrangers (y compris des enfants de nationalité française…) montrerait que le régime de Vichy entendait protéger les juifs français. Et puis, si on admet que le sacrifice de juifs étrangers ou apatrides était une chose admissible, on argumente implicitement sur le fait que leur vie avait moins de valeur que celle des juifs français, argumentation toute à fait nauséeuse et abjecte.

A mon sens les trois développements majeurs de l’ouvrage de Rousso et Conan sont le traitement de la problématique de la rafle du Vel d’hiv et des problèmes de commémoration associés ; un second élément majeur est bien le procès Touvier avec la reconnaissance finale par la justice française d’une complicité dans un crime contre l’humanité conduit par la milice en la personne de Paul Touvier procédant à l’exécution de 7 otages israélites, on peut admettre que ce procès fut bien le dernier des procès de l’épuration française.

La question des archives prétendument inaccessibles est un élément intéressant, mais pour les chercheurs chevronnés il n’apportera rien de nouveau, sachant que les archives sont largement ouvertes sur cette période en 2015, et qu’en outre le régime des dérogations pour la consultation des fonds sensibles a encore beaucoup été modifié, avec l’adjonction de dispositifs de sécurité pour les archives technologiques ayant un impact en matière d’ADM.

Les problèmes de la fameuse gerbe de François Mitterrand sur la tombe du maréchal Pétain méritent d’être mentionnée, mais sans surestimer de manière polémique la nature d’un geste assez maladroit, et non malveillant, comme d’ailleurs la polémique sur l’attribution d’une francisque audit François Mitterrand qui s’est lui-même enferré dans une histoire fausse, parlant de celle attribuée à son ami Jean de Lattre de Tassigny, avant d’être obligé de faire marche arrière devant la colère de la maréchale qui lui a signifié que son défunt époux n’avait jamais été titulaire de cette décoration.

L’analyse du passé de résistant de François Mitterrand est d’ailleurs retracée d’une manière honnête et bien documentée, ce qui clos un psychodrame possédant une composante assez largement imaginaire…

Pour ce qui est de l’enseignement de la seconde guerre mondiale en France, et en particulier de la Shoah, je pense que Henry Rousso et Eric Conan ont peut-être un peu péché par action en indiquant que des organisations juives auraient tendances à ne jamais être satisfaites par le contenu des manuels scolaires de collèges te de lycées. Dans mes souvenirs, ces manuels sont loin d’être des chefs d’œuvres scientifiques ou pédagogiques. Toutefois, le vrai problème réside en 2015, dans l’hostilité complète de public scolaire pour qui les Juifs ne sont pas des victimes mais des coupables en France : cette situation correspond à une introduction inquiétante des problèmes spécifiques à Israël et au Moyen-Orient mais sans rapport directe avec la communauté nationale française.

Tout cela montre que la question de l’histoire, de son enseignement et d’une utilisation politisée maladroite au travers d’un pseudo devoir de mémoire est une question sensible dont la problématique est très loin d’être épuisée.


Morts pour Vichy
Morts pour Vichy
par Alain DECAUX
Edition : Poche
Prix : EUR 11,00

1 internaute sur 2 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Un ouvrage de grande qualité : comment finissent les collabos, 3 mars 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Morts pour Vichy (Poche)
L’ouvrage d’Alain Decaux est en tout point remarquable, disons seulement que l’usage assez important de témoignages oraux est un élément qui ne peut être effectué correctement que par un historien chevronné, disposant en principe d’une excellente connaissance des dossiers, mais disposant aussi d’éléments permettant de corroborer les témoignages. On peut estimer que l’intervalle de confiance obtenu par Alain Decaux est de l’ordre de 85%, ce qui est substantiel. Pour le reste, les lecteurs intéressés par les dossiers évoqués dans l’ouvrage auront grand profit à se reporter à l’ouvrage de Michèle Cointet cité infra sur l’opposition de Giraud à De Gaulle, les éléments relatifs à Darlan y sont fort nombreux et bien structurés. Par ailleurs, ils pourront se reporter à « la Nouvelle Histoire de Vichy » de Michèle Cointet qui est la somme qui fait référence sur le régime de Vichy. Sur la vision gaullienne des évènements, la biographie d’Eric Roussel figurant dans la collection Tempus (tome1 1890 -1945) présent l’intérêt d’être distanciée sans être malveillante. Sur l’amiral Darlan on se reportera à l’ouvrage éponyme rédigé par Hervé Coutau-Bégarie et Claude Huan, aux éditions Fayard en 1989. Sur Pierre Laval, l’ouvrage de référence est celui de Fred Kupferman « Pierre Laval » 2006. Pour la collaboration vue du côté allemand, le maître ouvrage est celui de Barbara Lambauer « Otto Abetz et les français, ou l’envers de la collaboration, éditions Fayard 2001.

L’amiral Darlan : l’exécution d’un traître sans honneur ni parole

L’amiral Darlan a été promu sous le gouvernement du Front populaire chef d’état-major de la Marine, puis amiral de la flotte, titre créé pour lui par la République. En 1939-1940 il commande en chef les forces navales françaises lors de la difficile retraite de Dunkerque et devient le 16 juin 1940 ministre de la Marine dans le gouvernement du maréchal Pétain. Le 13 décembre 1940 le maréchal Pétain renvoie Laval, jugé trop favorable aux Allemands selon Alain Decaux, cette explication souffre quelques critiques, la plupart des historiens actuels estiment que c’est surtout l’absence de résultats concret à la suite des entretiens de Montoire qui marque le début actif de la politique de collaboration avec l’Allemagne nazie. Après ce qui dénommé l’intermède Pierre Etienne Flandin, le maréchal nomme Darlan vice-président du Conseil. Darlan va continuer la politique de collaboration initiée par Laval. Selon Alain Decaux bien que Darlan poursuive la politique déjà engagée, il n’éprouve personnellement aucune sympathie pour Hitler et son régime, toutefois dès juin 1940 Darlan a acquis la conviction que l’Allemagne gagnera la guerre. Tout en conservant à la France un maximum de liberté d’action (ce qui paraît difficile compte tenu des conditions d’armistices…). A deux reprises l’amiral Darlan va rencontrer Hitler et négocie en mai 1941 un protocole ouvrant aux Allemands les ports français d’Afrique qui sera repoussé par le maréchal Pétain (l’auteur oubli un peu trop vite à mon goût la proposition de ravitaillement logistique de l’Afrika Korps via la Tunisie et la mise à disposition de bases aériennes en Syrie permettant à la Luftwaffe d’intervenir contre les britanniques dans un processus insurrectionnel qui les opposent à des nationalistes irakiens). Mais, à l’évidence l’amiral Darlan est ouvert à tous les retournements de situation, ce qui le pousse à sonder les intentions de l’ambassadeur américain à Vichy l’amiral Leahy. Sous la pression allemande, le maréchal Pétain rappel au pouvoir Pierre Laval en avril 1942, mais Darlan reste commandant en chef des armées de terre, de mer et de l’air. La véritable question est de savoir quand Darlan a eu connaissance des contacts pris en Afrique du Nord par Robert Murphy. Celui-ci simple conseiller à l’ambassade des Etats-Unis en France se fait envoyer en mission à Alger le 24 avril 1942. Cette action intervient à un moment ou les Américains jouent à fond la carte du général Henry Giraud et le 17 octobre 1942, Murphy câble à Londres et à Washington pour préconiser « une solution qui établirait entre Giraud et Darlan une collaboration fructueuse ». Cette proposition est bien accueillie à Washington dans la mesure « ou tout laisse prévoir que la principale opposition à un débarquement américain viendra de la flotte française, le ralliement de Darlan était donc d’une importance cruciale ». Même si Alain Decaux questionne la notion de « ralliement ». Une tournée d’inspection prévue de longue date va conduire Darlan en Afrique du Nord au mois d’octobre 1942 puis repart pour Vichy, l’état de santé de son fils malade de la poliomyélite nécessite son retour en AFN le 5 novembre 1942 sans se douter qu’une puissante armada américaine vogue vers l’AFN. Les modalités de débarquement des américains ont été préparées avec l’aide de 5 français, le colonel Van Hecke, dans la province d’Oran van Hecke prend contact avec un réseau déjà formé à l’instigation du père dominicain Théry, auprès duquel milite Henri D’Astier de la Vigerie (lieutenant du 2ème bureau) qui est un monarchiste farouchement antiallemand mais peu séduit pas la résistance gaulliste, Van Hecke va faire de lui son adjoint pour les chantiers de jeunesse. C’est vers cette époque que Van Hecke rencontre Jean Rigault, puis Jacques Lemaigre-Dubreuil. Lemaigre et Rigault découvrent la réalité des forces mises sur pied par Van Hecke : un groupement du Maroc, trois groupements de français de souche et un groupement de musulmans en Algérie, un groupement en Tunisie. Lemaigre-Dubrei et Rigault découvrent que leur projet de réarmer clandestinement l’armée d’Afrique du Nord a été envisagé par un jeune officier le capitaine Beaufre, sur ordre de Vichy Beaufre a été arrêté et condamné à un an de prison. On entre aussi en contact avec un jeune policier d’origine basque André Achiary qui à l’aide d‘un émetteur clandestin est entré en relation avec les services secrets britanniques de Gibraltar. Achiary propose de s’assurer le concours du colonel Jousse, attaché au quartier général d’Alger et qui est un républicain convaincu. On va en outre recruter un homme d’expérience en la personne de Jacques Tarbé de Saint-Hardouin qui a été un des principaux collaborateurs du général Weygand. Il s’agit d’un diplomate spécialisé dans les questions économiques qui possède toute latitude pour entrer en contact avec Robert Murphy.

Van Hecke, Lemaigre-Dubreuil, Rigault, Henry d’Astier et Saint-Hardouin seraient donc les 5 personnalités françaises qui auraient aidé Robert Murphy à préparer le débarquement en AFN. Cette thèse des « cinq » est controversée sur le plan historique dans la mesure où seulement Henry d’Astier de la Vigerie auraient réellement contribuées à l’unification de la résistance en AFN tandis que le putsch d’Alger était dirigé par José Aboulker et le colonel Germain Jousse. Le groupe des cinq aurait disparu d’Alger le 8 novembre 1942. Seul Henri d'Astier était à Alger le jour du putsch et a participé aux arrestations et occupations de points stratégiques effectuées par José Aboulker, Germain Jousse, Bernard Karsenty et leurs 400 camarades. Le groupe des 5 rencontre le général Henry Giraud dans des conditions qui sans être fausses paraissent romancées et sur ce point il sera souhaitable au lecteur intéressé par cette épisode historique de se rapporter au chapitre 3 « la drôle de libération » de l’excellent ouvrage de Michèle Cointet « De Gaulle et Giraud : l’affrontement » qui montre bien que Robert Murphy pratiquait un système de corruption généralisé pour faire aboutir ses requêtes : d’une manière générale les anglo-saxons ne sont pas des enfants de chœur ! En juin 1942, Giraud aurait finalement donné son accord à Van Hecke et Rigault sur son intention de se rallier au plan américain d’un débarquement en Algérie ou il entend prendre le commandement de toutes les forces alliées. Finalement, le général Juin reçoit Robert Murphy en pleine nuit et l’Américain l’invite à se rallier à un débarquement qui va se dérouler dans la nuit avec l’accord du général Giraud : le déroulement de cette scène avec un général Juin en pyjama est considérée comme fausse par Me Michèle Cointet. Darlan est de retour à Alger depuis le 5 novembre 1942, le 6, il est informé par le général Bergeret qu’un débarquement est imminent. Robert Murphy lui présent la situation et plaide « qu’il faut absolument que l’amiral, dans l’intérêt de la France saisisse l’occasion en or qui s’offre à lui ». Darlan paraît terriblement tenter de dire oui immédiatement mais il se ressaisi et décide d’attendre pour ne pas compromettre la situation de Vichy. Alger est déjà encerclé par les Américains, en revanche, les actions des comploteurs ont été sans effets sur le dispositif des forces de Vichy qui reprennent possession de la ville, Darlan et Juin que l’on a dit être arrêtés sont remis en liberté par un peloton de gardes mobiles, et dans le port les batteries vichystes ouvrent le feu sur des navires américains qui tentent de forcer le passage. Pendant ce temps, Darlan a enfin pu communiquer avec Vichy le maréchal Pétain lui déclare « vous savez que vous avez toute ma confiance » : Darlan prend ce texte lapidaire pour un blanc-seing et considère qu’il peut traiter avec les Américains au moins en ce qui concerne Alger, il ne se sent pas autorisé à faire plus redoutant les représailles des troupes allemandes en métropole (de facto, le débarquement en AFN va conduire Hitler à déclencher la directive Attila qui autorise la Wehrmacht à envahir la zone libre, cette opération étant d’ailleurs prévue dès la signature de l’armistice par la France). Le général Juin confirme que des combats font rage au Maroc entre les Américains et les troupes de Vichy. Darlan ne souhaite toujours pas intervenir. Le 9 novembre 1942, le général Clark rejoint Alger pour parler directement à Darlan et lui indiquer qu’il est de son intérêt de signer un armistice.

Le 10 novembre 1942 le général Clark demande à Darlan de faire cesser tous les combats y compris au Maroc faute de quoi il sera arrêté, finalement sur l’insistance du général Juin, Darlan accepte. Pour les américains Darlan est « un expédient temporaire » nécessaire, et il incarne l’autorité suprême française en AFN. En réalité, il convient de préciser que la Tunisie est abandonnée aux Allemands par les vichyssois et devra être reconquise de manière ultérieure par le général Giraud…Darlan manœuvre bien avec les Américains et propose d’aller avec eux aussi loin qu’il prévoyait d’aller avec les Etats-Unis voire ne mettant sous tutelle les territoires d’AFN.

Pour les gaullistes et la résistance intérieure Darlan est un traître et le « Darlan deal » des américains une pure infamie. Alain Decaux met l’accent sur un complot royaliste qui aurait fait entrevoir au Comte de Paris une possibilité de succéder à l’amiral Darlan non comme monarque mais comme rassembleur des français…Finalement, Alain Decaux note un élément important, Londres donne son accord pour envoyer un émissaire à Alger en la personne de François d’Astier de la Vigerie qui a commandé l’armée de l’air française au nord de la France en 1939-1940. Le 19 décembre 1942, François d’Astier de la Vigerie rencontre par l’entremise de son frère Henry Paul Saurin à qui il fait une présentation idyllique du général de Gaulle et l’invite à se rallier au général. Paul Saurin reste dubitatif et explique au général de la Vigerie la situation à Alger « pour qu’il y ait ralliement de qui que ce soit à Alger il faut tenir compte de deux réalités qui semblent vous échapper : primo les américains ne veulent pas de De Gaulle, secundo Darlan est en place. Il n’a nulle envie de s’en aller. Qu’est que vous faites de Darlan ? ». La réponse du général d’Astier de la Vigerie claque : « Darlan va disparaître », Saurin demande « politiquement ou physiquement ? » ; le général d’Astier de la Vigerie est affirmatif « Physiquement ». François d’Astier de la Vigerie à ramener de Londres 40000 $, 38000 $ seront retrouvés à son domicile par la police après l’assassinat de Darlan, les 2000 $ manquant ont été retrouvé sur Bonnier de la Chapelle. Selon Alain Decaux l’instigateur du complot est sans conteste Henry d’Astier de la Vigerie, et l’agent d’exécution l’abbé Cordier et au-dessus de lui un dominicain le père Théry qui appartenait à l’Intelligence Service. Il s’agirait donc finalement d’une manipulation du comte de Paris pour le pousser à faire éliminer Darlan par un jeune naïf…Toujours selon les dires du commissaire Achiary : « De Gaulle couvrira d’honneur le père Théry et en fera un compagnon de la libération. Le poids des honneurs étouffera ses remords, il n’en fut pas de même pour Henry d’Astier qui sera toujours hanté par le souvenir de ce crime et mourra désespéré ». L’hypothèque du compte de Paris rapidement levée, la place est libre pour Henry Giraud, qui sera rejoint à Alger par Charles de Gaulle qui exercera conjointement le pouvoir avec lui au sein du CFLN avant de l’évincer totalement des aspects politiques…La version retenue en 2005 par Michèle Cointet dans son ouvrage « De Gaulle et Giraud : l’affrontement », éditions Perrin est la suivante « Mon opinion est que l’assassinat de l’amiral Darlan a été organisé par le chef de la police Henry d’Astier de la Vigerie, avec l’aide ponctuelle de services secrets étrangers locaux pour liquider le « Darlan Deal », cette erreur du Département d’Etat et du président Roosevelt. Il était destiné à rétablir enfin la situation envisagée par les comploteurs le 8 novembre 1942 : le général Giraud exerçant le pouvoir politique » (page 206) : on peut estimer que cette version ne contredit en rien la narration faite par Alain Decaux, qui n’insiste pas lui-même sur l’instigation gaullienne de l’exécution. Elle comprend toutefois une erreur manifeste, jamais Henry d’Astier de la Vigerie n’a été chef de la police, il était lieutenant et membre du 2ème bureau avant de devenir l’adjoint de Van Hecker aux chantiers de jeunesse.

L’exécution de Pierre Pucheu : le premier procès de l’épuration française

Dans le contexte de l’opération Torch, Pierre Pucheu sollicite auprès du général Giraud un sauf conduit lui permettant de se rendre à Alger et d’être incorporé dans une unité combattante. Pierre Pucheu débarque à Casablanca le 6 mai 1943. Il sera placé dans le Sud en résidence surveillée en attendant que sa situation ait pu être examinée ». Pucheu est transféré à Ksar-es-Souk. Faute de réponse du général Giraud, Pierre Pucheu fini par écrire le 7 août 1943 au général de Gaulle pour l’informer de l’accord de Giraud pour son séjour en AFN et du fait qu’il est prêt à rejoindre une unité combattante avec le grade le plus modeste si nécessaire et ce en abandonnant toute activité politique. Pas de réponse, mais un transfèrement à la prison civile de Meknès. En métropole le 30 août 1943, le Comité centrale de la résistance se prononce sur le cas Pucheu d’une manière extrêmement dure : « Pierre Pucheu, ancien ministre de l’Intérieur de Vichy, pourvoyeur des prisons et des fusillades, reconnu coupable de complicité d’assassinat, est condamné à mort par le peuple français ».

Le 22 février 1941, l’amiral Darlan constitue son cabinet et sur recommandation de son chef de cabinet Barnaud il décide d’appeler une équipe de jeunes loup, qui sera d’ailleurs au centre du pseudo complot synarchique qui touche Vichy (!!?) : les rapports politiques franco-allemands sont confiés à Benoit-Méchin, les relations économiques avec les occupants à Barnaud, l’information à Marion, l’équipement à Lehideux, la production industrielle à Pucheu. A Berlin le 6 mars 1941 Benoit-Méchin indique que le groupe n’est entré au gouvernement que pour « mener la collaboration la plus étroite avec l’Allemagne. Le Groupe remet à l’ambassadeur Otto Abetz un plan pour un ordre nouveau en France dont la première phrase stipule « nous sommes convaincus qu’il est de notre devoir de faire découler de la défaite de la France la victoire de l’Europe… » « Nous voulons sauver la France. Nous prions le Führer de nous faire confiance ».

Sous l’impulsion de Pucheu l’industrie française s’investit à fond dans la fabrication de matériel militaire pour l’Allemagne nazie : les seules fabrications de 1941 permettront d’équiper 18 divisions blindées et quarante divisions d’infanterie allemandes. Les deux tiers des équipements divers utilisés par la Wehrmacht au cours de l’hiver 1941-1942 sont d’origine française. En 1950, Otto Abetz pourra constater que jamais l’Allemagne n’aurait obtenu par la force « même très partiellement, les fournitures que lui livrait le gouvernement français ». Pucheu réussi brillamment à Vichy et finalement Darlan lui propose le portefeuille de l’intérieur. Le 17 août 1942 paraît un décret aggravant les mesures prises contre les juifs. La recrudescence des actes de sabotage attribués par le commandement militaire allemand, en France occupée, à des communistes pousse Pucheu à faire entreprendre à la police une semaine de contrôle, de vérifications d’identité et d’arrestations : on arrête ceux que l’on appelle des « anarchistes », on arrête les familles des militants communistes déjà incarcérés, les juifs étrangers, et pour faire bonne mesure comme l’écrit Alain Decaux les juifs français. Pierre Pucheu a promis au colonel Speidel, chef d’Etat-major de Stülpnagel la promulgation d’une loi permettant d’en finir avec les communistes et les anarchistes. Pucheu décide de faire bouger les choses, à Paris comme en province on va donc créer des sections spéciales, tribunaux qui auront autorité pour juger toutes les menées communistes ou anarchistes ; pour ceux arrêtés en flagrant délit pas d’instruction, le jugement sera immédiat. Pour les autres cas, l’inculpé sera assisté d’un défenseur nommé d’office et le jugement sera rendu sous 8 jours. Les verdicts des sections spéciales, rendus dans les deux jours sont immédiatement exécutables et ne sont susceptibles d’aucuns recours. Pour accroître la lutte contre les communistes Pucheu créé de nouvelles forces de polices, les brigades spéciales qui vont se montrer d’une efficacité redoutable. Toutefois, loin de diminuer le nombre des attentats s’accroît avec l’assassinat du colonel Holtz le 20 octobre 1941, cette fois les allemands demandent l’exécution de 50 otages qui devront être fusillés, ceux-ci seront choisis parmi les résistants détenus à Châteaubriand, au camp de Choisel. Dès le 20 octobre 1941 Pucheu est en possession d’une liste de qui comprend les noms d’une dizaine de communistes, les autres sont des personnalités non communistes, parmi lesquels d’anciens combattant. Pucheu rejette cette première liste une seconde liste est établie ou dominent les communistes et un certain nombre de syndicalistes, la liste « nouvelle » est soumise à Pucheu qui laisse faire.

Le procès Pucheu commence le 4 mars 1944 devant le tribunal d’Alger. La question de la liste des otages est au centre des débats mais les accusateurs de Pucheu ne seront pas en mesure de présenter autre chose qu’une conviction absolue. Comme il est mentionné infra, c’est donc à posteriori que la preuve irréfutable de la culpabilité de Pierre Pucheu sera établie… Le 11 mars 1944 Pierre Pucheu est condamné à mort, toutefois le tribunal formule le vœu que la peine ne soit pas exécutée, ce vœu sera transmis au général de Gaulle. Aux avocats venu demander la grâce De Gaulle indique « qu’il n’y a presque rien dans le dossier lui-même », mais pour De Gaulle la motivation fondamentale qui pousse De Gaulle a refusé la grâce de Pucheu est la raison d’Etat, pour que la France libre doit disposer d’une légitimité plus forte que celle de l’Etat français, ainsi est donné le coup d’envoi de l’épuration (Jean-Paul Cointet, « Expier Vichy ») qui permettra de trier le bon grain de l’ivraie. En outre, le credo collaborationniste de Pierre Pucheu ne suscite en moi aucune sympathie, il faisait partie de l’équipe de Darlan, une équipe de pourris, qui voulaient s’engager dans une collaboration militaire avec l’Allemagne, et qui sur le fond a très peu à envier aux ambitions de Pierre Laval…
Après la libération on retrouvera les archives de la Kommandantur de Châteaubriand avec notamment une lettre adressée aux autorités allemandes émanant du sous-préfet Lecornu « comme suite à notre entretien de ce jour, j’ai l’honneur de vous confirmer que monsieur le ministre de l’Intérieur a pris contact avec le général Von Stülpnagel afin de désigner les internés communistes les plus dangereux parmi ceux qui sont actuellement concentrés à Châteaubriand. Vous voudrez bien trouver ci-dessous la liste des 60 individus fournie à ce jour. PS après examen plus approfondi de nos listes d’internés, l’état ci-joint sera révisé et une nouvelle liste définitive sera adressée ». Donc après le 20 octobre Pierre Pucheu est bien intervenu auprès du commandement allemand pour lui signifier des internés communistes considérés comme plus dangereux…

Le procès du maréchal Pétain : Un traître, un vrai (il était mort en 1925 selon Charles de Gaulle…)

Les conditions d’accession de Philipe Pétain à la qualité de chef de l’Etat français ont été traitées en détail dans la recension que j’ai faite de l’ouvrage de Michel Cointet « Vichy » dans la collection Tempus. De tous les témoignages disponibles sur l’avis personnel du général De Gaulle, jamais ce dernier n’a souhaité un procès avec présence de l’accusé, une condamnation à mort par contumace était suffisante pour De Gaulle qui continuait à conserver son estime à l’homme que Philipe Pétain avait été.

La défense du maréchal Pétain est assurée par le bâtonnier Payen, par Jacques Isorni qui a également défendu Robert Brasillach, ainsi que Joseph Simon. Par décret, l’accusé est renvoyé devant la Haute Cour de Justice, présidée par trois haut magistrat qui ont tous, bien entendu prêté serment au maréchal Pétain. Ils sont assistés par douze jurés parlementaires choisis parmi les parlementaires qui n’ont pas voté le 10 juillet 1940 les pleins pouvoirs au maréchal. Le ministère public est assuré par l’avocat général Mornet, dont la défense de l’amiral Esteva a pu produire un document montrant que sous Vichy il a travaillé à la commission de révision des naturalisations, laquelle a fait déportée 6707 « naturalisés de fraiche date » : les intéressés ayant perdu la protection de la nationalité française ont été aussitôt remis aux mains des nazis. Le maréchal Pétain va lire une déclaration à la Haute Cour, « (…) Lorsque j’ai demandé l’armistice, d’accord avec nos chefs militaires, j’ai rempli un acte nécessaire et sauveur… L’armistice a sauvé la France et contribué à la défense des Alliés en assurant une méditerranée libre et l’intégrité de l’Empire…(…) si vous deviez me condamner, que ma condamnation soit la dernière et qu’aucun français ne soit plus jamais condamné ni détenu pour avoir obéi aux ordres de son chef légitime ». Le commandant Loustanau-Lacau ancien cagoulard passé rapidement à la délégation général des combattants à Vichy avant de rejoindre la résistance, il est pris par les autorités de Vichy, transmis aux allemands et finalement déporté à Mauthausen : il précise « Je ne dois rien au maréchal Pétain, mais cela ne m’empêche pas d’être écœuré par le spectacle de ceux qui dans cette salle essaient de refiler à un vieillard presque centenaires l’ardoise de toutes leurs erreurs ». Le témoignage de Loustanau-Lacau était essentiel pour démontrer que le maréchal Pétain n’était pas membre de la Cagoule, a contrario du maréchal Franchet d’Esperey. Cette information visait à l’époque à vérifier l’existence d’un complot qui aurait conduit à la débâcle militaire puis à l’armistice. Cette théorie du complot qui était toujours en vigueur en 1945 sera abandonnée après le procès de Philipe Pétain, de nombreux historiens ont eu l’occasion de creuser cette hypothèse pour en dénoncer la fausseté… Comme Robert O. Paxton qui pourra définitivement discréditer la théorie du bouclier développé par le maréchal et celle du double jeu à l’égard des anglo-saxons dès 1973. Au demeurant c’est la mère d’un lieutenant de vaisseau qui commandait un sous-marin lors du débarquement allié à Oran, et qui est mort en appliquant les directives de Vichy visant à attaquer les forces alliées « Voilà pourquoi nos enfants sont morts. Ils sont morts, j’ai honte de le dire, au service de l’Allemagne (…) je mets en cause le fait qu’un chef de gouvernement au service de l’Allemagne n’est pas un bon français ! ». Un seul communiste vient témoigner au procès Pétain, comme résistant c’est un rescapé du camp de Buchenwald, son argumentation est à la fois simple, factuelle et impitoyable : « les coups les plus durs qui ont été portés à la résistance l’ont été par les policiers du gouvernement de Vichy obéissant aux ordres de l’accusé… Nous les craignons spécialement, parce que les policiers de la Gestapo n’étaient en général pas aidés par des Français. Ces policiers agissaient sur ordre et avec la conviction de servir la France, ils étaient non seulement les plus acharnés, mais aussi les plus efficaces ! ». Decaux indique très bien que « le gouvernement de Vichy a tenté de sauver les juifs français, c’est en abandonnant à leur sort les juifs étrangers pour finalement se montrer impuissant à sauver les juifs français » : en la matière l’ouvrage de Serge Klarsfeld « Vichy Auschwitz » est un ouvrage qui rétabli une réalité terrible en imputant aux autorités allemandes leurs responsabilités et aux autorités de Vichy la part considérable qui leur revient…

La plaidoirie de Jacques Isorni en faveur de Philipe Pétain est tout à fait brillante et remarquable, mais sur le fond elle change fort peu de chose. Charles de Gaulle est tenu informé régulièrement de l’avancée du procès et estime que la raison d’Etat implique que le maréchal Pétain soit condamné à mort (argument qu’il avait déjà utilisé dans le cadre du procès de Pierre Pucheu. Il développe aussi un thème qui reviendra personnellement le hanter dans les années 1967-1969, à titre personnel cette fois : répondant à une question du général Héring : « je n’oublie rien mon général. Le maréchal est un grand homme qui, pour moi est mort en 1925. A vichy il était trop vieux. Il ne faut pas se laisser vieillir au pouvoir. Voyez-vous mon général, la grande affaire en politique est de savoir se retirer à temps » Lors du verdict, La peine de mort est votée par quatorze voix et treize voix contre, c’est néanmoins le premier juré résistant qui propose d’accompagner l’arrêt de la motion « Tenant compte du grand âge de la l’accusé, la Haute Cour de justice émet le vœu que la condamnation à mort ne soit pas exécutée ». La Haute Cour de justice condamne le maréchal Pétain à la peine de mort, à l’indignité nationale, à la confiscation de ses biens. Pétain est exilé à l’île d’Yeu et meurt le 23 juillet 1951.

L’exécution de Pierre Laval, vice-président du conseil : une ignominie pour la justice française.

Pierre Laval est un homme qui reste marqué par la politique pacifiste d’Aristide Briand et restera toujours dans cette optique purement pacifiste qui paraît être bien peu de chose face à Hitler. Laval déclare que pour préserver la paix il aurait négocié avec le diable lui-même : et c’est finalement ce qui lui est arrivé… En outre, il faut bien discerner, chez Laval, comme chez l’amiral Darlan une volonté de collaboration politique avec l’Allemagne nazie qui ne peut que susciter la plus sévère réprobation. Pierre Laval est un homme qui en juin 1940 a fait un choix géopolitique basés sur les éléments qui étaient disponibles à cette époque : c’est-à-dire la victoire inéluctable de l’Allemagne en Europe. A contrario, de cette analyse géopolitique européenne, Charles de Gaulle estime que cette guerre est mondiale et qu’elle verra l’entrer en ligne de la puissance industrielle des Etats-Unis d’Amérique (même si comme le fait remarquer Eric Roussel dans sa biographie de De Gaulle, celui-ci admet a posteriori que « cela était aussi un bluff qui a réussi ».

Dans un premier temps, Pierre Laval va essayer de s’exiler en Suisse ou il est déclaré persona non grata, pour se réfugier finalement temporairement en Espagne à l’aide d’un Junker 88 mis à sa disposition par les autorités allemandes. L’Espagne ne souhaite pas s’embarrasser d’un personnage aussi encombrant et on va lui signifier assez rapidement que sa présence est indésirable, il est fort possible que Francisco Franco ait accepté d’expulser Laval contre une normalisation des relations diplomatiques avec la France et l’obtention d’un vrai diplomate français à Madrid.
Finalement c’est quasiment un retour à la case départ avec un départ vers l’Allemagne : Pierre Laval et sa femme sont remis aux forces françaises près d’Innsbruck par des soldats américains… Le 5 octobre 1945 Pierre Laval comparaît devant la Haute Cour de Justice, devant l’impossibilité de préparer la défense de leur client, les avocats Naud et Baraduc préfèrent se retirer et explique par écrit leur décision au président Montgibeaux. Le procureur Mornet répond que « l’instruction n’a pas été brusquée. Elle a commencé il y a cinq ans, le jour où avec Pétain, Pierre Laval s’est emparé du pouvoir ». Le reste des audiences se déroule dans le plus grand des désordres, le complément d’information demandé par Laval n’est pas accordé ; les jurés parlementaires se mettent à invectiver Pierre Laval qui ne sera plus cité à paraître. Le 9 octobre, le procureur général Mornet prononce le réquisitoire, puis suite à un court délibéré la condamnation à mort est prononcée.

Le général De Gaulle lui-même est atterré par la tournure des évènements et demande à Pierre Henri Teitgen s’il y lieu de recommencer un procès, Teitgen botte en touche et indique que la « condamnation prononcée, est en conscience, au fond parfaitement justifiée et qu’en conséquence cette condamnation devait être ramenée à exécution ». Pierre Laval décide de se suicider à l’aide d’une ampoule de cyanure de potassium, mais trop tardivement, il est encore en vie lorsqu’on vient le chercher pour le conduire devant le peloton d’exécution, on décide de procéder à deux injections de camphre pour le ranimer et on procède à 17 lavements d’estomac. En dernier instance, Laval est exécuté dans la cour de la prison, debout devant un poteau d’exécution improvisé, une simple planche de bois, « un sergent lui porte le coup de grâce en plein fond ce qui le défigure… » Une fin infamante pour l’homme qui a dit souhaiter la victoire de l’Allemagne pour éviter que le bolchevisme ne déferle sur l’Europe et qui a fait déporter des enfants juifs… Sur le fond Pierre Henri Teitgen a parfaitement raison, c’est un coupable qui a été exécuté, mais dans des conditions indignes…


Expier Vichy
Expier Vichy
par Jean-Paul COINTET
Edition : Broché
Prix : EUR 32,00

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5.0 étoiles sur 5 L'ouvrage de référence sur l'épuration française, 20 février 2015
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L’histoire de l’épuration est une histoire complexe qui même des idéaux de justice à des objectifs politiques, l’histoire qu’en propose Jean-Paul Cointet est sans doute l’étude la plus complète disponible en langue française. C’est un ouvrage dont la lecture est facile et la compréhension aisée.

La genèse du concept d’épuration

Les bases juridiques de l’épuration sont jetées par une décision solennelle du Comité Français de Libération Nationale datée du 3 septembre 1943, le texte est cosigné par les généraux Giraud et de Gaulle il stipule que « le comité français de libération nationale, considérant que Philipe Pétain et ses ministres ont le 22 juin 1940 signé avec l’Allemagne, le 25 avec l’Italie, un armistice contraire à la volonté du peuple ; considérant que même à considérer ces textes comme valables, l’Allemagne restait juridiquement l’ennemi jusqu’à la signature du traité de paix, considérant que nonobstant cette situation claire et précise, Philippe Pétain et ses ministres ont de leur propre aveu, pratiqué avec l’ennemi la collaboration la plus étroite sur le plan économique et militaire (…) considérant que d’une part que la juridiction compétente de ces crimes ne peut être actuellement réunie, 1 – constate que Philippe Pétain et ses ministres se sont rendus coupables de trahison ; 2 - s’engage à les livrer à la justice dès que les circonstances le permettront (…). Or, quatre des anciens ministres de Pétain se trouve en Afrique du Nord : Bergeret, Peyrouton, Pucheu et Flandin entre dans le champ d’application de la décision précitée. Lors du débarquement des Etats-Unis en novembre 1942, l’amiral Darlan en visite en Algérie se rallie par opportunisme aux américains, mais il n’est aux yeux des anglo-saxons « qu’un expédient provisoire », qui par ailleurs est assassiné fort opportunément à la Noël 1942. Les anglo-saxons décident alors de jouer la carte du général Giraud qui est reconnu comme haut commandant civil et militaire en Afrique du Nord. Le général De Gaulle ne s’impose que peu à peu à Giraud à partir de juin 1943 au sein du nouveau Comité français de Libération Nationale.

Le général Giraud possède beaucoup d’atouts, il a l’appui des alliés, il a obtenu des américains l’engagement de l’équipement de 11 divisions, l’Armée d’Afrique lui est toute dévouée, et en métropole il, peut compter sur le soutien d’une partie importante de l’opinion qui est revenue de ses illusions à l’égard de Pétain et qui est prête à lui trouver un substitut en la personne dont on apprécie les positions conservatrices et patriotiques.

De Gaulle n’a même pas été tenu informé du débarquement allié en Afrique du Nord ce qui témoigne de l’absence totale de confiance du président Roosevelt, ce que De Gaulle découvre le 8 novembre 1943 c’est lors d’une rencontre avec Churchill c’est le rôle dévolu au général Giraud. En outre, De Gaulle apprend l’accord de circonstance que les Américains s’apprêtent à passer avec l’amiral Darlan. L’indignation le dispute à la stupéfaction ; pour lui les choses sont claires comme il l’écrit le 12 novembre de Londres au général Catroux son délégué général au Levant « tout se passe comme si une sorte de nouveau Vichy était en train de se reconstituer en Afrique du Nord sous la coupe des Etats-Unis ». Les généraux Giraud et De Gaulle ont une vision antinomique de l’avenir, dès le départ la politique de Giraud consiste à faire rentrer la France dans la guerre en Afrique du Nord au côté des Alliés, en ne touchant pas dans l’immédiat aux hommes et aux structures du gouvernement de Vichy : l’avenir en métropole se jouera sur la base d’élections libres permettant de former un gouvernement, et seulement alors des poursuites pourront être engagées contre ceux qui ont délibérément failli à leurs devoirs. Le problème est pour Giraud, ses poursuites n’impliquaient pas forcément une condamnation de la philosophie profonde du régime de Vichy ni la reconnaissance d’une responsabilité du maréchal Pétain. Cette position ambivalente, mais nullement malhonnête de Giraud face au régime de Vichy va le placer dans une situation de porte à faux qui lui sera fatale sur le plan politique.

La position de De Gaulle est différente, face à Giraud il a maintenu la France dans la guerre contre l’Allemagne nazie dès le 18 juin 1940, fusse au prix d’une fiction juridique, il a rompu avec Vichy dès cette date et fort de cette avance considérable il entendait que son mouvement devienne le fer de lance politique du nouvel organisme algérois, dans lequel se fondrait celui-ci et où Giraud n’occuperait qu’une place subordonnée sur un plan strictement militaire. Par ailleurs, le mouvement gaullien s’est transformé en deux ans passant du simple mouvement de volontaires français en un quasi gouvernement comptant des commissaires qui sont dans la pratique des ministres. Le comité national dispose à l’étranger de représentants chargés d’actions de lobbying auprès des gouvernements. Aux premiers territoires ralliés, l’AOF se joignent successivement en 1941 le Levant et au début de 1943 Madagascar (remis par les anglais au comité national, les Antilles et la Côte française des Somalis. A Alger même existent aussi de petites cellules chargées d’un travail d’infiltration, mais qui n’ont en réalité joué qu’un rôle fort modeste. En mai 1943, la création du Conseil National de la Résistance (CNR) sous l’impulsion de Jean Moulin débouchera sur la reconnaissance unanime par la résistance unie de De Gaulle comme son chef. Giraud découvre peu à peu la faiblesse de ses positions face à De Gaulle : sur le papier ses positions apparaissent formidables, sur le plan territorial, il peut s’appuyer sur le bloc de l’Afrique du Nord (bien que la Tunisie ne soit conquise qu’à la fin du printemps 1943), l’Afrique Occidentale et, au départ les Antilles. Il dispose de 300000 hommes (à comparer avec les 15000 hommes de la France combattante) et la marine de guerre dépasse les 300000 tonnes. En revanche, Giraud est fragilisé sur ses capacités à exploiter réellement ce potentiel, d’autant plus qu’il a été élu à la présidence de l’organisme algérois de l’Empire (Conseil de Défense de l’Empire) par ses grands feudataires : Noguès, Boisson, Châtel, Bergeret, soit des hommes qui ont tous fait acte d’allégeance au régime de l’Etat français. Son entourage compte Jean Rigault, un maurassien et un ancien membre de la Cagoule, un du groupe des cinq qui a préparé le débarquement américain en Afrique du Nord, mais est aussi l’instigateur à la fin de l’année 1942 de l’arrestation provisoire des membres de l’équipe gaulliste d’Alger accusé de comploter contre les autorités en place… Giraud qui n’a qu’une faible connaissance du personnel administratif nomme gouverneur général de l’Algérie en janvier 1943 Michel Peyrouton, ancien ministre de l’intérieur du gouvernement de Vichy, bien vu des Américains qui le juge utile à son poste. C’est un personnage pour le moins ambigu, qui a cru pouvoir jouer sur plusieurs registres en faisant libérer l’équipe gaulliste arrêtée à la fin de 1942, en espérant se faire mieux voir desdits gaullistes dont il est l’une des bêtes noires dixit Jean-Paul Cointret, car il a entre autres en 1940 dénaturalisé les français libres et fait confisquer leurs biens… A contrario de Giraud qui paraît s’être entouré d’une équipe discréditée par son passé vichyssois, Charles de Gaulle possède une excellente équipe dont les membres appartiennent à celle de Londres et des origines ou des premiers résistants de métropole, « intransigeante et absolutiste » qui entend bien conserver le pouvoir dans le tournant que constitue l’installation à Alger d’un pouvoir rival. Néanmoins, il existe des ralliés importants qui vont se joindre à De Gaulle, c’est notamment le cas de Maurice Couve de Murville et de René Massigli le premier passe en Afrique du Nord à la mi-mars 1943, après une période vichyssoise et entre initialement au service du général Giraud, en juin 1943 il entre au CFLN en qualité de commissaire aux finances, il se rapproche de De Gaulle et jouera un rôle clef dans l’élimination de Giraud en novembre 1943. René Massigli ancien directeur des affaires politiques du quai d’Orsay, demeuré sans affectation sous Vichy, arrive à Londres en janvier 1943 et est chargé de mettre en place le commissariat aux Affaires Etrangères du CFLN puis du Gouvernement provisoire. Un autre personnage particulièrement important dans l’entourage de De Gaulle est le général Catroux seul militaire de haut rang (5 étoiles) à s’être rallié après avoir exercé de hautes fonctions comme gouverneur général de l’Indochine avant d’être révoqué par Vichy.

Pour Jean-Paul Cointet le fait générateur d’un processus épuratoire est à rechercher dans l’auto proclamation dès le 18 juin 1940 d’une autorité nouvelle se substituant à une autorité défaillante. Cette affirmation ne trouve qu’une affirmation concrète dans une ordonnance du 26 juin 1942. L’article 2 de cette ordonnance porte disqualification du gouvernement de l’Etat français qualifié d’organisme sur la base de deux arguments : c’est un pouvoir usurpateur « substitué aux pouvoirs réguliers de la république française ; c’est un pouvoir de fait placé « sous le contrôle direct ou indirect des puissances ennemies ». Cette autorité de fait se voit donc substituer par l’article 3 de l’ordonnance l’autorité du comité national créé par l’ordonnance du 24 septembre 1941, pour poursuivre aux côtés des Nations unies la lutte contre les puissances ennemies et assurer la libération du territoire ». La même ordonnance prévoit « une organisation provisoire de la juridiction répressive » à l’encontre des hauts responsables, mais il n’est pas question de juridictions d’exception. Les affaires instruites seront portées devant le tribunal militaire instauré par des décrets réguliers de mai 1940.

De Gaulle et Giraud : guerre des chefs et guerre des valeurs

Pour de Gaulle la défense des valeurs auxquelles il s’est voué depuis juin 1940 ne pouvait que le conduire à envisager le châtiment de ceux qui avaient en signant l’armistice et en confiant tous les pouvoirs à Pétain fait leur deuil de la défense de ces valeurs. De Gaulle entreprend une reconquête de l’Afrique du Nord en associant deux processus indissociablement liés : la lutte pour la restauration des valeurs républicaines ne peut se faire que par l’élimination d’un personnel demeuré attaché à l’idéologie de la révolution nationale. Pour Jean-Paul Cointet, c’est le point de départ d’une épuration qui trouvera son aboutissement en métropole. Le problème réside sans doute dans le fait que De Gaulle est seulement capable d’encadrer le moins mal possible un processus qui a déjà commencé en métropole, et c’est en fait bien une révolution qui se prépare : on appose des croix sur les domiciles des suspects ; les premières exécutions de collaborateurs (ou de personnes supposées comme telle…) apparaissent après sentence prononcés par des tribunaux de la Résistance : déjà annonciatrice de l’indignité nationale, la dégradation civique est promis aux responsables d’actes de collaboration et à leurs complices.

De Gaulle est à la recherche d’une reconnaissance juridique internationale par les puissances alliées et évoque pour la première fois cette étape fondamentale en avril 1942 alors que se profile le retour au pouvoir de Pierre Laval « comment attribuer quelque portée à certaines suggestions suivant lesquelles les démocraties devraient reconnaître la France dans les gens de Vichy plutôt que dans celle des chefs de la France combattante. Car pencher vers des gens qui ont détruits toutes les libertés françaises et tâchent de modeler leur régime sur le fascisme ou sa caricature plutôt que de faire confiance à de bons français (….) ce serait introduire dans la politique les principes de Gribouille ».

L’affaire du Levant, dans l’été 1941 a tendu les rapports entre De Gaulle et Churchill ; aux termes des affrontements entre les Britanniques et les forces de Vichy en Syrie, l’armistice de Saint-Jean-D’acre, dont De Gaulle était exclu, voyait un accord entre le commandement britannique et le représentant de Vichy qui prévoyait notamment le retour en France des forces de Vichy, et en outre sous la pression anglaise le général Catroux délégué de De Gaulle pour le Levant avait dû accepter l’indépendance de la Syrie et du Liban. En fait il semble bien que les anglo-saxons ne souhaitaient pas prendre position entre les positions de De Gaulle et Vichy ; un aide-mémoire du DoS des Etats-Unis à destination de l’ambassade britannique à Washington indiquait que « (…) la destinée et l’organisation politique de la France doivent en dernière analyse être déterminées par la libre expression du peuple français (…) ». La position de Churchill et de Roosevelt aboutissait à rejeter tout fondement légal à une politique d’épuration, alors que De Gaulle souhaitait qu’un distinguo soit opéré par les anglo-saxons entre les « bon français » et les « mauvais français » ceux-ci ne pouvant s’attendre qu’à recevoir un châtiment. Cette question monte en puissance dans une note rédigée en septembre 1942 à l’intention du chef de la France libre et dans laquelle « la situation du gouvernement de Vichy du point de vue du droit international » risquait d’entraîner dans sa chute la France elle-même qui pourrait être amenée à payer pour les actes d’un gouvernement qui n’est « qu’une émanation du gouvernement du Reich » en conséquence de quoi les alliés devraient retirer leur reconnaissance au prétendu gouvernement de Vichy qui leur fait la guerre alors que le peuple français est et reste leur allié (…) ». Winston Churchill qui maintenait des contacts diplomatiques avec l’Etat français estimait que suite au débarquement américain en Afrique du Nord en novembre 1942, la venue du maréchal Pétain à Alger était quasi certaine… La création du Comité Français de Libération Nationale (CFLN) en juin 1943 sous la coprésidence de Giraud et de De Gaulle n’entraîna de la part des alliés qu’une reconnaissance de facto, et il en ira de même lors de la proclamation d’un Gouvernement Provisoire par De Gaulle en juin 1944… De Gaulle va manœuvrer remarquablement avec l’aide de René Cassin pour que la défense des libertés en Afrique du Nord passe par l’élimination de la législation de Vichy et la restauration des valeurs républicaines : le corollaire étant bien sûr l’élimination des équipes jugées incompatibles avec ses valeurs. Un mémorandum rédigé par René Cassin le 25 février 1943 fixe les conditions permettant un accord entre De Gaulle et Giraud, d’une manière sommaire on peut dire que « les prétendues mesures législatives inspirées par un pouvoir usurpateur (Vichy) doivent être considérées comme nulles, la législation républicaine doit être rétablie ». Les Etats-Unis décident de marginaliser de De Gaulle avec l’aide de leur homme lige Jean Monnet, tout en cantonnant Giraud à un rôle purement militaire. Mais le général Giraud, qui est un excellent militaire est un politicien totalement novice, et finalement s’est lui qui est obligé de se séparer de Peyrouton, Noguès et Boisson et doit aussi se séparer de Muselier et de Labarthe. A tel point que De Gaulle avec l’aide du colonel Billotte encourage et suscite des ralliements à la cause de la France Libre au sein des forces terrestres et des équipages de mer : l’armée cesse d’être le bloc giraudiste qu’elle devait être. La chute finale de Giraud va s’effectuer lors d’un séjour aux Etats-Unis puis au Royaume-Uni dans les premières semaines de juillet 1943. Dès le 4 juillet 1943 De Gaulle fait paraître sous sa seule signature une ordonnance relative à la réintégration automatique de tous les fonctionnaires civils et militaires éliminés par Vichy ; le 6 juillet 1943 une seconde ordonnance consacre implicitement la reconnaissance d’une seule autorité la France combattante : tous les actes accomplis pour la cause de la libération de la France postérieurement au 16 juin 1940 étaient revêtus du sceau de la légitimité quand bien même eussent-ils contrevenus à la législation en vigueur à l’époque. Le 23 juillet 1943, ait publié un décret créant « un tribunal militaire d’Armée » dont Giraud ne perçoit pas la finalité.

Le procès de Pierre Pucheu premier acte de l’épuration judiciaire

Le 8 août 1943, De Gaulle prononce à Casablanca le discours le plus violent qu’il ait jamais prononcé sur l’épuration : « L’union nationale ne peut se faire et ne peut durer que si l’Etat sait distinguer les bons serviteurs et punir les criminels. De ce soi-disant gouvernants qui en juin 1940 se sont rués à la capitulation, de ces hommes qui se sont livrés à l’Allemagne sous le signe de la collaboration (…) de ces hommes-là, il n’y a qu’un seul mot à dire justice ! ». Le 10 août 1943 De Gaulle fait inscrire à l’ordre du jour du CFLN le cas Pucheu, qui va devenir le premier des procès de l’épuration.

Il convient de dire que l’idée de Giraud de faire venir Pierre Pucheu à Alger en lui accordant un sauf conduit est sans nul doute l’une des pires idées possibles, l’arrivée de Pucheu à Casablanca le 9 mai 1943 est un évènement qui suscite l’ire des députés travaillistes britanniques qui sont vis-à-vis du gouvernement britannique les relais vigilants de la France combattante. Finalement, Pucheu est assigné à résidence surveillée le 11 mai 1943 par Giraud lui-même.

Le 17 septembre 1943, une Assemblée Consultative Provisoire du CFLN est créée ; elle comprend 84 membres avec une prépondérance écrasante des résistants qui représentent 52 membres et 20 parlementaires choisis en principe parmi ceux qui n’ont pas votés les pleins pouvoirs à Pétain. L’ACP se réunie pour la première fois le 3 novembre 1943, selon De Gaulle lui-même l’ACP possède « un désir obstiné d’épuration ». Assez rapidement le socialiste Pierre-Bloch commissaire adjoint à l’intérieur du CFLN réclame le jugement de Pucheu et demande que l’épuration ne soit pas un mythe, car « l’épuration manquée en Algérie permettrait aux collaborateurs de redresser immédiatement la tête après la Libération ». La commission d’épuration de l’ACP ne possède pas de statut légal, mais elle a des relais au niveau des commissaires, dont deux communistes, pour autant il serait simpliste d’y voir seulement le noyautage du parti communiste, car le même sentiment est partagé par peu ou prou de l’ensemble des membres de l’assemblée. Pucheu sera le seul des ministres de Vichy à être jugé en Algérie : Peyrouton et Flandin ne seront jugés qu’à la libération sur le sol français. La décision du CFLN de juger le maréchal Pétain à la libération est apprise avec consternation par Winston Churchill qui y voit à peine moins qu’une déclaration de guerre civile contre la plus grande partie de la population française…

Churchill prendra la défense de Flandin le 23 janvier 1944 estimant qu’il a pu commettre des erreurs mais pas des trahisons, quant à Peyrouton et Boisson Roosevelt et le gouvernement des Etats-Unis ont pris des engagements avec lesquels le premier ministre britannique se montrera solidaire.

Pierre Pucheu est inculpé le 13 août 1943 peu de temps avant la décision du CFLN de mettre en accusation Pétain et ses ministres. Bien que De Gaulle fût sans doute intéressé par ce procès spectacle qui allait définitivement affaiblir Giraud, il semble selon Jean-Paul Cointet que ce soit en fait les membres de l’ACP et les résistants de l’intérieur. Pucheu s’est fait beaucoup d’ennemi dans ses fonctions de ministre de l’intérieur de Vichy, en particulier dans l’affaire des otages fusillés de Nantes et de Bordeaux, en octobre 1941 : Pucheu aurait fourni de sa main une liste comportant pour les trois quart des membres du parti communiste internés. A une question d’Alain de Sérigny directeur de l’Echo d’Alger et concernant la véhémence de la presse communiste, le journaliste s’étonne que « c’est que les articles les plus durs, les plus frénétiques, les plus agressifs en faveur de l’épuration émanent des milieux MRP et des socialistes », De Gaulle répond en substance que « dites-vous bien que si nous voulons éviter que les communistes prennent le pouvoir, il n’est d’autre solution que de faire une politique gauchisante, étayées sur les socialistes. Quant à l’épuration, il est normal que ceux qui ont obéi à Vichy et soutenu la Révolution Nationale aient des comptes à rendre. S’ils ont collaboré, qu’ils paient ».

On peut y voir une volonté d’instrumentaliser les communistes, pour ensuite leur faire porter les excès de l’épuration…

Le procès Pucheu s’ouvre le 4 mars 1944 alors qu’en France Marcel Déat et Joseph Darnand viennent d’être nommés ministres, le dernier au maintien de l’ordre, avec la milice qui devient le dernier rempart de l’Etat français en multipliant crimes et exactions. La défense est assurée par le bâtonnier Buttin qui a juste titre conteste la légalité du tribunal et sa composition. Le procès Pucheu contient en fait deux procès : le premier c’est celui de Pierre Pucheu qui est accusé par le député communiste Fernand Grenier d’avoir dressé de sa main la liste des otages à fusiller, en l’absence de toute preuve… Le second procès fut celui de Vichy, condamné par la résistance : pour les témoins cités par celles-ci il est entendu que le régime est illégal et illégitime et qu’en sa qualité de membre du gouvernement de Vichy, Pierre Pucheu n’a pu que collaborer… Sans grande surprise Pucheu est condamné à mort le 11 mars 1944. Le 17 son pourvoi est rejeté par le tribunal militaire de cassation, un recours en grâce (réintroduit par une ordonnance du 11 août 1943 pour ce type de juridiction). De Gaulle a reçu de Jacques Bingen successeur de Jean Moulin au sein du CNR un rapport de février 1944 qui l’informe que « la condamnation Pucheu et l’exécution nécessaires car espérées et attenues par la quasi-unanimité de la population française (…) Si Pucheu pas exécuté, vous encouragerez les chefs miliciens et les policiers à multiplier leurs crimes, causant ainsi le décuplement de nos pertes ». Pierre Pucheu est exécuté le 20 mars 1943.

A côté du procès Pucheu qui a amorcé l’épuration judiciaire, un second volet de l’épuration a été mis en place en Algérie : l’épuration administrative conduite par la commission présidée par Charles Laurent.

L’épuration sauvage

Finalement cette structuration juridique policée (ou à peu près…) va tout de même laisser la place en France à ce que Philipe Bourdrel a nommé l’épuration sauvage et cette terminologie.

Jean-Paul Cointet estime que cette forme d’épuration a pu commencer avant le débarquement de Normandie : de janvier à septembre 1944 les attentats s’intensifient contre les français soupçonnés de collaboration : on dénombre 1769 attentats contre les personnes, 307 concernent les troupes d’occupation, 374 les policiers et gendarmes français, et 1098 des miliciens, militants politiques et notables. Deux pouvoirs vont s’affronter, celui du CFLN et le pouvoir des résistants incarné par les Comités départementaux de Libération (CDL). Les situations d’épuration sauvage allaient être extrêmement variables sur le territoire français en raison de la diversité des situations locales, de la durée et des modalités de la période s’écoulant entre le moment de la libération et la prise en main effective par le commissaire de la République. Les risques de désordre étaient maximums lorsqu’il y avait coïncidence entre présence de maquis « avancés », absence de forces armées et prise en main retardée de la situation par les autorités régulières. Jean-Paul Cointet donne un excellent aperçu de la situation et des abus engendrés par des résistants, par de faux résistants, par des fous et aussi plus simplement par de vulgaires criminels reconvertis dans l’assassinat et l’extorsion de fond (sous forme d’amendes faramineuses).
Sur ce point, il est à mon avis indispensable de se reporter à l’ouvrage de Philippe Bourdrel refondu un seul volume dans la collection Tempus et à l’étude de Fabrice Virilli sur le phénomène sociologique des femmes tondues à la libération (pour collaboration horizontale…).
L’ouvrage de Philipe Bourdrel retient le chiffre approximatif de 10000 exécutions sommaires au cours de l’épuration sauvage, qui est le chiffre retenu par le Comité d’Histoire de la Seconde Guerre Mondiale ; M. Cointet retient 15000 victimes, chiffre qu’il considère être un minimum.
Sur un autre plan, l’épuration des forces armées montrent : - 736 épurés directs ; - 1648 démissions volontaires et 14379 dégagements volontaires de cadres. Dans la pratique des épurés ont très bien pu passer sous la rubrique « démission » ou « dégagement volontaire ». Les deux catégories de personnels ayant fourni le plus grand nombre d’épuré sont les prisonniers de guerre français (existence de cercles Pétain) et les officiers de l’armée d’armistice, qui a été étudiée en détail dans la thèse de doctorat de Robert O. Paxton et est disponible dans la collection Point histoire.

Le dispositif judiciaire de l’épuration légale

Le dispositif légal d’épuration se présent comme un corpus considérable d’ordonnances puis de loi dont M. Cointet donne un aperçu saisissant, les deux grandes instances judiciaires de l’épuration sont la Haute Cour de Justice créée par l’ordonnance du 8 novembre 1944 ; le second type de juridictions d’exception et les chambres civiques sont les Cours de Justice créée par ordonnance du 26 juin 1944. En plus des classiques condamnations de peine de mort, de prison, de travaux forcés, on voit apparaître une flétrissure civique qui traduit la dégradation nationale de celui qui la reçoit, il s’agit de la fameuse peine d’indignité nationale : sachant qu’il était possible de combiner la dégradation nationale avec l’indignité nationale, notamment au titre de l’ordonnance du 26 décembre 1944, alors même que cette peine était accessoire à une condamnation principale en vertu de l’ordonnance du 28 novembre 1944 : cette peine n’avait pas besoin d’être prononcée, elle était perpétuelle, hors disposition spéciale adoptée par la cour de justice reconnaissant des circonstances atténuantes (on était essentiellement relevé pour faits de résistance, dans une grande majorité de condamnation).

Concernant le bilan de l’épuration légale une sous-direction du ministère de la Justice donne un ordre de grandeur des procès instruits par les cours de justice et les chambres civiques. Les affaires légalement instruites représentent 313 366 litiges. Sur le nombre totale de dossiers ouverts 184737 ont été classés, soit près de 60%, de ces derniers 45% ont été classés avant information (rien pour étoffer une accusation dans 60% des cas. Sept mille peines de morts dont 4500 prononcés par contumace, le nombre réel d’exécution se limitant à 767.
A cette épuration légale judiciaire viendra se greffer une épuration professionnelle par ordre, les fonctionnaires seront les plus fortement touchés, avec l’examen de 100 000 dossiers sur un total de 900 000 fonctionnaires, avec un nombre de sanctions probablement supérieur à 28000 cas….

De Gaulle fera un usage assez fréquent du droit de grâce, compte tenu de sa légitimité politique, ses successeurs seront nettement moins généreux, faute de charisme puis de légitimité…Après 1947 et les grèves insurrectionnelles voulues par le PCF, la formation du bloc soviétique et le passage graduel à une guerre froide, vont sans nul doute jouer un rôle dans les lois d’amnistie destinées à apporter la concorde civile mais pas l’oubli entre 1951 et 1953.

L’épuration française fut donc un processus massif qui selon Jean-Paul Cointet a concerné 500000 français et 1500000 si l’on tient compte des entourages impactés par les différentes affaires.

D’une manière globale, le sentiment qui domine est surtout un sentiment de malaise pour moi, qui suis pourtant issu d’un milieu gaullien et petit-fils de déporté du travail. Il y a eu beaucoup trop de manœuvres politiciennes, de guerre des chefs et aussi beaucoup d’injustices dans le contenu des décisions rendues par les cours de justice… Une période bien sombre de notre histoire avec un goût de cendre dans la bouche. Je reconnais l’immense mérite du général de Gaulle d’avoir restauré l’honneur de la République foulé au pied par les hommes de Vichy au nom d’une certaine conception de l’honneur et des valeurs de la démocratie. Cet ouvrage est la somme la plus achevée et la mieux structurée sur la genèse et le déroulement de l’épuration française. Un livre indispensable pour tous les gens férus d’histoire et plus particulièrement de celle de la France au cours des années 1940-1945.


César, chef de guerre : César stratège et tacticien
César, chef de guerre : César stratège et tacticien
par Yann Le Bohec
Edition : Poche
Prix : EUR 11,50

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5.0 étoiles sur 5 L'ouvrage de référence sur les campagnes militaires conduites par César, 9 février 2015
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Ce commentaire fait référence à cette édition : César, chef de guerre : César stratège et tacticien (Poche)
« César chef de guerre » est la réédition en format de poche d’un ouvrage paru en 2001 aux Editions du Rocher. On peut se féliciter de la parution dans la collection Texto de l’un des ouvrages les plus intéressants de Yann Le Bohec qui s’efforce avec virtuosité d’appréhender les qualités de tacticien et de stratège de Jules César lors de la fameuse Guerre des Gaules, mais aussi au cours de l’épisode funeste de la guerre civile romaine qui va voir l’affrontement des populares auxquels appartient César à celui des optimates qui correspond à la noblesse, c’est-à-dire au Sénat romain et à l’ordre équestre (chevaliers romains), même si dans la pratique, ainsi que le démontre l’auteur la frontière entre les deux partis n’était pas aussi étanche.

Sur la personnalité de César Yann Le Bohec indique que les dates de sa vie correspondaient à un moment où le monde romain connaissait une crise générale, sociale, politique, culturelle, religieuse. La guerre contre Carthage a permis un grand afflux de richesses, mais comme bien souvent la répartition de celles-ci a été très inégale provoquant des tensions qui se sont transformés en conflit puis en guerre civile. La classe sociale la plus élevée était celle des sénateurs, qui étaient par définition des propriétaires terriens déjà richement pourvus et profitaient de la richesse supplémentaires qu’apportait la conquête et étaient en mesure de la faire fructifier. A un pouvoir économique ils ajoutaient un pouvoir politique et religieux puisqu’ils formaient le sénat qui monopolisait les magistratures et les sacerdoces : en corps constitué ils votaient des sénatus-consultes qui avaient force de loi et ils contrôlaient les finances, la diplomatie et la guerre. Concernant cette dernière, ils fournissaient les cadres des armées. Le problème des sénateurs étaient leur faible assise sociétale puisqu’ils ne représentaient que 300 familles, alors que les patriciens et les riches plébéiens se sont fondus dans la noblesse. La conséquente de la structure composite de la noblesse romaine fut une partition entre « populaires » et « optimates ». César appartenait à une famille patricienne ruinée qui était traditionnellement liée aux populaires.

César allait se révéler un homme politique habile, les citoyens romains pauvres, civils et militaires intéressaient César dans la mesure où il existait une institution très romaine, la clientèle (qui est d’ailleurs appelée à un bel avenir jusqu’à notre époque, sous une forme de plus en plus accentuée, le clientélisme politique…) : les hommes libres et pauvres promettaient leur concours en toute circonstance, notamment lors des élections à un puissant (qui reçoit le nom de patron) en contrepartie d’une aide matérielle (sportule), ainsi un général qui procurait du butin a ses troupes devenait un personnage considérable, ce qui n’a pas dû être une petite motivation pour que César choisisse d’exercer un proconsulat en Gaule…Pour ce faire César va d’abord passer par toutes les étapes du cursus honorum César présente sa candidature à la préture en 63 av JC et est élu avec l’âge minimum requis en 62. La qualité de préteur (celui qui dit la loi) possède une dimension politique supérieure aux précédentes fonctions exercées par César, elle va lui permettre de lutter plus efficacement pour le compte des populaires en engageant un procès contre le prince du sénat (magistrat la plus ancien dans le rang le plus élevé) et défend le tribun de la plèbe Caecilius Métellus que les optimates accusaient de prôner des lois trop subversives. Toujours pragmatique, César manifeste son appui à Clodius un jeune noble ruiné proche des populaires qui dispose d’une sorte de bande de voyou bastonneurs de rue, qui a l’occasion permettront à César d’intimider ses adversaires politiques (il convient de dire que de leur côté les optimates possède un homme de main qui applique les mêmes méthodes peu reluisantes). Afin de déstabiliser César, les optimates charge des délateurs (puisque dans la Rome antique il n’existe pas de ministère public) d’accuser César d’avoir trempé dans la conjuration de Catilina (on doit au grand historien romain Salluste un compte-rendu incomplet de la fameuse conjuration, disponible en format de poche). César croise Pompée qui a obtenue de brillantes victoires en Asie, avec notamment la mort de Mithridate, mais dont les succès attisent la jalousie des optimates, César profita des déboires temporaires de Pompée pour renforcer les liens personnels avec lui. César doit désormais occuper les fonctions de gouverneur dans la péninsule Ibérique, mais couvert de dettes, il fut nécessaire que le banquier Crassus intervienne pour désintéresser les créanciers de l’impécunieux César. Au cours de son mandat, César fait réprimer une révolte locale, comme gouverneur de l’Espagne Ultérieure (sud de l’Espagne). Il n’existe aucune donnée sur les opérations conduites par césar à cette époque, mais cela fut suffisant pour que des soldats aient acclamé leur commandant du titre d’Imperator. César envisage un instant lors de son retour à Rome en juin 60 de demander les honneurs d’un triomphe en bonne et due forme, mais la longueur de la procédure retarderait son objectif immédiat qui est de briguer le consulat.

Selon Yann Le Bohec on trouve bien une première association entre Pompée, César et Crassus, mais le terme de premier triumvirat est selon lui impropre puisque devant s’appliquer à une magistrature exceptionnelle mais légale, alors que l’accord entre les trois protagonistes est seulement une entente privé (societas conspiratio). Crassus et César espéraient tous deux un consulat, qui serait suivi d’un proconsulat permettant de provoquer une grande guerre et d’obtenir en retour d’un triomphe accompagné du titre d’Imperator. Les trois hommes se seraient entendu, à une date qui demeure incertaine, pour s’emparer de l’Etat : ils soutiendraient César en 60 pour qu’il puisse assumer le consulat de 59, Crassus obtiendrait la même qualité à une date ultérieure et Pompée obtiendrait satisfaction de ses nombreuses requêtes bloquées par le sénat le plus vite possible. Les optimates s’opposèrent du mieux qu’ils purent, sous la direction de Caton, et lors des élections d’août 60 ils réussirent à faire passer l’un des leurs Bibulus, mais Crassus et Pompée respectèrent leur engagement et l’autre consul fut Jules César. César ne resta pas inactif et attaqua directement le bastion des optimates, en utilisant, notamment les services de Clodius et de sa bande il découragea ses adversaires par la menace, terrorisant Cicéron, Lucullus et leurs amis. Caton fut même arrêté. Puis finalement, César fit rosser l’autre Consul Bibulus qui se retira de la vie publique, ce qui aboutit à ce qui était appelé de manière ironique au consulat « de Jules et de César » : César était devenu consul unique, ce qui déjà préfigurait sans aucun doute ses réelles aspirations au pouvoir suprême. Clodius put enfin devenir tribun de la plèbe et pu continuer à terroriser Cicéron. Pompée obtenait totalement satisfaction, devenant aussi le gendre de César. Sur le fond César fit adopter deux lois de réforme agraire qui permettait l’installation dans des terres publiques 20000 citoyens romains de fort modeste condition, tandis que les vétérans des campagnes de Pompée étaient installés dans les riches terres de Campanie. Au sens strict, César n’était pas un démagogue puisqu’il appliquait le programme pour lequel il avait été élu… Yann Le Bohec considère que César avait choisi le camp des populaires sans états d’âme, dans la lignée de son parent Marius, il se montrait attentif aux misères des proscrits et des exilés et réservait sa pitié au peuple romain auquel il préférait donner du travail que de l’assistance, enfin il aimait ses soldats qui représentaient le peuple romain en arme, et avec qui il allait vivre de longues années de guerre.

Yann Le Bohec procède dans le chapitre IV à une étude passionnante de l’armée de César et démontre que le légionnaire de César est essentiellement un paysan italien pauvre, discipliné au combat, beaucoup moins au camp et est un soldat professionnel pas plus cruel qu’un autre. Les légionnaires sont appuyés par des soldats de seconde catégorie, les auxiliaires qui sont des hommes libres ne disposant pas de la citoyenneté romaine, ceux qui s’étaient vu imposés un traité inégal par Rome devaient fournir un contingent d’hommes sous formes d’infanterie légère organisée en cohorte de 500 hommes, notamment les frondeurs des Baléares et les archers de Crète, ou bien encore les Numides et les Germains. Ces socii donnaient à Rome une cavalerie qui lui faisait défaut. Dans le contexte de la guerre des Gaules César sut innover en créant une cavalerie nombreuse, permanente, professionnelle souvent placée aux ailes du dispositif de bataille. Il semble que dès 57 César utilisa des cavaliers germains parce qu’il avait constaté que ces derniers l’emportaient toujours sur les gaulois. Toutefois, les Germains (Ubiens, Canninéfates et Bataves) n’intervenaient pas comme socii mais comme mercenaires, ce qui constituait une pratique très rare pour Rome. Dans l’ensemble les données montrent que César n’a jamais engagé des effectifs supérieurs à 25000 hommes, selon l’auteur cette limitation tenait essentiellement aux modalités d’acheminement des ordres de mouvement qui ne permettaient pas de transmettre correctement des ordres sur un espace supérieur à celui que pouvaient occuper 25000 combattants. L’armement des légionnaires n’était pas uniforme, il était de bonne qualité et explique en partie l’excellence de l’armée romaine.

Le soldat était propriétaire de tout son armement, l’armement offensif était constitué du binôme glaive-javelot (gladius pilum), l’armement collectif comprenait des machines permettant de procéder à des tirs courbes et d’autres permettant de procéder à des tirs tendus. La tactique semble avoir possédé plusieurs configurations, la bataille en rase campagne n’était que l’un des exercices que le général devait maitriser. La saison de la guerre commençait pour des raisons religieuses et économiques le 21 mars et se terminait le 23 septembre, ce qui permettait de faire les récoltes chez l’ennemi et de rentrer à la maison pour les travaux des champs à l’automne. Quand la patrie se trouvait trop loin, les soldats hivernaient. Pour avancer en terrain ennemi César devait adopter un ordre de marche qui était adapté en fonction des situations. En 57, César plaça en tête des cavaliers remplissant une fonction d’éclaireur suivi par six légions sans bagages prêtent à intervenir, puis les bagages et une arrière garde composée de deux légions, alors qu’en 51 lors de la campagne contre les Bellovaques il fit encadrer les bagages par les légions. Dans la pratique l’ordre de marche était très proche de l’ordre de bataille. Une importance exceptionnelle était accordée aux bagages pour des raisons évidentes, puisqu’il comprenait l’essentiel du matériel de subsistance en campagne, et que sont pillage par l’ennemi constituait une défaite et incitait à croire que la partie était perdue. Chaque soir le général faisait construire par sécurité un camp de marche qui était déjà une structure défensive élaborée comportant un fossé creusé par les légionnaires, dont la terre était utilisée pour la formation d’un talus surmonté d’une palissade de bois. La conduite de la bataille reposait sur un ordonnancement simple : chaque armée était divisée en trois parties, ailes gauche, centre et aile droite renforcé par une réserve et appuyé sur un camp ou se trouvait les bagages. Les légions étaient disposées côtes à côtes, avec des cohortes en quinconces laissant un intervalle entre ces petites unités, ils les disposaient chacune sur trois lignes, la fameuse « triplex acies » (pili/principes/hastati) et ils veillaient à ce que les hommes soient séparés les uns des autres pour pouvoir pratiquer l’escrime (chaque soldat avait besoin d’environ 1,5 mètre).

Les étapes de la campagne de César au cours de la guerre des Gaules sont relatées avec une grande minutie par l’auteur dans la deuxième partie de l’ouvrage, le premier chapitre est une présentation des Gaulois et des risques représentés par eux pour César et Rome, la conclusion de l’auteur est qu’ils ne pouvaient guère être en mesure d’infliger une défaite au proconsul, et que la sélection de cet adversaire ne doit justement rien au hasard, le proconsul provoqua d’abord une guerre contre les Helvètes, puis il chercha et trouva un nouvel ennemi en la personne d’Arioviste chef des Suèves et après avoir vaincu ce dernier, il décida de laisser des garnisons dans le nord de la Gaule ce qui représentait une menace pour les Belges. Le second chapitre de la 2ème partie est d’ailleurs consacré à l’étude de la campagne contre les Helvètes et à celle contre les Suèves ; le troisième chapitre traite des actions militaires conduites contre les Belges ; le quatrième chapitre traite des actions militaires de César contre les peuples de l’Océan, en particulier de la campagne contre les Vénètes. Un cinquième chapitre aborde la question complexe des deux campagnes conduites contre la Germanie et les deux campagnes contre la Bretagne. Le chapitre six traite de « la grande guerre » de César c’est-à-dire de la campagne qui fut conduit contre une tentative de coalition des peuples gaulois sous l’autorité du chef Arverne Vercingétorix : le chapitre est passionnant et remarquablement documenté !!

Le bilan militaire de la guerre des Gaules (58-51 av JC) montre que César peut être crédité d’avoir conduit un véritable projet stratégique appliqué vigoureusement : - frapper d’abord en plein cœur d’où les campagnes de 57 contre les Belges ; - frapper ensuite à la périphérie, d’où découle les campagnes de 56 contre les peuples de l’ouest, du sud-ouest et du nord-ouest ; - pratiquer le saucissonnage, c’est-à-dire attaquer les différents peuples l’un après l’autre en essayant autant que possible d’affronter des coalitions.

Pour autant César a connu quelques revers, mais ceux-ci restent assez limités : Sabinus fut vaincu par Ambiorix en 54 ; le proconsul lui-même dut lever le siège de Gergovie que tenait Vercingétorix en 52, après avoir subi d’importantes pertes en hommes ; la même année Vercingétorix obligea César à évacuer le nord de la Gaule et à faire retraite vers la province. Ces échecs ne doivent pas masquer la supériorité absolue de César dans les batailles en rase campagne, Pline l’ancien attribue à César 52 batailles rangées, tandis que Yann Le Bohec estime qu’il est possible d’identifier 7 batailles majeures. Parmi les sièges conduits par César, il semble qu’une seule bataille en milieu urbain se soit déroulée, à Avaricum en 52, sans difficultés pour les légionnaires romains. Les gaulois optèrent pour une tactique de guérilla, mais César sut trouver une parade aussi simple qu’impitoyable : ravager le pays et tuer autant de personnes que possible… César dut conduire un certain nombre de sièges (élémentaires et complexe) ou il apparaît clairement que les légionnaires maîtrisaient parfaitement la poliorcétique, avec probablement une contribution de Vitruve.

Le passage à la guerre civile entre Romains va se faire tout naturellement par amplification des éléments évoqués dans le début de notre revue : la crise que traversait la république romaine provenait de l’antagonisme entre deux clans de l’aristocratie les optimates et les populaires : chaque mouvement était soutenu par des masses importante de simples citoyens. Les populaires proposaient un programme d’amélioration de la vie quotidienne des hommes libres et pauvres par l’instauration d’une loi agraire, tandis que les optimates ne voulaient même pas entendre parler d’une telle réforme. L’idée monarchique progressait (alors même que selon l’histoire romaine de Tite Live la royauté était la forme de gouvernement la plus détestée à Rome depuis le règne des Tarquins). Les deux parties en conflit renonçaient peu à peu à recourir aux institutions traditionnelles, le Sénat pour les uns et le tribunat de la plèbe pour les autres en plaçant leurs espoirs dans le succès d’un « imperator » et finalement le conflit se transforma en une opposition entre deux ambitieux César et Pompée le grand. Dans les faits, César gouverna à partir de 49 en se fondant sur la dictature et le consulat, renouvelés presque chaque année, joints au souverain pontificat et au titre d’Imperator qui en faisait un monarque de fait…

Le passage de la guerre des Gaules à la guerre civile et le déroulement de cette dernière fait l’objet de la 3ème partie de l’ouvrage de Yann Le Bohec les aspects militaires de la guerre civile sont traités dans les chapitres 2 à 5. Le chapitre 2 traite de l’objectif principale de César à savoir la conquête de l’Italie (1er trimestre de 49 av JC), le chapitre 3 traite des objectifs secondaires de César à savoir la conquête de l’Occident qui donne notamment lieu à la conquête de l’Espagne Ultérieure, à la guerre contre Marseille et à la guerre dans les îles (avril décembre 49 av JC) ; le chapitre 4 traite des objectifs secondaires de César, c’est-à-dire la conquête de l’Orient (48-47 av JC) avec les batailles décisives contre Pompée qui sont le siège de Dyrrachium et la bataille de Pharsale (9 août 48), Yann le Bohec montre bien que le succès de César contre un grand capitaine comme Pompée était une chose beaucoup moins évidente que les succès rencontrés lors de la guerre des Gaules… Le chapitre aborde la guerre dite d’Alexandrie et la bataille du Nil, du strict point de vue militaire et ne s’attarde nullement à l’idylle présumée entre César et Cléopâtre, qui est devenu une sorte de poncif déjà fort ancien, mais que la série Rome de HBO (au demeurant de bonne qualité avait réactivé auprès du grand public. Le chapitre 5 traite de la conquête de l’Afrique contre un adversaire coriace en la personne de Scipion, mais aussi de Cneius Pompée (bataille de Munda du 17 mars 45) puis de la reconquête de l’Espagne (bataille de Munda du 17 mars 45).

Selon la conclusion de Yann Le Bohec la guerre civile démontre bien l’existence d’une stratégie : César avait un projet de grande envergure pour planifier des opérations qui ne furent jamais conduites au hasard, sans que le terme de stratégie ne puisse désigner un niveau de conception aussi important que celui de notre époque. La guerre civile a été conçue selon le modèle employé lors de la guerre des Gaules : il fallait d’abord frapper l’Italie au cœur avec une guerre éclair visant plus particulièrement le Picénum pour discréditer Pompée ; frapper ensuite à la périphérie des objectifs qualifiés de secondaires par l’auteur : la péninsule Ibérique, Marseille, dans les îles et en Afrique, dans les Balkans ; César continua à pratiquer le saucissonnage en évitant d’affronter des coalitions et en attaquant les différentes armées des républicains les unes après les autres. Par rapport à la guerre des Gaules, deux modifications majeures eurent lieu ; d’une part l’importance des effectifs engagés imposa de mettre en place un dispositif initial plus complexe, avec 5 légions qui attendaient dans la vallée de la Saône, avec 3 unités partant vers la plaine du Pô et 3 autres vers la péninsule Ibérique ; d’autre part le nombre important d’ennemi obligea César à déléguer son pouvoir à conduire des opérations militaires à ses lieutenants : Marc Antoine fut chargé d’occuper Rome, Curion fut chargé de prendre Iguvidium, puis la Sicile et l’Afrique (ou il échoua). Plusieurs batailles en rase campagne furent conduite et dans un certain nombre de cas, les adversaires de César lui infligèrent des défaites. La poliorcétique fut importante pour assurer le succès de César avec des sièges considérés comme majeurs : ceux de Dyrrachium et ceux de Cordoue et de Munda, deux sièges mixtes par voie de terre et par mer eurent lieu à Brindes et à Marseille. Des batailles navales sont attestées, deux contre les Marseillais et 3 contre les Egyptiens. Des débarquements d’infanterie eurent lieu dans l’île de Pharos pendant la guerre d’Alexandrie et en Afrique.

La conclusion est évidente, Jules César fut à la fois un grand stratège et un grand tacticien.


LE DERNIER BASTION T02 : FOURNAISE
LE DERNIER BASTION T02 : FOURNAISE
par Adam Baker
Edition : Poche
Prix : EUR 14,00

2 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Une excellente préquelle au Rempart, 8 février 2015
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Adam Baker montre qu'il est beaucoup plus qu'un simple auteur de livres sur la thématique des zombies, genre littéraire mineur de mon point de vue.

Baker s'affirme comme un auteur capable de concevoir des ouvrages plus sophistiqués, avec cette remarquable préquelle qui donne les origines du fléau qui s'abat sur l'humanité dans le dernier Bastion 1 : Rempart. Au demeurant "le Rempart" qui traite des conséquences "actuelles" de la contamination de l'humanité est lui même suivi par deux autres ouvrages qui donnent un vision par secteurs géographiques distincts du devenir du genre humain après l’extension de la contamination.

La préquelle intitulée Fournaise en français (alors que le tire original est Juggernaut) se déroule en 2005 dans le désert irakien de l'Ouest, les protagonistes de l'histoire sont un groupe de mercenaires de seconde zone, plus ou moins à la dérive et se contentant de ramasser les miettes des contractors de plus grande envergure comme Blackwater et Halliburton. En début d'ouvrage, ces mercenaires sont utilisés dans une mission de transfert de fond qui se termine fort mal.

Ce petit groupe de soldats de fortune va être placé en relation avec un ancien dignitaire du parti Bas irakien, un homme mystérieux qui semble avoir un passé peu reluisant de chef de la police politique de Saddam Hussein. Mais ce bourreau repenti paraît aussi posséder une conscience et cherche tardivement un acte de rédemption.

Dans le cadre d'un vaste programme de recherche sur les armes biologiques financé par la CIA, les mercenaires vont d'abord être aiguillé sur la récupération du trésor de Saddam Hussein qui aurait été dissimulé dans une zone très dangereuse, le désert de l'Ouest.

En fait, les mercenaires vont vite se trouver dans une situation critique au cœur d'un véritable enfer, dans les ruines d'une inquiétante et mystérieuse cité antique en ruine, les décors évoquent l'univers de Howard Phillips Lovecraft, et sont donc fortement anxiogènes. Il est regrettable qu'une telle mise en situation plus sophistiqué que les habituels histoires de zombies ne soit pas comprise par les lecteurs...

Toujours est-il que la véritable histoire au cœur du récit est le programme SPEKTR du nom d'un avion orbital russe qui s'est crashé dans le désert (dans la pratique l'URSS avait un véritable programme d'avion spatial orbital le programme BOR). Cet appareil était l'un des vaisseaux qui assurait la liaison avec une mystérieuse installation spatiale russe située en orbite haute. Cette station spatiale paraît être une composante du programme de guerre biologique Biopreparat géré par le conglomérat Vector, et que les États-Unis ont souhaité récupéré après l'effondrement de l'URSS.

L'extraction de l'agent pathogène par les anciens scientifiques de Vector va se dérouler d'une manière catastrophique : le pathogène dépasse largement les capacités des virus qui furent étudiés dans le cadre du Biopreparat. Malgré tout la CIA souhaite militariser le vecteur et l'incorporer à un missile Hellfire qui va être, avec sa charge biologique au sein de toutes les convoitises.

Peu à peu les mercenaires vont être confrontés aux cadavres des soldats de la garde républicaine qui ont été utilisés comme cobayes par les hommes du Biopreparat, ceux-ci reviennent à la vie avec le même parasite métalloïde décrit dans le rempart de Casker. L'affrontement sera intense, il n'y aura que deux survivantes qui seront finalement débriefées par la CIA...

Les éléments d'équipement décrit pas Adam Baker, et l'état d'esprit des mercenaires sont vraiment très bien documenté.

Donc au final, un récit fort bien écrit, avec une intrigue plus proche d'une histoire d'épouvante qu'un N+ 1000 récit de zombies, qui apprend l'origine de la contamination métalloïde (il est sous-entendu que sa provenance est peut être extraterrestre), et pour faire la jonction avec le premier volume de la série publié en français rapportez vous à la chute de la capsule spatiale russe parfaitement mentionnée, et vous comprendrez que l'élément majeur de la contamination est la désintégration de la station spatiale de recherche biologique, avec la chute de parties importantes sur tous les continents.


Le fascisme en action
Le fascisme en action
par Robert Paxton
Edition : Poche
Prix : EUR 12,20

2 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Une très bonne introduction à la connaissance historique du fascisme, 17 janvier 2015
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Le livre de Robert Paxton est une monographie traitant du phénomène fasciste au travers d’une approche historique comparée du nazisme et du fascisme mussolinien. Il ne s’agit pas à proprement parlé d’une étude originale comme l’est « l’Armée de Vichy « ou bien le « Régime de Vichy » du même auteur mais d’un cours, ou plutôt d’un ensemble de cours sur la thématique du fascisme comme phénomène politique et sociologique et surtout une étude basée sur l’examen des éléments concrets permettant au fascisme d’arriver au pouvoir et des actions qu’il va conduire pour se maintenir à ce même pouvoir. Donc techniquement, il s’agit d’un support de cours oral qui a été transformé en livre : sur le plan du formalisme, je pense que toutes les personnes ayant enseigné en milieu universitaire ou auprès d’étudiants de grandes écoles reconnaîtront le type d’architecture par références bibliographiques croisées. L’accusation d’ouvrage de compilation n’a donc aucun sens, et en outre il existe des chercheurs qui à partir d’hypothèses anciennes sont capables de fournir une interprétation nouvelle et audacieuse. Dans ses cours d’histoire, Jean-Baptiste Duroselle tournait volontiers en dérision les jeunes historiens qui pensaient faire table rase des travaux de leurs aînés en parlant de crédulité et de prétention, et lui-même pour ses meilleurs ouvrages, à mon avis les deux tomes magistraux de son étude de la politique étrangère de la France 1932 -1944, indiquait clairement lorsqu’il empruntait des éléments en provenance de travaux rédigés par des confrères.

Robert Paxton propose une analyse qui est structuré en 5 points : 1 – la création des mouvements ; 2 – leur enracinement dans le système politique ; 3 – la manière dont ils ont pris le pouvoir ; 4 – la manière dont ils l’ont exercé ; 5 – leur durée dans le temps (qui correspond au phénomène de radicalisation, ultra puissant pour les nazis, beaucoup plus poussif et spasmodique pour Mussolini). Paxton estime que toutes les sociétés modernes ont engendré des mouvements fascistes, mais seulement quelqu’une se dotèrent d’un régime fasciste. Les 5 points évoqués permettent une analyse chronologique du phénomène, en revanche Robert Paxton estime que tous les éléments abordés ne sont pas nécessairement cumulatifs pour tous les régimes fascistes : on peut imaginer un régime fasciste qui faisant le choix de l’entropie effectue sa mue sous forme de régime autoritaire (dictature militaire), voire passe ensuite à un régime conservateur rigide. C’est pour cette dernière raison, que l’auteur ne classe pas les régimes de Salazar et de Francisco Franco dans les régimes fascistes mais seulement dans les régimes autoritaires malgré la présence d’éléments proto-fascistes qui sont absorbé par le régime, soit impitoyablement éliminé par une dictature militaire.

Il en va de même pour les régimes dictatoriaux sud-américains et africains : d’une manière générale Robert Paxton est très prudent et n’affuble pas du vocable fasciste toutes les formes autoritaires d’exercice du pouvoir. C’est une modération à laquelle il est possible de souscrire.

La problématique du fascisme en action pour reprendre la terminologie de Robert Paxton est fort intéressante, il rappel dans son ouvrage que si c’est bien en Italie que le fascisme identifié comme tel de manière irréfragable, Mussolini n’apparaissait nullement comme un aventurier solitaire en Europe, des mouvements similaires au sien étaient apparus dans l’Europe de l’après première guerre mondiale, avec le même mélange de nationalisme, d’anticapitalisme (qui est l’aspect apparemment révolutionnaire des mouvements fascistes) de volontarisme et de violence active contre ses deux ennemis, la bourgeoisie et le socialisme (terme générique englobant bien évidemment le communisme). Toutefois, les explications simplistes comme celle de l’historien Friedrich Meineke, jugeant après la catastrophe à laquelle Hitler a conduit l’Allemagne que celle-ci était le fruit d’une dégénérescence : des techniciens avides ignorants et superficiels, soutenus par des masses avides d’excitation avaient triomphé d’humaniste équilibrés et rationnels. Cette explication ne donne pas satisfaction à Paxton qui estime que le fascisme est beaucoup plus que la simple prise de pouvoir par une voyoucratie en chemise brune ou noire, de même que l’on peut exprimer un certaine méfiance à l’égard des théories qui postule que le fascisme allemand ou italien serait seulement l’aboutissement d’un trait culturel marquant des pays concernés par les mouvements fascistes. Paxton montre une ambiguïté qu’il connaît bien, le régime italien qui a donné son nom au fascisme (même si l’on peut remonter à Georges Sorel et à Georges Valois en France pour des apports idéologiques transverses) au cours des 16 premières années n’a guère fait la démonstration d’un quelconque antisémitisme, Mussolini lui-même ayant des comparses juifs très proche, ce qui montre que l’antisémitisme n’est pas une composante nécessaire au fascisme (ultérieurement à partir de 1938 le régime du Duce va se diriger vers un antisémitisme de plus en plus fort). A contrario, Robert Paxton parle du régime de Vichy qui bien que n’étant pas par nature un régime fasciste (il le deviendra de plus en plus à partir de 1942-1943, la création de la milice étant le point culminant de cette dérive fasciste d’un Etat fantoche réduit à devenir un Etat policier pour survivre quelques mois de plus) est un régime foncièrement antisémite.

Donc l’antisémitisme n’est pas un passage obligé des régimes fascistes : bien sûr l’expérience nazi semble attester le contraire mais l’antisémitisme rédempteur de Hitler était essentiellement une caractéristique de son univers cognitif, même si par ailleurs les travaux de George Mosse ont démontré un ancrage culturel puissant de la haine des juifs dans la culture populaire Volkisch. Par ailleurs, si Robert Paxton reproche à Daniel Goldhagen d’avoir dans son ouvrage sur les « bourreaux volontaires de Hitler » la mise en exergue d’une responsabilité collective du peuple allemand dans la Shoah il n’offre pas de modèle explicatif permettant de réduire à néant l’argumentation de Goldhagen. Tout au plus prend-il appui sur les travaux de Martin Broszat et surtout sur les hypothèses brillantes de Ian Kershaw, avec la fameuse phrase indiquant que les différentes satrapes nazis dans le cadre de la polycratie dont la notion est du à Broszat (l'Etat hitlérien), était conduit « à travailler en direction du Führer ». Et finalement, l’argumentation très sommaire que Paxton évoque se limite à dire que si l’élimination des juifs était un vœu formulé par Hitler, sa mise en œuvre aurait d’abord consisté dans des initiatives personnels de meurtres qu’il fut nécessaire de canaliser et de rationnaliser dans le cadre institutionnel de « la solution finale de la question juive en Europe ». Sur ce point je marque un désaccord avec l’auteur qui a mon avis abord trop rapidement un sujet complexe dont des ouvrages spécialisés peine à circonscrire en plusieurs centaines de pages… Toutefois, ce problème des implications abusives est un élément que l’on retrouve assez souvent dans des cours qui revoient comme c’est d’ailleurs le cas de Paxton à une bibliographie très complète sur tous les sujets traités.

De manière plus significative, il indique que la phraséologie et la rhétorique anticapitalisme, très proche de la doxa marxiste que les fascistes abhorrent, ne survie pas à la prise de pouvoir des partis fascistes et que ces derniers s’empressent de négocier avec les conservateurs/libéraux qui voient en eux un recours plus acceptables qu’une révolution de type bolchevique… Donc si les combats de rues sont menés d’une manière impitoyables par les SA et les squadrisi (squadrismo) à l’encontre des socialistes et des communistes, il n’y point d’équivalent concret pour l’anticapitalisme. Bien au contraire, c’est dans un contexte de crise sociale et économique intense que les mouvements fascistes viennent au secours des industriels et dans le cas de Mussolini des grands propriétaires terriens, auquel avant l’accession au pouvoir du Duce, les chemises noires servaient de protecteurs et parfois aussi de main d’œuvre dans une situation critique ou l’autorité de l’Etat était bafoué par des agitateurs marxistes…
Pour Paxton il existe deux éléments majeurs permettant aux mouvements fascistes de parvenir au pouvoir : le premier est paradoxal, mais c’est celui du suffrage universel et du vote des masses dans le cadre d’une démocratie récente ou mal implantée, dont les partis fascistes font tenter de capter les voix, avec un certain succès, tant et si bien que Hitler et Mussolini arrivent au pouvoir dans des contextes qui sont très proches de la légalité démocratique (on peut nuancer et compléter cette opinion, mais elle est relativement proche des évènements historiques). Hitler sera rapidement le fossoyeur de la démocratie, même s’il n’a jamais eu le besoin d’abroger la constitution de la république de Weimar : la monstrueuse machine administrative du NDSAP est rapidement venue concurrencer et générer des doublons des services de l’Etat allemand à un point tel que l’imbrication entre les deux était devenues difficiles à discerner…

Mussolini arrive au pouvoir en s’appuyant certes, sur son mouvement fasciste, mais aussi en devant composer avec les conservateurs, l’église catholique et le Vatican et le roi d’Italie : techniquement parlant le pouvoir de Benito Mussolini n’était pas illimité et il devait composer à la fois avec les autorités classiques de la société italiennes et avec les petits chefs fascistes les ras, qui eux voulaient toujours aller plus loin dans l’avancement de la pseudo révolution fasciste.. On peut penser que sans cette nécessité d’effectuer une fuite en avant agressive en termes de politique étrangère contre l’Ethiopie (campagne d’Abyssinie 1935-1936 : avec l’utilisation de gaz de combat) et la domination de la Lybie qui contribua grandement à conforter son pouvoir jusqu’en 1936, Mussolini aurait sans doute fait évoluer son mouvement vers un régime conservateur autoritaire. La spirale des échecs en politique étrangère qui va de la défaite des troupes italiennes engagées en Espagne (1936 bataille de Guadalajara) pour combattre les républicains jusqu’à la déconfiture ultime en Lybie conduisent le Duce à être démis de ses fonctions en 1943 par son grand conseil fasciste et avec l’approbation du roi d’Italie..

L’espace politique ouvert aux fascistes, il suffit d’obtenir une mobilisation de masse dans le cadre de partis politiques « attrape tout ». Ensuite il faut un discours socialisant et nationalisme teinté d’anticapitalisme que nous avons évoqué supra. Toutefois, rien ne serait possible sans une crise de la démocratie, une crise politique sévère comme sous la république de Weimar, ou dans une Italie qu’y bien qu’ayant été du côté des vainqueurs s’estime flouée dans ses revendications territoriales irrédentistes (Fiume).

Ensuite, il faut un ennemi intérieur et extérieur qui vient compléter la ritournelle sur la décadence : socialiste, communiste avec une éventuellement connotation raciste comme l’antisémite, et surtout il faut que la démocratie ou s’implante le mouvement fasciste soit bien malade : incapacité à maintenir l’ordre public, et crise économique jetant des masses de la classe moyenne et ouvrière dans la désespérance la plus totale.

Le dernier point est un objectif agressif de purification intérieur et une idéologie prônant une expansion brutale à l’extérieur, avec les notions de Lebensraum en Allemagne et de Romanita en Italie : dans un cas on veut un Reich germanique de 1000 ans en exterminant juifs et tsigane, mais aussi en tuant des salves qui devront être réduits à l’état de population servile, et de l’autre on a une sorte d’exaltation de la Romanité qui se veut une restauration de la gloire antique de Rome.

Il est bien évident que si les deux régimes évoqués sont violents et possèdent tous les deux un lourd passif d’assassinat, le nazisme apparaît foncièrement comme porteur d’une puissante de destruction extérieure/intérieur dans une sorte de déchainement de violence anomique qui en fin de parcours s’exerce autant sur ses ennemis présumés que sur son propre peuple, avec une fin crépusculaire d’une violence inégalée… Le fascisme italien possède de nombreuses zones d’ombres et des crimes peu reluisants, pourtant il est difficile d’en faire l’équivalent exact du nazisme. Même si l’on peut convenir avec Robert Paxton que la fin ignominieuse du Duce et du Führer a marqué leur régime « du sceaux de l’ordure » selon la terminologie de l’auteur.

Pour le présent et pour l’avenir, Robert Paxton indique qu’il subsiste toujours un risque fasciste, même si les conditions socio-historiques de l’entre deux guerre ont disparu en Europe. Si un certain nombre de mouvements conservent des références au fascisme, aucun ne peut être présenté comme authentiquement fasciste, sans que l’on puisse pour autant écarter de manière définitive l’émergence d’un nouveau régime fasciste…


Les Collabos
Les Collabos
par Collectif
Edition : Poche
Prix : EUR 10,20

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Une introduction magistrale à la problématique de la collaboration d'Etat française 1940-1944, 10 janvier 2015
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Ce commentaire fait référence à cette édition : Les Collabos (Poche)
L’ouvrage intitule « les Collabos » dans la collection Pluriel est constitué de 26 articles qui ont été publiés dans la revue l’histoire et qui sont devenus introuvable au fil du temps. Le livre a été publié en 2011.
On peut noter toutefois, que l’article excellent de Michel Winock sur « le scandale Céline » est actuellement également disponible dans son excellent livre de sociologie et d’histoire politique « Fascisme, antisémitisme et nationalisme » dans une version 2013 refondue dans la collection Point Histoire.

C’est au demeurant un excellent article qui montre que le bon docteur Destouches, alias Louis Ferdinand Céline est un grand écrivain avec « un voyage au bout de la nuit » qui fut d’abord très bien reçu par l’ensemble des critiques politico-littéraires de l’époque, classant même Céline à gauche… Toutefois, l’antisémitisme foncier de Céline va d’exprimer d’une manière ignoble dans Bagatelles « Pour un Massacre » qui est une sorte de compromis entre la destruction de la langue française, avec une syntaxe massacrée, un vocabulaire ordurier et un antisémitisme foncier proche de l’antisémitisme rédempteur des nazis… Pour autant, malgré cela Céline qui n’a jamais tremper dans les affaires de publications gérées par les officines allemandes de Paris, après une période d’exile et une condamnation de principe plutôt faiblarde pourra continuer son activité « littéraire » en France.
On trouve également toujours sous la plume de Winock une évocation de Drieu La Rochelle, beaucoup plus compromis dans un engagement fasciste et collaborationniste, mais qui admet finalement son aveuglement et son erreur et se suicide. Le texte figurant dans l’ouvrage est intéressant, mais l’article figurant dans l’ouvrage précité supra de Michel Winock intitulé « Gilles de Drieu La Rochelle une parabole fasciste » est plus intéressant pour un public cultivé ou universitaire afin de comprendre les démons qui habitaient le romancier.

L’exécution de Brasillach est évoquée, ce qui pose toute la problématique de l’épuration littéraire en France, assez largement conduite par une commission ou les intellectuels du PCF étaient présents et disposaient alors d’un grand crédit, pas forcément très neutre lorsqu’il était question d’éliminer des adversaires politiques…Toutefois, Brasillach contrairement à Céline était fortement compromis dans des actions collaborationnistes pronazi et antinationale, on peut donc conclure qu’il a joué et perdu dramatiquement, avec un refus de grâce de la part du général de Gaulle.

Le concept de collaboration fait l’objet d’un traitement lumineux de la part d’Henry Rousso qui montre bien que l’option choisie par l’équipe Pétain/Laval/Darlan/Laval entrainait une aliénation inéluctable du régime de Vichy sous la botte de l’Allemagne nazi : Hitler n’avait aucune intention de permettre à la France de participer à un nouvel Ordre Européen germanique, en revanche, Vichy pouvait être utile de manière transitoire comme état croupion constituant à moindre coup un glacis occidental et nord-africain.

Le tour d’Europe des collaborateurs de l’Allemagne nazi réalisé par un entretien inédit avec Christian Ingrao est de très bonne qualité : l’auteur insiste en conclusion sur le fait que la collaboration française s’est surtout caractérisée par une Collaboration d’Etat « Les populations ont été ainsi tenues à l’écart des pires excès du régime. Pour le dire autrement aucun civil et même aucun militaire français n’a participé à l’entreprise génocidaire, au sens où aucun n’a tué de Juifs de ses mains comme l’ont fait des centaines de milliers de Baltes et d’Ukrainiens ».

Techniquement Christian Ingrao a raison, mais des contributions relatives à la milice, via le cas de Paul Touvier, à la collaboration des forces de l’ordre française aux grandes rafles antisémites préludes à la déportation des Juifs étrangers et de quelques Juifs français à Auschwitz montre que la contribution de Vichy à la solution finale du problème Juif en Europe est loin d’être inexistante et constitue une flétrissure terrible que François Mitterrand refusera de reconnaître sous ses deux septennats : ce qui n’est guère une surprise de la part d’un homme qui fit parti de l’Administration de Vichy, reçu la Francisque décernée normalement aux collaborateurs les plus méritants du maréchal Pétain.

François Mitterrand indiquait être titulaire de la francique comme son « ami de Lattre de Tassigny », hors dans des travaux fouillés, Henry Rousso, a démontré que jamais De Lattre de Tassigny n’avait été titulaire de la fameuse francisque… Un trou de mémoire sans doute de la part d’un homme qui a toujours voué une haine venimeuse à l’encontre de Charles de Gaulles (Eric Conan, Henry Rousso, Vichy un passé qui ne passe pas, éditions Pluriel, nouvelle édition refondue et augmentée, 2013)
Par ailleurs, ce soit disant vichyssois-résistant selon la catégorie forgée par les historiens pour désigner les membres du gouvernement de Vichy qui s’en sont détachés à partir de 1942 essentiellement et en 1943 seulement pour François Mitterrand, la contribution de François Mitterrand à des actes de résistance n’est d’ailleurs pas niée, mais on peut se demander par quelle extrême lubie un président de la République française pouvait faire fleurir chaque année (1987-1992) la pierre tombale du Maréchal Pétain !!!???

C’est l’honneur de Jacques Chirac et du Gaullisme que d’avoir reconnu la responsabilité de la France dans les actes commis par Vichy à l’encontre de toutes les victimes concernées.

Le texte consacré à la politique de Vichy à l’encontre des enfants juifs et le choix impitoyable de leur déportation seuls ou bien avec leurs parents par l’immonde Pierre Laval est particulièrement éprouvant et émouvant, son auteur est Michael R. Marrus.
Les contributions de Pascal Ory sont excellentes comme il était prévisible.

La question dramatique des malgré-nous enrôlés de force dans la Wehrmacht ou la Waffen-SS est traitée avec distance et humanité et ne rejette pas l’anathème sur des personnes qui au final ont souvent été doublement punies.

La contribution sur la mise à disposition de travailleurs français pour l’économie de guerre allemande est traitée d’une manière très complète et précise, la genèse du STO et de la pseudo relève organisée par Pierre Laval est étudiée avec minutie et discernement.

La situation difficile des forces de police française durant l’occupation et leur ralliement massif au mouvement de libération de la France est traitée avec modération et réalisme, des hommes ordinaires et honnêtes ont été soumis plus souvent qu’il n’est de raison à des dilemmes cornéliens : l’immense majorité des forces de police française a fait de bon choix aussi souvent qu’il était humainement possible.

L’historique tonique et détaillé de la bande « Bonny-Lafont », la fameuse « Gestapo française » de la rue Lauriston fait l’objet d’un exposé magistral : les nazis ont recruté la lie des prisons françaises et lui ont donné des pouvoirs de police exceptionnels, même pour une personne connaissant cette sinistre équipée, il sera difficile de ne pas ressortir choqué et écœuré par les abimes de cruautés atteints par ces ultra-collaborationnistes français.

D’une manière générale, si l’on met de côté les deux textes relatifs à la situation en Pologne et en Ukraine qui sont à mon avis trop éloigné de la situation de la France en 1940-1944, cet ouvrage permet une prise de contact d’une extrême qualité et d’une grande facilité de lecture, avec des avis qui parfois se croisent sans être au diapason : ce qui fait que le lecteur pourra disposer d’un éclairage multiple très riche et nécessaire pour une réflexion approfondie et la lecture d’ouvrage plus complexe sur la question.
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