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Contenu rédigé par ZazPanzer
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ZazPanzer

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Thunder and Lightning
Thunder and Lightning
Prix : EUR 9,99

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Brothers… Till Death do them part., 13 janvier 2017
Ce commentaire fait référence à cette édition : Thunder and Lightning (CD)
Les gouttes de sueur perlent sur le front de Scott Gorham. Il tremble. Il souffre. Le manque d’héroïne. Ses jambes ne le portent plus. Il voudrait se plier en deux de douleur, aller vomir ce qui lui reste de bile, mais il ne peut que se réfugier au fond de la scène et s’appuyer un moment sur son ampli, car il faut continuer à jouer, tenir jusqu’à la fin de ce gig interminable. Ne pas s’évanouir, surtout ne pas s’évanouir… Mais qu’est-ce qu’on fout là ? «This is so over, this is so f**kin’ done, man !» Comme s’il pouvait l’entendre, Phil se détourne de son micro et se retourne. Dans le fracas scénique de cette soirée d’Avril 1982, l’une des dernières dates du “Renegade Tour”, les deux junkies se dévisagent l’espace d’une seconde éternelle. Phil pleure, lui aussi.

«I gotta get out. I’m done. I’m tired. I’m sorry. I don’t mean to desert you but I can’t do it any more. I’m in pain. This is shit. I want out !!! » Ce n’est pas la première fois que Scott essaie de dire à Phil qu’il n’en peut plus, que son jeu est devenu m**dique, qu’il a oublié jusqu’au plaisir d’être sur scène et de jouer de la guitare, qu’il crève, tout simplement. Mais cette fois, il est décidé, déterminé, c’est fini ! Qu’on se souvienne de “Renegade” comme son dernier shot avec Thin Lizzy car il tire sa révérence pour partir en cure, il l’a promis à sa femme Christine. Il ne laissera pas le choix à Phil: il doit stopper la machine.

Malheureusement, malgré son état de santé alarmant, Phil le Rocker est plutôt du genre à remettre du charbon dans la chaudière, quitte à ce qu’elle explose en vol. Advienne que pourra, mais le spectacle continuera, jusqu’au bout. Et Thin Lizzy, à ce stade, dans la tête de Lynott, ce n’est pas sans son guitariste. Impossible. “Oh Goooood. Anybody but you. I can’t do it without you.” …

Dans la vie de chaque homme se présente tôt ou tard ce moment où il se retrouve au pied du mur, l’instant où il fait face à un ignoble dilemme et qu’il doit prendre une décision qui montrera au monde sa véritable nature… Lorsque sont en jeu l’Honneur, l’Amitié, la Fidélité, certains recyclent sur le champ leurs idéaux tandis que d’autres, comme Scott, restent droits dans leurs tiags. C’est sûrement stupide et peut-être obsolète pour certains, mais dans le Rock’N’Roll, on n’abandonne pas un frangin quand il part en guerre, même si le combat est perdu d’avance. Laisser un frère d’armes en train de nettoyer son pétard seul devant un plan de bataille ne se fait pas : on soupire, on ressort le sabre du fourreau et on va mourir avec lui. Alors quand le californien quitte finalement son alter ego irlandais ce soir-là, il sait qu’il vient encore une fois de m**der, mais qu’il n’avait d’autre alternative. La fidélité, c'est quand l'amour est plus fort que l'instinct, dit-on… Reste juste à annoncer à sa chère et tendre qu’il a donné son accord pour un nouvel album et une autre tournée. Et pas la petite tournée… Une tournée d’adieux. La dernière. C’est tout ce que Gorham a négocié contre une année supplémentaire sur la route. Une année supplémentaire de folie et d’excès irrationnels, avant de pouvoir se faire soigner. Si par miracle il rentre vivant de cette dernière bataille.

Si “Thunder and Lightning” est tellement beau et émouvant ; si plus de trente après sa sortie, il mouille encore les yeux de vieux hardos bardés de clous, c’est aussi parce qu’il nous parle de notre code. Ce douzième Thin Lizzy est une déclaration de fidélité sans faille, d’amour même, d’un soldat à son général, d’un frère à son frère : ensemble, jusqu’à la toute fin. Un pacte liant définitivement nos deux héros pour le meilleur et pour le pire… C’est aussi un serment d’allégeance ultime au Rock’N’Roll : leurs deux vies sacrifiées à la Musique… Parce que Scott et Phil qui remontent sur scène après le calvaire interminable du “Renegade Tour”, si l’on est réaliste, ce n’est rien de moins que deux tirailleurs qui sortent des tranchées baïonnettes aux poings pour faire don de leur corps au Hard Rock en laissant derrière eux ce dernier opus en guise de lettre d’adieu…

Phil respire un grand coup. Sa garde rapprochée ne l’a pas abandonné. Les rats quittent le navire (qui prend l’eau sérieusement) mais Scott et Brian seront toujours là pour lui, quoi qu’il arrive… Snowy White, lui, ne se pointe plus aux répéts depuis plusieurs jours. Il n’a pas appelé mais tout le monde a compris et tout le monde s’en fout. Jusqu’à la fin l’angliche ne sera malheureusement resté qu’un vulgaire employé, tout juste bon à jouer sans panache les parties qui lui étaient demandées. Il ne sera d’ailleurs, humiliation finale, même pas invité à rejoindre Brian, Eric et Gary lors de la mythique version de “Rocker” (immortalisée sur “Life”) réunissant tous les guitaristes de Thin Lizzy… Ce qui peine Phil, c’est surtout le départ de Chris O’ Donnell, le manager du groupe depuis 1973, mais aussi et surtout son manager personnel. Phil l’a usé comme tant d’autres (Gary Moore, Tony Visconti…) et il s’en veut. L’homme lui était dévoué corps et âme, s’est occupé de sa famille peut-être plus que lui, mais il l’a, depuis sa dégringolade dans les tréfonds de la poudre, traité comme un moins que rien. Cette perte-là fait mal, surtout à l’heure où Phil doit faire face à de sérieux problèmes : son mariage part en sucette et les finances du groupe sont dans le rouge.

“Renegade” s’est en effet mal vendu, et la tournée censée le promouvoir a viré au désastre, artistique et commercial… Scott s’écroule sur scène ou backstage, laissant Snowy assurer seul certains gigs, tandis que Brian se fait casser la gueule au Danemark à tel point qu’il est renvoyé chez lui et remplacé au pied levé par Mark Nauseef (qui avait déjà assuré la tournée australienne de 1978). Les shows filmés au Dominion Theatre (Londres) pour être commercialisés s’avèrent tellement mauvais que les bandes, inexploitables, resteront au placard... Les problèmes s’accumulent, lassant le public, et laissant Lizzy à la fin de ce Europe Tour avec une dette d’un demi-million de livres sterling ! La grande époque est définitivement loin derrière le gang, qui perd par conséquence la confiance de sa maison de disques. Le robinet d’où coulait du cash à flots se ferme brusquement. Phil, qui depuis quelques années composait directement en studio, est ainsi fermement “invité” à aller bosser ses nouveaux titres en salle de répét’ avant le début des sessions. On lui reprend également certaines libertés autrefois acquises comme son droit à valider l’artwork : l’œuvre celtique commandée au talentueux copain Jim Fitzpatrick (une pierre en lévitation entourée de trois spirales sur fond d’orage et d’éclairs) est ainsi jugée trop onéreuse (6000 £) et le photomontage navrant autant qu’immonde évoquant confusément une scène madmaxienne est imposée à la postérité… - Le responsable de cette ignominie, Bob Elsdale, n’avait auparavant pourtant pas démérité comme nous le prouvent deux illustrations familières qui tiennent du génie : la main ensanglantée du premier Trust et le rasoir de British Steel ! - Semaine après semaine, les cordons de la bourse continuent inéluctablement à se serrer et les pontes des bureaux laissent maintenant entendre qu’ils refuseront la parution de “Thunder and Lightning” en Gatefold sleeve. C’en est trop pour Phil qui réussit à trouver un arrangement avec les costard-cravates : le full-length sortira au Royaume-Uni en Gatefold, mais en édition limitée (cette version est accompagnée d’un Maxi sur lequel sont enregistrés 4 titres live captés à l'Hammersmith Odeon en Novembre 1981)… Et alors que le Farewell Tour n’était au départ qu’une concession temporaire et chimérique faite à Scott le temps qu’il se calme et revienne à la raison (jamais le bassiste irlandais n’avait réellement imaginé devoir mettre un terme à Thin Lizzy qui était toute sa vie), son management lui met soudain la pression : les préventes de billets de la nouvelle tournée (à la base simplement annoncée comme support de promotion au nouvel album) sont nulles… L’annonce médiatique d’un Final Tour est, lui dit-on, le seul et unique moyen de sauver de la banqueroute l’entreprise Thin Lizzy dont trente-deux familles dépendent. C’est le choc. Le monde s’écroule… Et Chris O’ Donnell n’est plus là pour trouver une solution-miracle. Alors Phil, la mort dans l’âme, accepte le deal, pour de vrai cette fois. C’est dans Sounds que le monde apprend la fin programmée de Thin Lizzy. Le public se réveille et réclame partout le mythique combo. La banque et le management sablent le champagne, Philip, lui, se pique dans les toilettes en chialant. On vient de lui voler sa vie. Il lui reste cependant un album à faire et quelques gigs à donner avant de l’enterrer.

C’est un jour d’Août 1982, alors qu’il s’arrête aux Lombard studios (Dublin) pour y saluer son pote Chris Tsangarides (qu’il connaît depuis 1978) que Phil rencontre John Sykes. Le guitariste de Tygers of Pan Tang s’est déjà forgé une certaine réputation dans le milieu grâce au terrible “Spellbound” (1981). Ozzy, toujours sur les bons coups, lui a même demandé d’auditionner après le tragique décès de Randy ! Sykes, alors âgé de 23 ans, est en train d’enregistrer un 45 tours sous la houlette de Tsangarides afin de se débarrasser d’un ancien contrat le liant à MCA. Phil s’entend si bien avec John ce jour-là qu’il finit par chanter et jouer de la basse sur le single (l’excellent “Please Don’t Leave Me”), puis rameuter dans la foulée Brian et Darren qui enregistrent la batterie et le clavier. La place vacante de Snowy est proposée à Sykes dans la foulée, transformant quasiment ce titre en single de Thin Lizzy, ce qui n’aura aucun impact sur ses ventes : il fait un four à sa sortie. Il sera par contre réhabilité par la suite, notamment par Pretty Maids qui le reprend sur “Sin-Decade” (1992) et le joue à tous ses concerts depuis 25 ans !

Après les phases de composition, répétition et pré-production qui ont lieu à Dublin durant l’été, le nouveau line-up de Thin Lizzy rentre à Londres pour y mettre en boîte “Thunder and Lightning”. Le budget est serré alors que quelques mois auparavant, “Renegade” et “The Philip Lynott Album” avaient été enregistrés aux Bahamas ! Comme les choses changent vite… Thin Lizzy s’installe fin 1982 aux Eel Pie Studios (propriétés de Pete Townsend) où Tsangarides utilise pour la première fois un 48 pistes. Le gang ne pourra cependant pas y finir l’album pour raisons budgétaires : les overdubs sont insérés un peu plus tard au Power Plant Studios. Les sessions se déroulent dans une ambiance de déprime et de mort. Scott, véritable zombie, tire la gueule à son frangin, le tenant pour responsable de cet emprisonnement consenti qui l’empêche de rentrer en cure et se débarrasser de ses addictions comme il le souhaiterait tant. Il n’enregistre d’ailleurs que peu de soli, déléguant au newkid John le soin d’impulser à ce dernier effort la fougue et l’énergie qui lui font désormais défaut. Phil n’est pas en meilleure forme. Rattrapé par les clopes, la coke et l’héroïne, la légende irlandaise tousse désormais de façon continue. Dans la cabine, un énorme crachoir est installé à côté du micro et on a chargé l’ingé-son de Tsangarides, Chris Ludwinski, de le vider et de le nettoyer avant chaque prise. Glamour… Un médecin supervise les prises car Phil est poussé dans ses retranchements. Il traverse un cauchemar pour boucler le morceau éponyme : le débit vocal et l’agressivité qu’exige son tempo se transforment en épreuve dont Phil ne sort pas indemne. Les toxic twins en sont conscients : chaque jour, l’ombre de la Faucheuse s’allonge un peu plus au-dessus de leurs fines carcasses de drogués. Les morts en sursis assistent mutuellement à leur agonie en la gravant sur bande. Phil, qui était autrefois le dernier à quitter le studio, à tout superviser (il surveillait même l’accordage de Robertson !) rentre à la maison dès qu’il en a l’occasion et s’y fait envoyer les cassettes par coursier pour bosser ses lyrics avant de revenir. Tristesse…

Tristesse, émotion et violence, oui, sont les caractéristiques de ce “Thunder and Lightning” qui nous est envoyé à la gueule comme le missile destructeur que lâcherait désespérément de son cockpit un pilote de chasseur sur le point de se crasher. La Mort rôde à tous les étages de ce testament à la ténébreuse beauté. Phil ne se cache plus : il raconte l’horrible pressentiment du jour J qui arrive à grands pas dans “This is the one” (Got a bad situation, I can feel it building up inside / I feel it through my soul /I hear it, I know it, I touch it, I feel it, I see it / Some day thy kingdom come, I can feel it in my bones / This is the one !) et les interrogations religieuses qui reviennent hanter le catholique irlandais à l’heure de quitter ce bas-monde dans “Holy War” (There are those that will go to heaven / There are those that will never win / No one knows what will happen). Il consacre la quasi-totalité de la B-side à faire son mea culpa à la gente féminine : l’époque du Valentino séducteur et fier de l’être est révolue (au moins sur le papier) ; arrivent les regrets d’avoir toujours cédé aux tentations (“Bad Habits”), la peur de se retrouver seul (Woman don't like it - hurting her this way / Someday she is going to hit back / Oh please, please, don't desert me) mais aussi la peine de ne pas avoir été compris (I tried to warn you baby / I tried to tell you I was down / You would not listen baby / You would not help me when I was down). Cette émotion qui transpire de l’opus est magnifiée par un groupe certes affaibli, mais qui donne tout ce qu’il a dans le bide pour la dernière fois. Et c’est… merveilleux. Extraordinaire même, puisque sur 9 titres, 6 sont des tueries immortelles à faire entrer au panthéon du Rock’N’Roll. (“Someday She Is Going To Hit Back”, ”Baby Please Don’t Go” et “Bad Habits”, quoique très bons, n’atteignent pas les sommets du reste de l’album).

Les pendules sont mises à l’heure dès l’opener, hostile à souhait, des fois que les jeunes loups de la NWOBHM aient oublié le nom du patron : jamais Thin Lizzy n’avait enregistré un titre aussi violent ! “Thunder and Lightning” propulse le groupe de Phil dans la modernité grâce (coup de génie de Tsangarides) à une production froide, glaciale même, résolument Heavy Metal, tranchant avec tout ce qu’avait pu sortir le gang auparavant. Les bijoux que sont “This Is The One” et “Holy War” ne démentent pas les hautes promesses de la piste d’ouverture puisqu’elles perpétuent la tradition des morceaux catchy et mélodiques des grandes heures du combo, en les actualisant à cette nouvelle décennie : en témoignent le beat so 80s de Brian ainsi que les soli virtuoses et les mélodies jouées en palm-muting du guitar-hero Sykes. Certains ont donné beaucoup de crédit à John pour ce coup de jeune, et loin de moi l’idée de le décrédibiliser : “Cold Sweat” et ses harmoniques artificielles furent sans aucun doute la Bible de Zakk Wylde, et que dire de son tapping, transporté par ce son agressif dans une dimension autre que celle dans laquelle naviguait Van Halen et Randy ? Le gamin avait le talent, une vision, et mérite, contrairement à Snowy, tous les éloges. Mais n’oublions pas qu’à part ce furieux et clairvoyant “Cold Sweat”, toutes les compositions étaient écrites avant son arrivée : “Thunder and Lightning” est avant tout, encore et toujours, l’œuvre de Lynott, le magicien, le surhomme, l’alchimiste, qui, même en ayant touché le fond, transforme en or tout ce qu’il touche… C’est bien son chant, abimé et déchirant, qui donne cette incomparable profondeur, cette touche tragique à ces «Classic Lizzy» teintés de modernité et les transforment au final en chefs d’œuvre… Même si l’on notera bien entendu la montée en puissance de Darren qui participe à l’écriture de 4 titres sur 9, et pas des moindres, puisque trois d’entre eux font partie de mes chouchous (“This Is The One” - “The Sun Goes Down” et “Heart Attack”).

Et puisqu’on en viendra de toute façon aux larmes, parlons-en, de “Sun Goes Down” et d’“Heart Attack”, ultimes diamants, noirs comme la Rose, laissés en cadeau par Phil pour expliquer son départ. À part peut-être le dernier titre enregistré par un Freddie Mercury agonisant le 16 Mai 1991, j’ai nommé la grandiose et poignante "Mother Love", jamais Suicide-note ne fut et ne sera aussi sublime et émouvante qu“Heart Attack”, placée comme un dernier clin d’œil en dernier titre du dernier album. Notre bien-aimé Phil nous y fait ses adieux : “I tried to tell you way back when we were young / I tried to warn you there was something wrong / Mama I'm dying / Oh papa I'm dying, dying”; adieux que l’on a pourtant vainement essayés de relativiser un peu plus tôt à l’écoute de la crépusculaire “Sun Goes Down”, titre à la beauté terrifiante qui voit le jour s’éteindre, transpercé par la guitare apocalyptique de Sykes, nous laissant méditer sur cette maxime ô combien poétique, sage et concise : “But when all is said and done / The Sun Goes Down”. Impossible là encore de ne pas songer au morbide et flamboyant “Show Must Go On” de Freddie, enregistré dans les mêmes circonstances huit ans plus tard… “Certains ont franchi les tropiques et on bâti des cathédrales” : on a les comparaisons qu’on mérite…

Le bras de la platine revient sur son socle : pour la toute dernière fois, la Rose noire se fane. Le printemps ne la verra pas renaître. Un goût amer nous reste en bouche, à mi-chemin entre la peine et le bonheur. Quelque chose comme l’Éternité…

“When the night has come, and the land is dark, and the moon is the only light we'll see… No, I won't be afraid… Just as long as you stand, stand by me.”
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Chinatown - Edition Deluxe
Chinatown - Edition Deluxe
Prix : EUR 23,69

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Me and my buddies we're going to get drunk !, 2 janvier 2017
Ce commentaire fait référence à cette édition : Chinatown - Edition Deluxe (CD)
La nuit est déjà bien avancée en cette soirée londonienne de Mars 1980. Au bout de Dean Street, en plein cœur de Chinatown, dans les Good Earth Studios rachetés par Tony Visconti en 1976, Phil Lynott allume machinalement un énième pétard avant de se lever, plutôt difficilement. Il chaloupe jusqu’à la cabine d’enregistrement et fait signe à Kit Woolven, le producteur, de lancer le magnéto. Il voudrait se concentrer mais ses yeux vitreux restent bloqués sur la quinzaine de fêtards entassés dans la régie qu’il aperçoit à travers la vitre de la cabine : Scott et Brian bien sûr, mais également des potes musiciens, aussi défoncés que lui, qui rient à gorges déployées en se resservant des verres… Traînent également dans la pièce quelques copains de copains de copains (surtout venus profiter de la coke de première qualité qui ne manque jamais ici) et une paire de groupies dont il s'est d’ailleurs "occupées" cet après-midi entre deux interviews, malgré son mariage avec Caroline deux mois plus tôt… Phil sourit, un peu tristement, et tire une latte. Dans le casque, la rythmique de sa nouvelle compo tourne en boucle. Un signe de tête à Kit qui attend patiemment derrière la console et le titre repart du début. Phil s’approche du micro et se lance dans une nouvelle improvisation : “… We'll be having a good time, passing the by-line, having a good time… You know it's a rock and roll pastime !”…

Kit lève le pouce : ça colle ! Et c’est même très bon ! Phil sort de la cabine pour griffonner sur une feuille les mots qu’il vient de sortir sans réfléchir. En passant, il balance à ses drinkin’ buddies une vanne qui les fait s’esclaffer, et envoie un clin d’œil salace à la jolie pouffe qui se repoudre le nez sur une table basse. “Hey ! I’m Johnny Cool, ya know !” Elle sourit, elle fond, ensorcelée… Kit, lui, se tait. Il regarde le tombeur irlandais, troublé, se demandant encore une fois comment un mec dans cet état peut composer à l’arrache des lignes de chant aussi catchy… Le génie sans doute… Woolven ne s’y habitue pas, même s’il pratique Lynott depuis un certain temps : il était ingé-son lors de l’enregistrement de l’album précédent. Phil l’a promu producteur de ce dixième opus pour deux raisons : son travail remarquable lors des sessions «Black Rose» et la dégradation des relations du grand métis avec Visconti. Tiens, Phil est déjà de retour dans la cabine avec un couplet qu’il vient d’écrire en deux minutes. C’est une bonne soirée pour l’album, on avance enfin ! … Car bien souvent, il ne se passe… rien. Phil débarque aux Good Earth vers 20 heures avec sa cour ; et il boit et sniffe jusqu’au petit matin sans même daigner sortir la basse de son flightcase, ce qui exaspère le nouveau binôme de Scott, l’ingénu Snowy White, qui se prend le lifestyle Thin Lizzy en pleine face…

Snowy White… Pour ne rien cacher, je n’ai jamais pu saquer ce gonze. Comment aimer un mec lisse, sans style, après avoir adulé les flamboyants Brian Robertson et Gary Moore ? Comment aimer un gazier qui aujourd’hui encore admet qu’il n’a jamais été fan de Pink Floyd alors même qu’il s’est retrouvé par hasard à poser un solo sur le chef d’œuvre “Pigs On The Wing” et qu’il a fait deux tournées avec eux ? Des claques dasn le pif oui ! La chance ahurissante de Snowy a boosté sa carrière au moins autant que son talent, même si le bougre n’en manque pas dans un certain registre; c’est d’ailleurs en le voyant au Madison Square Garden en Juillet 1977 sur le «In The Flesh Tour» que Scott et Phil le remarquent, impressionnés par son toucher bluesy. Le 4 Juillet 1979, deux ans jour pour jour après ce gig newyorkais, après un violent clash avec Phil, Gary Moore quitte Lizzy en pleine tournée américaine, écœuré et effrayé par la déchéance des deux junkies (Gary ira d’ailleurs se réfugier ce soir-là chez Glenn Hughes, ce qui est assez ironique !). Deux gratteux temporaires (Midge Ure et Dave Flett) se succèdent pour boucler le «Black Rose Tour» avant qu’une audition ne soit organisée aux Pinewood Studios de Londres pour trouver un véritable remplaçant au killer de Belfast. Phil souhaite recruter un anonyme, mais n’est pas Ozzy qui veut, et les mecs qui se pointent sont des truffes. Scott, agacé, va alors faire un tour dans le studio du dessous où répète Cliff Richard. Derrière le crooner, un pèlerin termine un solo sur une Les Paul : Snowy White et son fessier bordé de nouilles. Vous devinez la suite… Voilà comment Phil et Scott commirent la seule erreur de casting de la carrière de Thin Lizzy, une erreur qui aurait pu être évitée si Chris O’Donnell, leur manager depuis 1973, avait eu son mot à dire, ce qui n’était plus le cas depuis que Phil s’injectait de l’héroïne.

O’Donnell avait flairé le malaise et il ne s’était pas trompé. Comment vous expliquer l’embrouille, qui n’est pas que musicale… Disons que White qui embauche chez Lizzy, c’est un peu comme si un puceau boutonneux entrait par mégarde dans une villa où se tourne un Marc Dorcel… Après quelques répétitions avec le nouveau line-up (Darren Wharton, 17 piges, vient également d’intégrer le combo aux claviers même s’il ne sera officialisé qu’à l’époque “Renegade”), une tournée irlandaise est planifiée pour rôder le groupe. Dès le quatrième concert, les flics, qui connaissent la réputation de Lynott, attendent le bus à l’entrée de la ville (Antrim) et amènent tout le monde au poste pour une fouille intégrale. Snowy White se retrouve en calecif’ dans un commissariat, il est choqué. Les roadies qui l’entourent ont tous un grand sourire aux lèvres. Snowy se tourne alors vers le journaliste de Melody Maker qui couvre le gig et qui a été embarqué avec le crew : «Just tell me man, for my own piece of mind… Do the band take drugs ??» L’anecdote en dit long sur le newkid Terence Charles, aka Snowy, qui porte bien mal son surnom ! La tournée de chauffe terminée (tournée pendant laquelle les roadies racontent qu’ils devaient balancer des drumsticks sur White pour l’inciter à se positionner sur le devant de la scène), le gang s’installe aux Good Earth pour y mettre en boîte «Chinatown». Snowy s’y pointe tous les jours à 11 heures, au saut du lit, et sobre en plus ! Ses collègues n’arrivent qu’en début de soirée, dépouillés… Un jour, Snowy a passé le temps en enregistrant des plans de gratte sur un des titres de travail. Il saute sur Phil à son arrivée, tout content de ses trouvailles… Mais Phil ne l’entend pas, ne l’écoute pas… Il entre dans la cabine et demande à ce qu’on lui libère des pistes pour tester ses idées de lignes vocales. Les arrangements de White sont effacés sans que quIconque y ait jeté une oreille. [Si des jeunes lisent ce texte : avant les studios numériques, on ne pouvait pas enregistrer autant de pistes qu’on voulait sur un même morceau !]

Voilà, pour se résumer, dans quel contexte naît «Chinatown» : Phil et Scott sont dépendants à l’héroïne jusqu’au bout des veines (depuis fin 1977). Ils se bourrent bien sûr également de coke toute la journée, avant de gober au petit matin des poignées de tranquillisants pour annuler l’effet de la coke et pouvoir dormir un peu; leurs relations avec les autres et en particulier le management sont donc plus que tendues… Et ils ont surtout remplacé le fabuleux Gary Moore par un gonze qui tourne à la verveine et qui ne comprend rien au Rock’n’Roll, dont ils n’ont finalement pas grand-chose à faire et qu’ils ne croiseront d’ailleurs bientôt qu’on stage et au petit déjeuner, lorsque Snowy se sert son premier thé de la journée et qu’eux montent se pieuter deux ou trois heures. Ajoutons à ça l’arrivée d’un synthé : ben sur le papier, on peut dire que ça craint. J’ai également oublié de préciser que Lynott, le bosseur, le perfectionniste, n’a pour une fois quasiment rien composé avant d’entrer en studio, et qu’il a décidé d’enregistrer en même temps que “Chinatown” son premier album solo, ce qui pose des problèmes à la fois artistiques et financiers. En effet, Phil qui écrit ses morceaux à l’arrache aux Good Earth ne sait pas encore au moment où ils sont enregistrés s’ils iront sur le nouveau Lizzy ou sur son “Solo In Soho” ! “Dear Miss Lonely Hearts” a ainsi longtemps été destiné à “Chinatown” avant qu’il ne soit finalement jugé pas assez bon pour du Lizzy ! Phil utilise donc Brian, Scott et Snowy pour enregistrer “Solo In Soho” et cela ne plaît pas à Snowy qui le fait savoir (mais tout le monde s’en moque). Scott se plaint également vaguement et tente d’expliquer à Phil que le temps de studio est payé pour Thin Lizzy, pas pour qu’il enregistre un autre disque. Phil le regarde, se gratte la tête et éclate de rire ! Fin de la discussion… Pour Phil, l’argent est, depuis qu’il en a, devenu un concept inexistant. Jamais il ne va à la banque… Il appelle simplement Chris O’ Donnell au bureau pour qu’on lui amène une nouvelle liasse de biftons quand il n’en a plus… Alors le temps de studio… Pour éviter qu’on l’ennuie avec des broutilles il fera quand même ajouter à son contrat l’année suivante le droit d’enregistrer le “Philip Lynott Album” en même temps que “Renegade” !

Venons-en enfin à la Musique, qui, si l’on se fie aux explications données ci-dessus, aurait logiquement dû tenir du désastre... Il n’en est rien ! Philou était un Dieu, point barre, et même au trente-sixième dessous, il sortait des miracles de sa basse... Si ses excès lui firent trahir sa famille, sa femme et ses amis, jamais il n’abandonna la Musique qui jusqu’à la fin resta sacrée à ses yeux… Le job est fait et bien fait sur “Chinatown, même si en l’écoutant attentivement, on décèle sur ce full-length une certaine urgence, quelque chose qui tient de l’instinct, bien mis en avant d’ailleurs par une production très live, sans fioritures ni chichis : les instruments et rien d’autre ! Pas de triche, on met ce qu’on a sur la table et tapis. Pour moi, “Chinatown” est tout simplement la suite logique de “Black Rose”, son chef d’œuvre épique en moins, je l’admets, mais le reste est aussi bon !

Sur neuf titres, quatre peuvent être considérés comme des classiques intemporels : “Killer on the Loose” et “Genocide” évidemment, auxquels je rajouterai le parfait opener “We Will be Strong” et l’éponyme “Chinatown”. Rien qu’en écoutant l’attaque vocale de Lynott sur “We Will be Strong”, on sait que ce disque va être Grand, encore une fois. Bien sûr c’est une redite de “Do Anything You Want To”, mais on s’en cogne dès que ce salopiaud de Phil ouvre la bouche… Ah ces chœurs sur le refrain où il se déchire la gorge («strongeeeeeerrr !»)… Pas le temps de niaiser, on se prend “Chinatown”, ses licks de guitare acérés et ses roulements typiques de Downey dans le caisson ! Qui oserait dire du mal de mon Philip ? La presse et certaines âmes prudes peut-être, qui fustigent à sa sortie le violent single “Killer on the Loose” dans lequel Lynott personnifie Jack l'Éventreur pour notre plus grand plaisir ! Le 45 T fait un petit scandale car il a le malheur (ou plutôt la bonne idée publicitaire) de sortir (avec un clip) à l’époque où sévit entre Leeds et Manchester un copycat du Ripper, j’ai nommé Peter Sutcliffe aka l'Éventreur du Yorkshire, qui assassina 13 prostituées entre 1975 et 1980… “Honey I'm confessing, I'm a mad sexual rapist”, tout dans la poésie Phiphi, mais pas de quoi écrire à sa mère non plus… Ai-je vraiment besoin de vous vendre “Genocide”, classique parmi les classiques de Lizzy avec sa basse habitée qui ferait déterrer la hache de guerre même au Dalaï-lama (on notera au passage la sympathique reprise de Running Wild figurant sur le Maxi “Little Big Horn” 1991) ? Je ne crois pas…

Trois morceaux tombent ensuite dans la catégorie «pépites à apprivoiser», des titres que personnellement j’adore, mais qui me sont peut-être plus personnels (“Hey You”, “Having A Good Time” et “Didn’t I”). L’irrésistible “Hey You” ouvre sur une ambiance Reggae pour se conclure sur un final enragé (très proche du break de “Massacre” c’est vrai) : un must qui donne la part belle à Brian, et dont la ligne de chant est encore et toujours magique… J’adore évidemment “Having A Good Time” qui n’affiche aucun complexe à n’être qu’un simple morceau de Hard à déguster comme une bière fraîche, sans prise de tête, et qui m’a d’ailleurs conduit à rédiger ce pavé (Me and my buddies we're going to get drunk…) pour honorer un pari lancé à la terrasse d’un bistrot… J’ai enfin également un faible pour la mielleuse “Didn’t I” qui aurait carrément pu se retrouver sur “Solo In Soho”, très orienté synthé 80s. Phil l’avant-gardiste voulait entrer dans cette nouvelle décennie en faisant évoluer le son Lizzy pour rester dans la course et ne pas vivre sur ses acquis, d’où le recrutement de Wharton et d’un guitariste qui ait un style différent de celui de Gary. Heureusement, il se ravisa et les “expériences” faites avec les joujoux électroniques qui se répandaient comme la peste en ce début de décennie atterrirent finalement sur “Solo In Soho” ! Toujours est-il que le velours sentimental de “Didn’t I” aère au final parfaitement l’opus. On notera quand même que Phil nous y revend pépère les lyrics de “Toughest Street In Town” pensant peut-être ne pas se faire gauler : fail ! Alors que sur “Toughest Street In Town”, il chante «all across the city no one gives a damn, all across the city no one seems to understand», il nous envoie tranquillou «there are people in this town that say I don't give a damn, but the people in this town they never could understand» sur “Didn’t I”, et se paie même le tonus de nous le resservir sur “Ode To A Black Man” de “Solo In Soho” : «They say I don't give a damn, but the people in this town that try to put me down are the people in the town that could never understand a black man» ! Petit manque d’inspiration, neurones fracassés ou thème récurrent ? Hum…

Ne restent que deux pistes qui me plaisent un poil moins, sans qu’on puisse les considérer comme des fillers puisqu’elles n’en restent pas moins excellentes : la chaleureuse “Sweetheart” et l’héroïnée ”Sugar Blues” (non Phil ne faisait pas de pub pour Beghin Say, et ce n’est pas dans son café qu’il mettait son Brown Sugar ! …) Qualitativement, je rapproche ces titres de “With Love” et “S & M” du cru précédent qui ne contient donc pas moins de titres “en dessous”, titres qu’on trouve d’ailleurs sur tous les Lizzy. Ce ne sont donc pas les compositions qui sont moins bonnes sur “Chinatown”, mais leur interprétation. Les soli font certes le job à l’aise, mais ils sont, avouons-le, quand même moins percutants que sur les albums précédents : où est le panache, où sont les mélodies inoubliables, où est le punch, la frite, l’attaque ? Bref il manque Gary Moore quoi, ne tergiversons pas, aux chio**** Snowy et basta. Et même si ça me pique un peu de l’avouer (je le dis tout bas), Scott n’affiche pas la grande forme lui non plus… Il est juste énorme au lieu d’être surhumain…

La nuit est déjà bien avancée en cette Saint Sylvestre de 2016. Un individu éméché se ressert machinalement une énième vodka-pamplemousse avant de se lever, plutôt difficilement. Il chaloupe jusqu’à sa platine pour y déposer un vinyle. La pochette représentant un dragon impérial illustré par le fidèle Jim Fitzpatrick tombe à ses pieds, il hurle ! Un disque c’est sacré, mince ! Il voudrait se concentrer mais ses yeux vitreux restent bloqués sur les fêtards entassés dans la cuisine qui rient à gorges déployées en se resservant des verres… Il pose le diamant sur le sillon et monte encore le volume : “… We'll be having a good time, passing the by-line, having a good time… You know it's a rock and roll pastime !”… Il revient parmi ses convives, et, en passant, balance à ses drinkin’ buddies une vanne qui les fait s’esclaffer. Il envoie un clin d’œil salace à sa princesse qui s’envoie une Guinness. La soirée est tellement belle qu’il croirait entendre Phil lui murmurer à l’oreille : “Hey ! I’m Johnny Cool, ya know !”.
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Superfiz
Superfiz

4.0 étoiles sur 5 Cergy Rock City, 23 août 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Superfiz (CD)
Loin, très loin des trendy Hellfests et autres parcs d’attractions sans âme dans lesquels notre Musique est vendue et sacrifiée aux touristes qui la consomment tels Papy-Mamie enchaînant les rayons du Leclerc le samedi après-midi, se cachent encore dans ce bas monde quelques clubs où vit le vrai Rock’n’Roll, celui de la Passion, des cachets de misère et des jobs de jour, celui pour lequel nous avalons du bitume sans compter, sachant qu’au bout de la route nous attend l’ultime récompense : cette étincelle dans les yeux qui nous permet le lendemain de nous sentir un peu vivant quand, après quelques heures de sommeil, nous retrouvons au taff les cadavres en pilotage automatique qui peuplent notre quotidien.

Pierre Benvenuti les connaît bien, ces clubs; lui qui depuis vingt-cinq ans donne de la voix partout dans l’Hexagone au sein de groupes divers et variés, se tissant une carrière de l’ombre assez unique, quelque part entre Hard Rock et Variété. Hardos de cœur, ayant biberonné puis imité les augustes Jim Morrison, Bon Scott, Paul Di’Anno, Joe Cocker, Iggy Pop, Lemmy Kilmister ou Ricky Warwick durant son adolescence, Pierre n’a cependant jamais hésité à franchir les frontières du Rock, que ce soit par goût personnel (Lavilliers, Gainsbourg) ou peut-être pour bouffer, puisque rappelons-le, nous sommes en France, et que la plupart des rocknrollers devenus intermittents n’ont d’autre choix que de jouer dans des orchestres de baluche pour pouvoir poser le pain et le pinard sur la table le soir… C’est ainsi qu’après dix ans de gigs Metal et Blues Rock (1992-2001) dans les rades évoqués plus haut, Pierre est repéré et engagé par… Richard Cocciante et Luc Plamondon pour remplacer Garou dans la comédie musicale «Notre Dame de Paris» ! Il y interprète Quasimodo sous le pseudo Adrian Devil de Septembre 2001 à Décembre 2002 et tente dans la foulée de surfer sur ce succès en sortant deux albums de variétoche (2004 et 2007). Coups d’épée dans l’eau : les disques restent anonymes et, avis aux collectionneurs, sont d’ailleurs particulièrement compliqués à se procurer aujourd’hui.

L’année suivante, Pierre rencontre Olivier Spitzer, guitariste hyperactif dans le milieu du Hard depuis le début des 80s : rappelez-vous de Stators à l’affiche du mythique France Festival de Juillet 1985 à Choisy Le Roy ou encore en guest de Quiet Riot le 9 mars 1984 à l’Eldorado... Olivier est depuis surtout connu pour son implication dans Satan Jokers et Furious Zoo, mais il a entre temps multiplié les collaborations avec des pointures telles que Patrick Rondat, Pascal Mulot, Christian Namour (RIP), Zouille, ou d’autres musiciens de Little Bob, Paul Personne, Attentat Rock, Face To Face et j’en passe… Pour la faire courte, tout le gratin de la scène parisienne figure dans le carnet d’adresses de Spitzer… Il passe donc quelques coups de fil auxquels répondent rien de moins que Phil Kalfon (guitariste de Shakin’ Street), Noël Assolo (bassiste des Rita Mitsouko) et Gérald Manceau, batteur de Warning (puis entre autres de Goldman et des Rita). Nous sommes en 2008, Superfiz est né et, sur le papier au moins, ça ne plaisante pas.

Deux ans durant, Superfiz compose, tourne, et c’est seulement en 2010, projets parallèles obligent, que les cinq musiciens s’installent au studio d’Olivier (SBC Production) pour y mettre en boîte leur premier album. La section rythmique a évolué depuis le line-up de départ : c’est désormais Aurel (Zuul FX, Satan Jokers) qui remplace Gérald derrière le kit et Didier Duboscq qui fait vrombir la basse, mais Manceau et Assolo ayant joué les morceaux pendant deux piges, ils sont rappelés pour l’enregistrement. Comme tous les disques réalisés par Spitzer, il est mixé aux studios Any Music en Eure-et-Loir, et c’est en Mai 2011 que l’album éponyme "Superfiz" arrive finalement «dans les bacs» si l’on peut encore se permettre d’employer cette expression hélas totalement obsolète.

Ce qui marque dès les premières écoutes, c’est la fusion étonnante mais parfaitement réussie de deux univers bien distincts : celui d’Olive, résolument Metal, caractérisé par le son de guitare ultra-moderne qu’on retrouve sur la plupart des projets auxquels il collabore; et celui de Pierre, chaleureux, posé, serein, marqué par sa voix grave, rocailleuse et puissante, parfois très proche de celle de notre Johnny national… La collaboration Benvenuti / Spitzer évite donc l’écueil de l’album-générique-sympa-mais-inutile pour créer une bulle inédite, un monde différent, qui ne plaira pas forcément à tous mais qui a en tous cas le mérite de ne pas tomber dans la facilité.

L’opus regorge en effet de titres taillés sur mesure pour les metalheads tels «Glisser En Toi» ou «La Fin Du Monde» qui tabassent sans se poser de questions; mais on y trouve également des morceaux beaucoup plus légers comme «Je Ne T’appartiens Pas» au côté Téléphone très prononcé ou «Le Vent Du Soir», pub-song entêtante sur lequel plane l’ombre de Noir Dez’... Quant à la classique mais efficace power-ballad «Ta Voix Tombe Dans Le Silence», elle pourrait, avouons-le, arracher sans effort une demie-molle à tout fan d’Hallyday qui se respecte.

Si l’on peut facilement deviner qui de Spitzer ou de Benvenuti s’est «imposé» sur les compositions précitées, certains titres se singularisent en évitant cette dichotomie, et excellent véritablement dans une quasi-communion des deux identités. Ainsi, les magnifiques «Tu Rêves Toujours Du Rif» ou «Le Même Prix» titillent sur les couplets ton côté sensible pour mieux t’écraser la gueule façon Spitzer à grands coups de basse et de refrains martelés : certainement les must-listen de l’opus avec l’impitoyable opener «Le Long Des Villes» et l’hypnotique «Démocratique Dictature» conduite par un riff lancinant sur fond de texte désabusé.

Incontestable réussite donc que ce "Superfiz", duquel les deux derniers titres seulement auraient à mon humble avis pu sauter. Si je suis peut-être sévère avec «Rien à Perdre» à qui je ne reproche finalement que sa transparence face au reste de l’album, «Living» est sans conteste la boulette qui fait trébucher le sprinter victorieux à quelques mètres de la ligne d’arrivée, la gnôle indigeste servie en fin d’un repas de fête ! Pourquoi un titre en anglais, faiblard de surcroit, alors que malgré des compositions disparates, l’opus réussissait le tour de force de rester parfaitement homogène, et même mieux de construire un microcosme particulièrement original ? Ce «Living» fait tâche et ne clôture pas le disque comme il aurait mérité de l’être ; dommage !

Puisqu’on a ouvert le cahier de doléances, malgré le talent indéniable de Gérald Manceau et de son remplaçant Aurel qui font parfaitement le job, certains passages manquent à mon sens de groove, la dark-side de Spitzer, mécanique, carrée, Metal, ayant pris le dessus sur la chaleur inhérente au style Benvenuti. Un parti-pris intéressant comme l’illustrent les in-your-face «Le Monde Encore» et «Bad Trip» mais qui ne met pas forcément en valeur tout le feeling et la profondeur émanant de l’organe vocal de Pierre. Est-ce pour cette raison que Superfiz décida fin 2012 de se scinder en deux entités (pure supposition de ma part) ?

On retrouve aujourd’hui en effet ces musiciens dans deux combos différents. Dans Temple Of Silence (Spitzer + Kalfon + Dubosq + Aurel, tous les quatre ex-Superfiz, accompagnés du chanteur Laul Nico), le côté Metal Indus de Superfiz est démultiplié et poussé à son paroxysme. Dans Benvenuti (le groupe), composé de Pierre Benvenuti au chant, des fidèles Spitzer et Kalfon aux guitares, de Sébastien Bonnet à la basse (lui-même ex-Temple Of Silence si vous suivez…) et de Keuj (Watcha) à la batterie, c’est Pierre qui est aux commandes. Il reprend en live le répertoire de Superfiz tout en continuant de développer son Hard-Heavy teinté de variété, peut-être en accentuant ce côté plus soft, moins Metal qui le caractérise. Benvenuti devrait sortir en Septembre son premier album, successeur de Superfiz donc, sur lequel un certain Nono est d’ailleurs venu poser quelques soli… Nous sommes quelques-uns à attendre ce nouvel opus avec impatience, ayant déjà pu en écouter plusieurs extraits en live dont l’a-priori magnifique «On Roulera Vers le Nord»…

En attendant la release-party, Pierre continue à cumuler les dates dans les clubs que nous chérissons tant, au sein de son orchestre Pop/Rock/Variété Manec ou dans différents Tribute-bands (In-Trust et Waiting For The Doors) - je vous laisse deviner à qui ils rendent hommage - … Tout comme les enragés d’Hellectrokuters, les sleazy kids de Sweet Needles, les sexy girls d’Eden Pill et tant d’autres acteurs de notre scène nationale (bien vivante contrairement à ce que certains pensent), Pierre ne connaîtra jamais ni la fortune, ni les spotlights de Clisson, mais il peut en tous cas compter sur la reconnaissance et l’admiration de quelques âmes dévouées au Rock’N’Roll (maigre consolation, je vous l’accorde), âmes qui tendent d’ailleurs bien haut leurs majeurs bagués en direction des Ferrari du PDG Ben Barbaud et trinquent à la gloire éternelle du Pacific Rock, du Covent Garden, du Forum, de cette formidable scène du 95, mais aussi de celles du 85, du 72, du 51 ou du 64… Que vivent encore longtemps dans l’ombre du fric nos groupes underground, nos petites associations, nos fanzines et nos lieux de perdition authentiques !


WASP The Idol 1992 UK shaped picture disc RPD6314
WASP The Idol 1992 UK shaped picture disc RPD6314

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5.0 étoiles sur 5 Something just to ease away the pain..., 23 mai 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : WASP The Idol 1992 UK shaped picture disc RPD6314 (Album vinyle)
Les yeux lourds, l’esprit embrumé, trompant son impatience maladive en bouquinant furieusement, il attend.

Tel un adolescent amouraché tournant en rond avant son rencard, il savoure pourtant ce supplice car il sait la récompense à ces longues heures de veille…

Il sait, oui, que certaines œuvres sont habitées ; il sait que les ombres de leurs âmes ne se risquent à l’extérieur des jewelcases que lorsque le Silence a repris ses droits dans les maisons trop pleines de vie.

Il sait que lorsque seules ne seront encore ouvertes que la bouteille et les paupières du chat, certaines portes coulisseront, lui laissant enfin, de nouveau, entrevoir cette autre réalité à laquelle il est devenu accro depuis bien trop longtemps.

Alors il attend… La Nuit.

La Nuit noire, profonde…

Ô comme il fait bon rentrer progressivement dans ce refuge hors du Temps, là où change la perception de ce monde absurde et nauséabond. Ô comme il fait bon s’y perdre, s’y fondre, s’y oublier. Ne devenir que Musique… Se passer en boucle «The Crimson Idol» et de temps à autre dépoussiérer quelques singles, en l’occurrence ce shaped-picture-disc de «The Idol» immatriculé Parlophone ‎– RPD 6314…

De l’autre côté du miroir, dans sa tombe de vinyle, Jonathan attend, lui aussi…

Il l’attend, lui bien sûr, mais également tous les autres… Tous ceux qui, jour après jour, heure après heure, partout dans le monde, en posant ce disque sur une platine, sectionnent le nœud d’acier fatal fait des cordes de sa guitare... Jonathan attend tous ceux qui, quotidiennement, le ramènent égoïstement à sa vie de souffrance afin de panser leurs propres blessures…

Et nous voilà donc une nuit encore transportés dans la villa de rockstar où défoncé, entouré de bombasses et de vautours, Jonathan revit imperturbablement l’immortelle engueulade d’Alex Rodman, the best manager money can buy… «Groundhog Day» oblige, tout le monde se souviendra d’Alex mettant fin à la fiesta en jetant à la rue les dealers et les pique-assiettes, intimant à Jonathan de retourner en studio… Et puis, le silence, soudain. Le cœur prêt à imploser.… Seul dans son immense propriété, Jonathan trouve finalement le courage de passer le coup de fil qui aurait pu le sauver mais qui va le condamner ; sa mère lui décochant en lieu et place de retrouvailles rédemptrices un glacial "We have no son"…

Et le voyage (re)commence ; une force émotionnelle infinie se répandant encore et toujours en vagues successives dans notre corps en manque… Du chant habité de Blackie au solo solennel et enivrant d’un Bob Kulick stupéfiant, en passant par les arpèges d’ouverture désespérés qui réussissent le tour de force de nous briser le cœur à chaque écoute depuis plus de vingt ans, tout nous transporte loin, ailleurs, dans un endroit qui n’appartient qu’à nous et qu’évoquent d’ailleurs les inoubliables lyrics «Kiss away the pain and leave me lonely / being Crazy in paradise is easy». Complainte exutoire à nos souffrances personnelles conférant au mystique grâce aux parties instrumentales incroyablement poignantes du mighty Bob Kulick et aux roulements de toms du tueur Stet Howland inspiré par la folie du Grand Keith Moon, «The Idol» est une aventure spirituelle addictive dont on ne revient pas et dans laquelle Lawless touche finalement au divin en versant dans le dédoublement de personnalité, ne faisant plus qu’un avec ce qui devait à la base ne rester qu’un personnage fictif…

“Jonathan is not me, but I became him over the course of making the record and was miserable for about a year” confiait en effet Blackie à “RIP Magazine” en Novembre 1993. Peut-être faut-il avoir conscience de ce fait, qui transpire d’ailleurs de chaque pore de la Musique, pour tenter d’analyser la force indescriptible engendrée par l’alchimie de ces mots et notes sur lesquels Lawless travailla deux ans et demi durant (Septembre 1989 – Février 1992). Alors que «The Crimson Idol» devait initialement développer une trame fictive, il devint au cours de sa création, à l’instar d’un «Streets – A Rock Opera» ou en littérature d’un «On the Road» ou d’un «A Fan’s Notes», une autobiographie destructrice et bien réelle qui conduisit d’ailleurs un Blackie déprimé à annoncer la fin de l’entité WASP à Vanessa Warwick (Headbangers Ball) quelques mois après la sortie du disque... Comme les trois grands hommes précités, à savoir Jon Oliva, Jack Kerouac et Fred Exley, auxquels l’on pourrait entre autres ajouter Fish et son «Clutching At Straws», Blackie ne se remit jamais véritablement de ce Voyage au bout de la Nuit.

Contrairement à Jon dont le parcours fut parallèle mais qui trouva, lui, le courage de partir au sommet, Blackie, artistiquement brisé, recherchant désespérément l’inspiration envolée, revint hélas sur sa décision de sortir ses futurs disques sous son patronyme personnel pour au final offrir à ses fans le triste spectacle d’un homme diminué. Tâtonnant les murs tel un aveugle privé de sa canne, plagiant pathétiquement et peut-être inconsciemment ses propres compositions, Blackie vit désormais ironiquement dans l’ombre du personnage qu’il amena pourtant lui-même glorieusement à la vie, l’immortel Jonathan Aaron Steel.

En retournant délicatement ce picture-disc pour se délecter de la B-side qui comme son nom l’indique est un éloge funèbre, il arrive donc que l’on s’interroge… Est-ce bien en la mémoire de Jonathan que l’on se recueille ? Ou pense-t-on avec peine au véritable Blackie qui, avouons-le nous même si c’est dur, périt en offrant son âme à sa créature… ?

Mise en son sépulcrale de la vie de Jonathan, «The Eulogy» reprend sous la forme d’un medley emphatique et solennel les thèmes musicaux développés sur «The Crimson Idol». Piste dispensable mais paradoxalement émouvante que l’on imagine évidemment sortant des enceintes du funérarium le jour des adieux à Jonathan, «The Eulogy» nous plonge sans mal dans un état étrange de tristesse réjouie qu’il est compliqué de décrire. "La mélancolie, c'est le bonheur d'être triste" affirmait Victor Hugo, et il avait tellement raison... Alors laissons le diamant descendre sur le vinyle pour nous faire revivre en fast-forward la vie de cet ami intime, épopée introspective à la gloire du Rock ’N’ Roll…

Les yeux mouillés, l’esprit repus, il finit son verre et se ressert.

Il porte un toast muet à Steven Edward Duren aka Blackie Lawless, l’homme qui quitta sa condition de mortel pour se hisser au niveau des Dieux en offrant tel Prométhée, ou peut-être Gepetto, la Vie, sa vie, à un pantin. Il essaie d’imaginer le travail accompli depuis la première démo de «Titanic Overture» dont les prémices remontent à l’époque «Sister» (1976-1978), groupe dans lequel officiait outre Blackie les légendaires Nikki Sixx et Lizzie Grey et songe tout à coup à cette phrase terrible d’Exley : «j’avais compris sans le vouloir, que contrairement à mon père, dont le destin avait été de vivre porté par les clameurs, le mien était de rester cantonné dans les gradins avec la foule et d’acclamer les autres. C’était mon sort, mon destin, ma fin que d’être supporter»…

Et il comprend alors lui aussi pourquoi il aime à s’inventer toutes ces histoires ; pourquoi Jonathan continue à vivre en lui et en chacun des fous suffisamment abimés par la vie pour avoir fait de la Musique ou de la Littérature autre chose qu’un simple passe-temps… Prisonnier de leurs yeux, nuits dans lesquelles se rallume éternellement la flamme, Jonathan les accompagne dans l’errance absurde qu’ils appellent leurs vies… Il cherche avec eux dans les œuvres sacrées des réponses qui ne viendront jamais mais dont ils compensent l’absence en traçant avec les étoiles d’infimes parallèles à leurs vies misérables et sans intérêt…

Le soleil se lève, déjà… Il est l’heure pour Jonathan de réintégrer son cercueil diurne. Lui, fatigué mais heureux d’avoir fleuri sa tombe, quitte pour quelques heures de repos ce lieu de culte que constitue la Nuit. Il pense déjà à la prochaine.

Repose en paix… jusqu’à ce soir, frangin.

- “And if I scream, could anybody hear me ?”


J'évite le soleil
J'évite le soleil

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5.0 étoiles sur 5 Allo, qui va là j’te prie ?, 4 octobre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : J'évite le soleil (CD)
Qui se souvient encore des programmes de Skyrock avant que l’ex-Radio Libre se lance aux alentours de 1997, avec le succès qu’on connaît, dans la diffusion continue de titres pseudo-Rap destinée à faire rentrer au bercail les brebis décervelées égarées sur Fun Radio ? Au début des 90’s, je vous le promets, Skyrock ne s’était pas encore donnée pour mission l’extermination totale des boutons d’acné de ses auditeurs à coups fatals de bass-boosters ou l’éradication de toute forme d’intelligence humaine sur ses ondes. Pour la faire courte et facile, il y avait en 1994 encore Rock dans Skyrock.

C’est à cette époque que j’ai rencontré Daran. En comatant dans mon lit pour être plus précis, ensorcelé par le timbre grave, les propos racoleurs, démagogiques, scandaleux et ultra-pertinents de l’animateur Maurice, qui prenait la France à la gorge et nos nuits en otage. Désormais diffusé sur une radio nationale, le transfuge de Ouï FM ne se compromettait pourtant pas dans le politiquement correct, et c’était évidemment ce que la direction attendait de son recrutement : qu’il prenne pied au plancher les sens interdits, en grillant si possible quelques feux rouges au passage. En d’autres termes plus modernes, le job de Maurice consistait à faire le buzz; rien de nouveau sous le soleil dans le microcosme radiophonique, mis à part qu’aux antipodes de nombre de ses confrères de sinistre mémoire, Maurice faisait ça avec une classe et un charisme impressionnants… La liberté totale qui lui était accordée, ou plutôt qu’il s’octroyait, incluait notamment la programmation musicale de ses disques persos en lieu et place des bouses formatées ado sous contrat avec Skyrock. Paul Personne faisait partie de ses kiffs du moment. Daran aussi…

Et c’est ainsi que «Le Train Bleu» a déraillé pour venir s’écraser aux portes de mon insomnie, déclenchant immédiatement le réflexe nocturne propre aux jeunes de ma génération dès lors qu’ils entendaient à la radio quelques notes d’un titre susceptible de les faire vibrer : dégagement de la couette d’un grand coup de latte, double-salto, triple-axel, glissade et contrôle pour atterrir devant la chaîne, et, enfin, lancement de la sacro-sainte TDK D-90 toujours prête à démarrer, bloquée en Rec/Pause dans la platine B. L’étape de rigueur avant le passage chez le disquaire.

La guitare à fleur de peau, le refus des conventions, le fatalisme exacerbé, la nostalgie à cœur ouvert, le désespoir contagieux… Il arrive parfois qu’on ait l’impression de connaître intimement quelqu’un sans pourtant lui avoir jamais adressé la parole… Les mots justes ne trompent jamais. Ce mec-là me ressemblait énormément, j’en étais certain. A un moment où je traversais pourtant une phase hyper-sectaire, n’ouvrant rarement mes chakras à autre chose qu’au Heavy Metal britannique et au Thrash californien, «J’Évite Le Soleil» a été un gros coup de cœur. C’était il y a vingt ans, je l’aime toujours autant.

L’album n’est pourtant pas particulièrement ambitieux. Pochette pourrie, enregistrement bricolé sur un huit-pistes à la maison avec les copains puis mixé dans le fin fond du Val de Marne sous la direction d’Antoine Essertier, guitariste de Renaud Hantson… Tout ça sent les petits moyens, le début de l’aventure… Pourtant Daran du haut de ses 33 ans était loin d’être un perdreau de l’année (sortie de quelques 45 T dès 1985, écriture de morceaux pour Julie Pietri [sic] en 1989), et c’est justement ce contraste, quelque part entre jeunesse et maturité, qui donne à ce disque d’ado naïf mais déjà désabusé une fraîcheur éternelle.

Il vous suffira, si vous avez la chance de trouver à un prix décent ce petit bijou désormais épuisé et non réédité, d’appuyer sur Play pour être envouté en quelques mesures dès le riff entêtant de l’opener se voulant un hommage à l’ex-pompiste australien Johnny Diesel mais plus largement un hymne à la vraie Liberté, celle qui se rie des protocoles, de la pensée unique, de la stabilité et de toutes ces règles qui empoisonnent en permanence nos existences. Ce thème revient d’ailleurs comme un leitmotiv tout au long de l’opus, notamment sur le jouissif down-tempo acoustique «Y’a Des Chaises Pour S’asseoir» ou le terrible Classic Rock «Strict Nécessaire».

«Ne me demande pas toujours où je vais, je ne sais pas moi-même où la route m’emmène»; «Moi je voyage avec mon cuir et mon vieux Jean’s, ça devrait bien suffire pour séduire la voisine», le genre de lyrics qui me cause encore malgré mon âge avancé mais dont on peut, j’imagine, également se lasser. C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles, malgré un succès allant grandissant, Daran est subitement, après un excellent second album avec les Chaises, passé à autre chose, abandonnant le Rock Bluesy pour retourner vers la Variété et d’autres thèmes plus graves… Le mec a dû devenir adulte, dommage. Parions que les nostalgiques des Chaises soient quant à eux encore bloqués dans les 90s, pour toujours ados attardés dans l’âme, ayant soif de rêves et de rébellion, si utopique et cliché soit-elle… Pas étonnant donc que ces Peter Pan apprécient comme il se doit le «Train Bleu», titre magique de nostalgie qui nous renvoie forcément à nos propres souvenirs d’enfance et notre éducation; ou qu’ils frissonnent à chaque écoute du minimaliste «Tous Ces gens Qui S’Aiment», véritable tour de force qui parvient à nous emmener très loin avec une voix, mon Dieu quelle voix, quelques malheureuses notes et un texte désespéré et transperçant. Combien de temps dure véritablement une histoire d’amour ?

Même si Daran signe lui-même les dix perles de ce premier opus des Chaises, on n’oubliera pas de saluer pour autant le boulot admirable abattu par sa parolière et compagne Alana Filippi, ainsi que le talent de ses zicos, des pointures de la scène Rock/Variété parisienne : Éric Sauviat (ex-Niagara période «Religion») aux guitares, Roberto Briot (Johnny Halliday, Bernard Lavilliers, Alain Bashung, Axel Bauer) à la 4-cordes, et Jean-Michel Groix à la batterie (ex-Michel Sardou !! - je vous ai entendu ricaner…)

Naviguant entre Rock, Blues et Variété, témoignage touchant d’une période sur laquelle son créateur a désormais fait un trait, glorieusement associé aux fantastiques 90s et dans mon cœur au controversé agitateur des ondes Maurice chez qui Daran était d’ailleurs venu jouer un soir, «J’Évite Le Soleil» est un opus éclectique encore frais et presque innocent qu’il fait bon écouter la nuit en pensant à la vie et au temps qui passe en nous éteignant chaque jour un peu plus.

Salut les parigots, salut les campagnards !


The Grand Illusion
The Grand Illusion
Prix : EUR 8,99

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4.0 étoiles sur 5 Songe d’une nuit d’été…, 26 septembre 2014
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Il est tard, je trace la route.

Je double des camions. J'allume une cigarette. Je monte le son de l'autoradio...

Mais cet album de Kiss censé me maintenir éveillé n'a plus de secrets à me révéler : entre nous deux, ce soir, c'est la routine. Je l'écoute sans l'écouter. Et mes pensées se perdent le long des ombres dessinées sur la route par les phares des quelques voitures que je croise... C'est dans ces moments hors du temps que les questions existentielles m'assaillent, et, en passant à côté d’une camionnette blanche devant laquelle j'ai le temps d'apercevoir une junkie peinturlurée au regard vide, j’ai un flash et je m'interroge...

Reste-t-il encore quelques fans de Styx sur cette planète ?

Même si elle ne devient véritablement sérieuse qu’en 1972, l’aventure du combo débute dès 1961, lorsque les jumeaux Panozzo, alors âgés de 13 ans, s’acoquinent avec leur voisin Dennis DeYoung, 14 ans, pour former un «vrai groupe de Rock». Les frangins, qui pratiquent leurs instruments depuis l’âge de 7 ans, jouissent alors d’une solide réputation dans le circuit des mariages / birthday-parties de Chicago-Sud, mais le temps est désormais venu de laisser tomber les reprises de Frank Sinatra pour passer la vitesse supérieure… Chuck tient la guitare et John martèle les fûts, tandis que Dennis, chanteur-claviériste, fronte le teenage-band. Le groupe suit le parcours du combattant des rockstars-en-devenir en affrontant les habituels changements de nom («The Tradewinds» puis «TW4») et de line-up… Chuck, adolescent mal dans sa peau, s’exile notamment une année dans un séminaire, et renonce finalement à la prêtrise pour devenir bassiste en 1964, sa place de guitariste ayant été offerte à Tom Nardini durant son absence.

Les années passent mais les jeunes s’accrochent, si bien qu’ils enregistrent à partir de 1972 une série d’albums sous contrat local avec Wooden Nickel Records, disques qui passeront quasiment inaperçus. Il leur faudra attendre 1975 pour que «Lady» se hisse à la sixième place des charts US grâce à des passages radio récurrents. Ce succès inespéré deux ans après la sortie du morceau permet aux illinoisais de décrocher un nouveau contrat chez A&M et de relancer une carrière au point mort. Il est pourtant fort probable que Styx aurait rapidement sombré dans l’oubli si leur soliste JC, de son vrai nom John Curulewsky (RIP 1950-1988), n’avait pris en décembre 1975 la difficile décision de quitter le groupe afin de se consacrer à sa famille.

Ce départ imprévu tombe très mal car les musiciens, décidés à s’imposer à l’Amérique, doivent partir en tournée dans les jours qui viennent : il leur faut donc trouver d’urgence un guitariste doué capable de surcroît d’assurer des harmonies vocales complexes... «Rester calme, ne pas paniquer, réfléchir… Hey ! MS Funk ! Oui, c’est ce mec de MS Funk qui va nous sauver, vous vous rappelez les gars, ce groupe en résidence au «Rush Up» qui cassait la baraque le mois dernier ? Le soliste chantait aussi bien que le frontman !» C’est grosso modo les mots qu’échangent Chuck, John, Dennis et leur guitariste James Young avant de passer quelques coups de fil pour apprendre le split de ce combo désormais oublié dans lequel le regretté Fergie Frederiksen (RIP 1951-2014 / Toto, LeRoux) tenait le micro. Renseignements supplémentaires pris, le jeune axeman qui a marqué les esprits se nomme Tommy Shaw, et il est reparti dans son Alabama natal pour y fonder un nouveau band du nom d’Harmony. Un coup de bigophone plus tard, Tommy saute dans un avion et revient à Chicago avec son flightcase. Il ne l’ouvrira même pas lors de la courte audition durant laquelle Dennis lui fera simplement chanter «Lady». Le newkid peut atteindre les notes les plus aigües, il peut monter dans le bus !

Cette redistribution des cartes à priori insignifiante va faire basculer la destinée de Styx : les frères Panozzo viennent de piocher l’atout qui leur manquait pour créer de grandes choses. Tommy va en effet sensiblement, finement, faire évoluer Styx en insufflant un sens du morceau, un soupçon d’énergie et peut-être même une pointe de magie à la déjà-inimitable trademark Dennis DeYoung. Les compositions du groupe, jusqu’alors trop pompeuses et, avouons-le, finalement un peu ennuyeuses, décollent enfin; preuve s’il en faut le palier franchi par «Crystal Ball» (1976), premier opus du nouveau line-up. Le talent exceptionnel de Tommy pour arranger des morceaux et en faire des hits ne restera d’ailleurs pas très longtemps méconnu et il utilisera son temps libre dans les 90s à écrire pour les autres. Certains noms vous diront peut-être vaguement quelque chose , je citerai entre autres Alice Cooper («It’s Me» – 1994, tiré de «The Last Temptation»), Aerosmith («Shut Up And Dance» - 1993, tiré de «Get A Grip» et «Walk On Water», issu de la même session mais sorti en 1994 sur la compilation «Big Ones»), Vince Neil («You're Invited But Your Friend Can't Come» – 1993, tiré d’«Exposed») ou encore le Prince Of Darkness himself avec qui il écrira «Whole World's Falling Down», titre finalement écarté de la tracklist finale d’«Ozzmosis» en 1995…

Mais nous sommes pour l’instant en 1977, année musicalement marquée par deux mouvements radicalement antithétiques puisque le raz de marée Punk («Never Mind The Bollocks », «L.A.M.F.», «Damned Damned Damned», «The Clash », «Leave Home» / «Rocket To Russia»…) crache à la face du Rock Prog à son apogée (Yes-«Going For The One», Genesis-«Seconds Out (Live)», Camel-«Rain Dances», Kansas-«Point Of Know Return» et surtout les über-référentiels «A Farewell To Kings» et «Animals» de Rush et Pink Floyd)… C’est le 7/7/77 -bien vu- qui est choisi pour officialiser la sortie du septième opus de Styx, qui n’a évidemment rien de Punk mais qu’il est impossible de classer dans le Prog par purisme, les musiciens s’abaissant lamentablement à tenter de vendre des disques ! Quelle idée franchement ! Les journaleux, désemparés, inventent même une nouvelle étiquette pour désigner ce Rock-progressif-mais-commercial : le… «Pomp Rock»... Faut-il se fendre d’une description ou tout le monde imagine, mis à part le gars qui regarde son écran en pensant à une basket Nike ? Allez rien que pour lui, on fait l’effort ! C’est simple : des titres épiques, techniques, englués sous une épaisse couche de synthé, progressifs en somme, mais pourtant facilement mémorisables grâce à un feeling pop très prononcé. Inutile d’ajouter que les chanteurs sont des ténors et qu’ils placent des harmonies vocales partout où il est possible d’en mettre, si ? Et j’allais oublier le plus beau (ou le plus étrange peut-être) : ces disques sont en 1977 susceptibles de cartonner auprès du public mainstream… Et c’est ce qui arrive d’ailleurs à Styx après seize années de galères puisque «The Grand Illusion» s’incruste dans le foyer de plus de 3 millions d’américains, atteignant ainsi la sixième place du Billboard 200…

OK. Tu veux des explications. Je te connais, tu viens d’aller écouter un morceau sur YouTube qui t’a fait sursauter, t’as peut-être même été voir la gueule des gars à cette époque, et t’as besoin d’en parler pour éviter le trauma psy. Faut bien avouer que la back-cover en plus d’être un montage photo catastrophique apparemment conçu au ciseau et à la colle sur une table de cuisine est particulièrement effrayante… Le look «Petite Maison Dans La Prairie» de Tommy, les bottes d’équitation de James, le nœud pap’ de Dennis et la boule afro de John; tout ça ajouté au fait que les gars sont cachés derrière des arbres sortis d’un mauvais décor de kermesse, ce qui laisse immanquablement penser de nos jours à un rassemblement de pédophiles à l’affût dans la forêt; ouais ça fait beaucoup. Et puis tu te dis qu’à première écoute, la musique semble avoir été écrite pour quatre catégories de personnes seulement : les filles / les mecs assis à côté d’elles qui font semblant de kiffer pour conclure / les gays / les romantiques incurables (non ils ne sont pas tous gays)… Mais tout ça, c’est parce qu’on est en 2014, parce que tu n’as pas de cœur et parce que tu ne comprends rien ! Il faut que tu saches qu’écouter «The Grand Illusion», pour quelques cas que la médecine étudiera probablement un jour, c’est l’équivalent musical de la position fœtale : un bond en arrière vers un monde différent, celui dans lequel tu commençais à remplacer les carambars par des Marlboro, celui dans lequel tu devenais le King dès que tu avais un Quentin de La Tour dans ton portefeuille Tann’s ou un nouveau CD à ajouter aux douze ou treize qui constituaient ton malheureux début de collection, celui dans lequel chaque premier samedi du mois tu arpentais le centre-ville tête haute en parlant trop fort, accompagné de tes voyous de copains qui pensaient être lookés comme Slash ou Axl Rose mais qui, avec le recul, ressemblaient plutôt à des gitans hirsutes qui auraient réussi à chouraver des santiags Go West et des Nike montantes, un monde dans lequel une nouvelle cassette de Hard FM, une barre de Yes et un Newlook suffisaient à ton bonheur...

Certes, «The Grand Illusion» transpire le trop propre, les beaux sentiments : c’est niais, idéaliste, trop arrangé, trop bien exécuté, démodé... Mais qu’est-ce que c’est bon ! Et ça, malheureusement, rares seront les rockheads du XXI° siècle aptes à le percevoir, la génération du futur se formatant à des sons plus rugueux qu’elle consomme par gigaoctets telle une oie au gavage. Une surculture/déculture qui rend paradoxalement les opus de Classic Rock plus inaccessibles, moins compréhensibles aux oreilles de ces mélomanes d’un genre nouveau que n’importe quel album de Death Tech’ ou de Black UG… Brave New World. Que tous ces fakes blasés, qui zapperont d’un clic méprisant le premier morceau après quelques mesures pour «découvrir» un nouveau groupe sur Deezer ou YouTube s’enfoncent leur pseudo-culture jusqu’au fond du colon et laissent aux initiés les plaisirs de ce full-length au charme suranné porté par le tandem Shaw / DeYoung. Tant pis pour vous mes gueules, vous ne connaîtrez jamais l’extase de vous identifier à l’homme égaré du sublime «Man In The Wilderness», vous ne serez jamais transportés par le rythme rampant de «Castle Walls» et son break mystique; vous ne prendrez pas la mer sous les ordres du Capitaine Dennis en chantonnant «Come Sail Away» dont l’intro rappelle d’ailleurs curieusement l’insupportable ballade «Sailing» popularisée par Rod Stewart en 1975, vous n’imaginerez pas non plus naïvement du haut de vos 12/13 ans avoir atteint le summum de la violence avec le riff teigneux de «Miss America» chanté par James Young pour plus d’agressivité et vous ne découvrirez pas ébahi en cours d’Arts Pla que la pochette de votre disque préféré était une relecture du «Blanc-Seing», illusion optique peinte en 1965 par le surréaliste René Magritte. Non vous passerez à côté de tout ça, et c’est probablement une bonne chose pour votre réputation si vous envisagez quelques séjours chez Oncle Sam dans les années à venir, puisque Styx est aux USA l’équivalent de notre Michel Sardou national, et qu’il est évidemment de bon ton de balancer des vannes sur les anciens succès du gang de Chicago, «Come Sail Away» étant à l’Amérique ce que «La Maladie D’Amour» ou «Les Lacs Du Connemara» sont à la France. On a le pays qu’on mérite…

Magritte, qu’il était très in à l’époque de détourner (Jeff Beck, les Stones, Mike Oldfield, Roger Daltrey), montre au travers du «Blanc-Seing» la duperie des images, la mystification d’une réalité qui n’est bien souvent pas celle que l’on croit être : la vérité est ailleurs, trust no one, etc…. L’artwork signé des mythiques Stanley Mouse / Alton Kelley (Hendrix, Big Brother & The Holding Company, et surtout Grateful Dead) renvoie donc un bel écho à la title-track de l’album qui reprend cette thématique par le biais de la soi-disant vie de rêve des rockstars : “Wishing secretly you were a star / But don't be fooled by the radio, the TV or the magazines / They show you photographs of how your life should be, but they're just someone else's fantasy / So if you think your life is complete confusion because you never win the game / Just remember that it's a grand illusion / And deep inside we're all the same…” Un texte on ne plus autobiographique puisque derrière les sourires de façade et les succès du groupe qui s’enchaînent aux Billboard pendant plusieurs années, les membres de Styx vivent de violents drames personnels… John (RIP 1948-1996) sombre dans l’alcoolisme qui l’emporte à 47 ans. Son frère Chuck mène quant à lui une lutte différente, intérieure, et ce depuis sa plus tendre enfance : il refoule son homosexualité (d’où son année chez les curés) qu’il mettra toute sa vie à accepter, la cachant à ses proches et surtout au public pendant plus de 30 ans pour ne sortir du placard qu’en 2001 avec le sida en poche accompagné d’un cancer de la prostate… Dennis, Tommy et James donnent pour leur part dans un Enfer ma foi plus simple mais tout aussi insupportable : ils ne peuvent tout bonnement pas se blairer, bien qu’évidemment condamnés à vivre en permanence les uns sur les autres dans des espaces restreints… Même la maturité ne viendra pas à bout de leurs querelles et rivalités puisqu’après une courte reformation au milieu des 90s, Dennis est de nouveau éjecté du groupe par ses bandmates. Il tourne d’ailleurs aujourd’hui sous un pathétique nom de seconde zone (The Music Of Styx), à l’instar des renégats de Saxon, Whitesnake ou Queensrÿche. La face cachée du Rock’N’Roll… Just remember that it's a grand illusion / And deep inside we're all the same….

Œuvre d’un autre temps pleurant sa gloire éphémère, passée des multidiffusions radio internationales à l’autoradio CD de quelques rares berlines conduites pour la plupart par des cinquantenaires obèses et chauves; conspuée mondialement dans South Park et les Simpsons, et désormais condamnée à alimenter les bacs à vinyles des second-hand-stores et autres brocantes américaines, «The Grand Illusion» est pourtant un disque fort. Il convient donc contre vents et marées de le réhabiliter pour les quelques passionnés qui pourraient réussir à gratter la couche de son vernis démodé afin de toucher du doigt l’excellence de ses titres enfantés par les bandmates / ennemis jurés Tommy Shaw et Dennis DeYoung. Que leur musique vive la tête haute ! Cols-pelle-à-tarte power !

Quant aux quelques fans de Styx encore vivants, qu’ils sortent comme Chuck du placard; vous n’êtes pas seuls les gars! (mais presque…) Et m**** tiens, je me suis encore pris un radar !
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Skyscraper
Skyscraper
Prix : EUR 11,00

3 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Now that’s entertainment !, 14 avril 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Skyscraper (CD)
21 Janvier 1988. Le mythique Tower Records du Sunset Strip (RIP, novembre 1970 – Novembre 2012) se prépare à célébrer la sortie du nouvel album de David Lee Roth, «Skyscraper». Les fans sont agglutinés devant les portes, et une certaine tension commence à se faire sentir à l’intérieur du magasin, car ni Diamond Dave ni ses musiciens ne sont encore arrivés. Pourtant Dave est en bons termes avec la direction qui lui a fait une fleur la veille en l’autorisant à faire livrer et installer sur le toit une montagne enneigée en polystyrène haute de 8m50, spécialement fabriquée pour l’occasion par les designers du parc Disneyland californien. Le magasin ouvre mais toujours pas de nouvelles de Dave… Pourtant, 8 kilomètres plus loin, sur Broxton Avenue, c’est l’Anarchie. La célèbre fanfare de Los Angeles (University of Southern California Trojan Marching Band) vient de se mettre en marche pour rejoindre Sunset Boulevard en bloquant la circulation, provoquant bien évidemment tout le long de son périple une série d’embouteillage monstrueux et l’arrivée de plusieurs unités du LAPD. La fanfare (engagée par Dave, faut-il le préciser) arrive au pied du Tower Records dans un vacarme assourdissant, et l’ex-Van Halen surgit alors du haut de la montagne dans laquelle il était caché, entouré de petites alpinistes en bikini sexy. Les filles se trémoussent en agitant des piolets en plastique pendant que Dave, harnaché comme il se doit, descend la montagne en rappel, multiplie les poses et les cascades en saluant la foule hystérique. Magnifique.

Tower Records n’avait pas été informé de ce plan marketing purement hallucinant en plein cœur d’Hollywood. Aucune autorisation n’avait été délivrée, ni pour la pose de la montagne sur le toit, ni pour la manifestation du USC Marching Band. S’ensuivent une album-release-party phénoménale, quelques amendes et ennuis juridiques dont Dave se fiche éperdument et surtout un bel article dans le L.A. Times (800 000 abonnés). Si certains en doutent encore à ce moment, ils changent d’avis sur le champ : à l’instar de Napoléon ou d’Alexandre-Le-Grand, David Lee Roth figurera officiellement dans les manuels consacrés aux stratèges incontournables de l’Histoire, ou, a minima, sur la liste des quelques mortels dotés par la nature d’une paire de testicules XXXXXXXL.

Non, Dave n’appartient définitivement pas à notre misérable monde. C’est un artiste visionnaire qui vit dans une réalité parallèle. C’est un super-héros qui régit un univers rose fluo dans lequel évoluent des filles à poil, des guitaristes légendaires ou des bodyguards nains portant des uniformes du SWAT… Et quand parfois il nous fait l’honneur d’une visite, ce n’est pas lui qui s’adapte aux règles grisonnantes de notre société morose, mais elle qui se plie à ses extravagantes exigences colorées, et ce, depuis le tout début, bien avant que Van Halen ne connaisse la gloire et la fortune. En d’autres termes, Diamond Dave est ce qu’il est commun d’appeler un génie (ou un fou).

Certains haussent les épaules en objectant que l’argent achète tout ? Faux ! C’est depuis son enfance que Dave s’efforce de donner vie aux visions surréalistes qui l’habitent, et c’est grâce à cette personnalité larger-than-life que Van Halen connut le destin qui fut le sien. Une autre anecdote pour le plaisir ?

23 Septembre 1978, Anaheim Stadium, Californie. 45 000 rockheads sont réunies au Summer Fest pour assister aux gigs de Black Sabbath et Boston. Les opening acts ? Van Halen (et… Sammy Hagar !) Alors que la foule attend en soupirant que les premières parties expédient leurs sets vite fait bien fait pour profiter des têtes d’affiche, un bruit de moteur se fait entendre. Bientôt un avion survole le stade. Il vole très bas (sans autorisation bien entendu). Alors qu’il passe au-dessus de la scène, tous les yeux s’écarquillent pour être sûr de ne pas rêver : quatre types viennent d’être parachutés à très (trop) basse altitude et font une chute libre en gesticulant dans tous les sens. Le silence, puis les cris… Ils vont s’écraser ! Mais les gars déplient les parachutes au tout dernier moment, atterrissent en catastrophe derrière les amplis, et investissent victorieusement la scène en se débarrassant des parachutes encore accrochés sur leurs dos… Les promoteurs sont furieux, Boston et Sabbath écœurés, mais la foule exulte et mange dans la main de Dave pendant les neuf morceaux joués ce jour. Le groupe vient de gagner 45 000 die-hard fans. Ce n’est que 20 ans plus tard que le frontman avouera avoir engagé une patrouille acrobatique (les Sky Gods de Lancaster, Californie)! Les quatre parachutistes étaient soigneusement déguisés avec des perruques et les fringues de scène des musiciens; le groupe était caché derrière la scène sous une couverture avec des parachutes identiques à ceux de la patrouille. Une idée folle, absurde, mais magique, une idée parmi tant d’autres sorties de l’extraordinaire cerveau ravagé de Monsieur DLR…

Mais revenons aux sommets de nos montagnes... «Eat ‘Em And Smile» a fait un carton dans les charts US en obtenant deux fois la certification Platine, soit 2 millions de disques écoulés. La tournée (de folie) achevée, il est temps pour Steve Vai, Billy Sheehan et Gregg Bissonette de se remettre au travail afin de donner un successeur à leur génialissime premier full-length. Alors que Steve avait composé seul tous les titres de 1986 dans le sous-sol de Dave, l’écriture est cette fois partagée : les frangins Bissonette imposent l’opener «Knucklebones», tandis que Brett Tuggle, le claviériste au CV long comme le bras (Steppenwolf, Steve Lukather, Coverdale/Page, Whitesnake, Satriani, Chris Isaak, Tommy Shaw, Fleetwood Mac entre autres) engagé pour la tournée précédente propose à Dave trois morceaux très typés que ce dernier retient contre l’avis de Steve et Billy : «Just Like Paradise», «Stand Up» et «Perfect Timing». Steve déteste particulièrement «Just Like Paradise» qu’il essaie jusqu’au dernier moment de dégager de la tracklist finale sans parvenir à ses fins ! Il confirme cependant, malgré la concurrence, son statut de sous-chef en signant six brûlots de sa patte inimitable. De petites tensions apparaissent également avec Billy qui se sent mis à l’écart, aucun de ses titres n’ayant eu les faveurs du patron. Pas de portes claquées cependant : en grand professionnel, Billy reste à son poste jusqu’à la fin des sessions d’enregistrement avant de s’en aller fonder Mr Big. Le bass-hero quittera l’aventure en bons termes avec tout le monde et sera immédiatement remplacé par Matt Bissonette, le frère de Gregg, pour la tournée à suivre.

Ce métissage de compositions a bien entendu des conséquences sur la tonalité de l’album, qui prend une coloration particulièrement acidulée, très «Pop 80s», complètement en phase avec 1988. Brandon, Brenda, Kelly, Donna, ça vous dit quelque chose ? Oui, oui, bande de vieux, je parle bien de «Beverly Hills 90210» ! Le producteur qui à cette époque finalisait les premiers épisodes de la série avait contacté le management de Dave pour que «Just Like Paradise» en devienne le générique, ce qui donne une assez bonne idée du parti-pris assumé de certains titres, très «commerciaux». Pour finir l’anecdote, Dave n’apprit cette histoire que quelques années plus tard, car son manager avait estimé ridicule la somme proposée par Aaron Spelling et n’avait par conséquent pas jugé nécessaire d’en informer le boss !

Autre bouleversement de taille : pour la première fois de sa carrière, Dave ne fait pas appel à Ted Templeman et décide de produire «Skyscraper» avec Steve Vai. Le changement est radical : alors que les albums frappés du sceau Templeman sont caractérisés par un côté brut, live, «In Your face», Steve Vai, fidèle à son approche d’esthète perfectionniste polit le son de «Skyscraper» et le modèle à son image. Ce second opus est donc complètement surproduit, retouché de partout, regorgeant d’effets divers et de multiples couches de guitares (72 pistes sur chaque titre sauf «Two Fools A Minute»). Hey ! Tu vis à L.A., tu dois avoir un corps parfait, non ? Steve faisant partie des meilleurs chirurgiens en ville, le résultat est à la hauteur pour peu qu’on ne soit pas dérangé par le silicone. J’invite par contre les inconditionnels des poitrines naturelles et des filles légèrement maquillées à se réorienter sur le disque précédent, voire carrément à revenir aux origines du Mighty Van Halen…

Pourtant, malgré tout ce qui énoncé plus haut aurait tendance à faire fuir les bad boys que nous sommes, «Skyscraper» sonne comme du Diamond Dave pur jus. Un disque irrésistible qui donne envie de sauter partout en se soulant comme un cochon, d’enfiler un Spandex pour fracasser des télés et des tables basses, de dépasser ses limites, de franchir des cols à pic sans filet, de mourir jeune et vite, et par-dessus tout de laisser derrière soi sa vie d’avant pour la réinventer en Californie. Pourquoi ? Comment ?

Parce que.

Parce que même si le synthé de Brett Tuggle nous ramène à l’époque des B.O. des buddy-movies, le temps glorieux où Riggs et Murtaugh faisaient la loi à L.A. en compagnie d’Axel Foley, Rosewood et Taggart, il est intelligemment mixé et sait se faire oublier pour laisser la place aux guitares flamboyantes du Dieu Steve Vai qui multiplie les prouesses.

Parce qu’on garde les repères essentiels sans lesquels un album de Diamond Dave n’en serait pas vraiment un, comme le rythme à la «Hot For Teacher» typique du grand Alex Van Halen qu’on retrouve ici sur «Bottom Line», ou comme le morceau Big Band final sur lequel Dave se la joue crooner. «Two Fools A Minute» sur laquelle Steve s’est éclaté avec les cuivres ne déroge pas à la tradition, même si je la trouve moins réussie que «That’s Life» sur «Eat ‘Em And Smile», peut-être ce côté funky qui fait très «Blood Sugar Sex Magik» avant l’heure grâce aux interventions de Billy…

Parce que Dave. Sa folie contagieuse, sa gouaille, sa bonne humeur, son humour, son style, sa classe. Aidé dans sa mission par l’appui de la coach vocale Deborah Shulman, Mister Diamond en fait des tonnes sur ce disque, encore plus que d’habitude : les lignes de chant s’entrechoquent, se superposent, et les «whoa» dont il a le secret s’accumulent, mais on en redemande.

Parce que Steve. Tout le monde garde ou gardera en tête les legato de «Just Like Paradise» sur la guitare triple manche en forme de cœur (designée par le luthier Mace Bailey) ou encore ses fameux tappings et le solo de folie de "Hot Dog And A Shake" qui commence avec une seule note étirée sur plusieurs mesures, ponctuée par des pêches puis reprise avec un vibrato mémorable et un lick joué à un tempo digne de faire pâlir Michael Angelo Batio… Le mythe de la note interminable par Vai ! Différent de la fameuse version live de «Parisienne Walkways» de Gary Moore («Blues Alive» / 1993), mais tout aussi poignant… La légende veut d’ailleurs que Steve ait terminé ce solo en toute hâte parce qu’il voulait absolument se rendre à un gig d’Alice Cooper qui allait commencer ! Steve ne mise bien sûr pas tout sur la vitesse et sait se montrer d’une subtilité prodigieuse, comme le montre «Hina» (déesse de la Lune en Polynésie), morceau tout au long duquel il utilise un Delay très court qui renvoie tout ce qu’il joue de l’enceinte gauche à celle de droite avec un décalage minime, qui s’harmonise pourtant avec la piste de départ. Du grand Art. Écoute au casque indispensable pour se retourner le cerveau.

Les bijoux de ce disque combleront donc les fans de Dave mais aussi ceux de Steve. À titre personnel, j’ai un petit faible pour deux d’entre eux, peut-être ceux que l’on remarquerait le moins lors d’une écoute informelle. Le titre éponyme tout d’abord, absolument majestueux, notamment grâce à cette intro en parfait accord avec la pochette (shootée au Parc de Yosemite) qui nous entraîne dans le froid et la solitude profonde que peuvent ressentir les alpinistes, mais aussi parce que c’est l’un des morceaux dans lequel la personnalité de Steve s’exprime le plus. Et la ballade «Damn Good», que je chéris également alors que beaucoup la considèrent comme un vulgaire filler. Ce morceau, dans lequel on peut déceler un poil de Led Zep fut écrit par Steve alors qu’il n’avait que 14 printemps. Il est sublimé par les lyrics de Dave, empreints de nostalgie, qui me parlent particulièrement : “Man, we was happy In our restless hearts; It was heaven right here on Earth… Yeah, we were laughin' as we reached for the stars; and we had some for what it was worth…” Il ne fallut pas moins de 12 guitares superposées, dont un sitar, pour obtenir ce son si particulier.

Disque léger mais essentiel, accessible bien qu’extravagant et renversant techniquement, symptomatique de cette vibe 1988 en somme, «Skyscraper» arracha des sourires à d’innombrables suicidaires, fit voler des centaines de déambulateurs dans les maisons de retraites à travers le monde et relança le taux de natalité japonais, ce qui lui valut bien entendu le prix Nobel de Chimie. L’album et le single «Just Like Paradise» se hissèrent au sixième rang des charts US, et Diamond Dave fit mettre au point pour partir en tournée une série d’accessoires à son image, parmi lesquels la fameuse planche de surf de 6 mètres de long suspendue par des câbles qui lui permettait de faire un peu d’exercice pendant les soli de Vai et Bissonette. Dave, à l’instar de Paul Stanley sur «Love Gun» (qui eut l’idée le premier ?) volait en effet à travers les salles (de la scène jusqu’à la table de mixage) pendant qu’une pompe à Jack Daniel’s arrosait la fosse, et ce sous le regard médusé de C.C. DeVille et Bret Michaels qui prirent une vraie leçon de Rock’N’ Roll lors de ce Skyscraper Tour pour lequel ils eurent l’honneur d’ouvrir pour le maître. «Because we're hittin’ the road and we're pumpin' thunder ! You can feel it right down to your Knucklebones !»

Dave, you’re the man.
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Edge Of Thorns [Import anglais]
Edge Of Thorns [Import anglais]
Prix : EUR 15,40

6 internautes sur 6 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Soak Up All That I Bleed..., 7 avril 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Edge Of Thorns [Import anglais] (CD)
Elle est partie un matin en claquant la porte. Elle ne s'est pas retournée.

Elle faisait des compromis depuis trop longtemps déjà... Comment a-t-elle supporté nos têtes, tirées dès le réveil; nos angoisses, liées aux inévitables tracasseries quotidiennes du type réparations de voitures, pépins de santé, bêtises des enfants ou crédits à rembourser ? ...

Le temps passant, nous lui aurions sûrement causé boulot, et ça l'aurait achevé. Alors elle s'est enfuie pour être heureuse ailleurs.

Oui, l’Insouciance nous a quitté il y a longtemps; et nous n'avons rien fait pour la retenir. A vrai dire, nous ne nous en sommes même pas aperçus.

Pourtant, souvenez-vous mes amis, comme nous riions sans cesse autrefois... Actes insignifiants, rêves utopiques et grands projets rythmaient nos journées... La Vie nous paraissait alors excitante, infinie. Nos nuits, saturées de musique enivrante et d’alcools bon marché, étaient glorieuses, plus belles que leurs jours; et nous nous employions à les prolonger... Dormir, c'était mourir. Peut-être réussîmes nous à freiner imperceptiblement la roue castratrice du Temps, mais nous échouâmes à la figer éternellement... Je ne saurais dire quand la Réalité nous rattrapa mais nous fûmes finalement broyés par ses rouages. Des restless gypsies ne restent aujourd'hui que d'insignifiants average-family-men...

... A moins qu'en fouillant le fond de nos cœurs, parce que la Poésie plante ses racines plus profondément qu'on ne le pense, parce qu'il nous reste un semblant d’honneur et parce que nous n'avons pas encore balancé les armes aux pieds de cette pourriture de Jules César, nous soyons encore capables de retrouver les émotions qui nous submergeaient lorsque "Edge Of Thorns" tournait en boucle dans une Opel Kadett enfumée, QG dans lequel nuit après nuit nous refaisions le monde, garés sur un parking de supermarché désert.

Quelques notes de piano s'égrènent, cristallines. Le frisson monte en anticipant l'Accord, l'unique, celui qui les gouverne tous... L'ambiance se prête déjà au solennel lorsque Zak s'empare du micro comme si depuis la nuit des temps il lui appartenait, et c'est majestueusement qu'il pose sur ce riff lourd et hypnotique des lyrics impénétrables qui explosent paradoxalement de pure Beauté. La machine à rêver est lancée et c'est sans retenue aucune que l'on s'enfonce dans le marécage des Everglades éternisé par Gary Smith sur une pochette fascinante. L'inoubliable refrain de ce titre éponyme nous conduit tout droit au break d'anthologie qui rendit Criss immortel et, renvoyé à notre humilité, encore secoué par le son de basse de Johnny Lee et l'insolente suprématie de Criss, nous poursuivons notre route sinueuse et onirique à travers la mangrove floridienne pour jeter l'ancre aux côtés d'autres titres savoureux...

Caractérisées par un retour à une certaine simplicité et par l'abandon des arrangements dont avaient bénéficié les deux albums précédents, les nouvelles compositions du trio Oliva / Oliva / O'Neill semblent cette fois surtout prétexte à mettre en valeur des parties de guitare incroyables, signature incontestable de ce cru 1993, faisant de "Edge Of Thorns" l'album-testament de Criss au même titre que "Streets" fut celui de Jon. Il suffit pour s'en persuader d'écouter le fameux break du titre éponyme évoqué plus haut, ou bien, entre autres, le somptueux final de "He Carves His Stone". On notera également le retour des purs "rocknrollers" comme "Lights Out", uniquement destiné à faire secouer les tignasses et taper les santiags. "Miles Away" et "He Carves His Stone" représentent plutôt bien ce huitième opus des floridiens : deux titres catchy à souhait construits sur la même structure : la voix charismatique de Zak se greffe à un son clair chargé en chorus et reverb' et sert de préliminaire aux saillies en règle qui suivent : gros riffs imparables, couplets / refrains mémorisables à la première écoute, et bien entendu soli mélodiques de toute première classe pour se finir ! Direct et sans chichis !

Cachés dans quelque recoin du Marais, peut-être protégés par la jolie gardienne des lieux, se trouvent dans ce disque riche et varié trois trésors à déterrer... Stratégiquement placée entre "Labyrinths" et "Exit Music", deux pièces instrumentales particulièrement mélancoliques typiques du gang de Tampa, "Follow Me" se démarque de ses frères et sœurs grâce à sa structure atypique (ah ce refrain en arpèges...) et se révèle tout simplement à pleurer de par l'émotion qu'elle dégage musicalement, notamment avec ce break planant qui n'est pas sans rappeler le solo de Monsieur Adrian Smith sur "Stranger In A Strange Land" mais aussi grâce à cette accélération finale accompagnée d'un nouveau solo d'anthologie. On appréciera bien entendu à leurs justes valeurs les lyrics qui ajoutent à la beauté de l'œuvre, dévoilant l'enfermement d'un homme dans une vie intérieure afin d'échapper à sa sordide réalité quotidienne... "Conversation Piece" et "All That I Bleed" forment quant à elles un diptyque, l'histoire d'une lettre qui n'aurait pas dû être envoyée... S'il est inutile d'évoquer "Conversation Piece", son refrain fabuleux mettant tout le monde d'accord sans discussion possible, "All That I Bleed", piano/voix musicalement des plus classiques, touchera peut-être uniquement quelques écorchés, ceux d'entre nous qui connaissent la douleur d'avoir été trahis par un être cher, ceux qui savent que, jusqu'au bout, ils sentiront ces blessures en apparence refermées, que toujours elle suinteront, engendrant Dégoût, Colère et Haine. Touchés par cette compréhension absolue de ce qu'ils éprouvent depuis si longtemps, leur sang se glacera en lisant les lyrics. La lumière n'a jamais existé ou ne reviendra pas, et la Nuit les enveloppera de son voile jusqu'à ce que l'irréparable soit commis. Soulagés, libérés par le court solo final, ils reprendront un peu de souffle pour éponger ce sang si mauvais qu'à jamais ils continueront de perdre goutte à goutte...

"Lord bring on the Night,
Wrap it all around me,
Let it hold me tight,
Soak up all that I bleed."

Noir, puissant, magique.

L'album est également historique car il est l'écrin des dernières notes de Criss (percuté le 17 octobre 1993 par un chauffard alcoolique récidiviste alors qu'il se rendait au Livestock Festival au nord de Tampa); mais aussi des premières de Zak au sein du combo. Rappelons qu'usé physiquement et psychologiquement, Jon annonça en septembre 1992 son départ du groupe et qu'il lui fallait donc un remplaçant au micro (le Mountain King envisageait de rester dans l'ombre du combo uniquement en studio). Ils ne cherchèrent pas longtemps... Zak Stevens, batteur depuis l'enfance mais chanteur depuis 3 ans seulement dans Wicked Witch, gang de Boston dont faisait également partie un certain Jeff Plate, avait été présenté aux membres de Savatage quatre ans auparavant par un ami commun, Dan Campbell (guitar-roadie de Criss) lors d'un gig au Palace de Los Angeles. C'est donc naturellement que Dan suggéra à Criss d'auditionner Zak. L'embauche fut confirmée après une jam à NYC, ouvrant une nouvelle ère dans l'histoire du groupe.

Bien qu'il n'ait pris part à la composition de "Edge Of Thorns" (mis à part les lyrics et la ligne vocale de "Skraggy's Tomb"), Zak s'impose dès ce premier opus comme un grand vocaliste. Sa voix, plus posée et plus chaude que celle de Jon, joue dans un registre différent. Sa personnalité déjà affirmée court-circuite donc une éventuelle comparaison avec le line-up précédent. On a affaire à un groupe nouveau, et il est bon ! (Même si l'on sent que certains morceaux ont été écrits avec les cris légendaires de Jon en tête, notamment "He Carves His Stone" qui voit Zak poussé dans ses derniers retranchements dans une imitation réussie de Big Jon.)

Les marais des Everglades étant finalement plus accessibles que les sombres rues newyorkaises de "Streets", il sera aisé de s'approprier "Edge Of Thorns", notamment grâce à l'indépendance de ses morceaux. Forcément moins subtil, moins riche en émotions et moins uni que l'opéra Rock le précédant, comportant également quelques titres passe-partout comme "Skraggy's Tomb" ou "Damien", "Edge Of Thorns" est quoi qu'il en soit marqué au fer rouge de la patte Savatage, reconnaissable entre mille. On s'apercevra par contre immédiatement qu'il souffre d'un son de batterie ayant particulièrement mal vieilli. Pourtant enregistré à la maison, au mythique Morrisound Studio par les gourous du Death Metal, à savoir les frangins Morris et leur acolyte Scott Burns, au sommet de leur art en ce début d'année 1993, le kit de Steve "Dr Killdrums" Wacholz se retrouve affublé du son "synthétique" adopté à cette époque par de nombreux groupes Hard / Heavy (Dream Theater sur "Images & Words" ou Def Leppard sur "Adrenalize" par exemple). Une erreur monumentale qu'on n'attribuera ni au budget alloué par Atlantic (50 000 $ pour 10 semaines de travail, mixage compris, même si Streets en avait coûté 250 000 !) ni aux oreilles expertes de Jim et Tom Morris, les autres bombes sortis du Temple de Tampa cette année parlant d'elles-mêmes (entre autres "Individual Thought Patterns" de Death et "Sublime Dementia" de Loudblast). La production, avouons-le, n'ayant jamais été le point fort de Savatage, on supposera que Paul O' Neill prit cette option en connaissance de cause. L'album n'en souffre heureusement pas trop, les compositions se hissant à bout de bras au dessus de ce son de toms désastreux.

Impossible de terminer cette chronique trop longue sans évoquer la minimaliste "Sleep" qui clôt ce huitième full-length des floridiens dans l'émotion pure. Criss avait de beaux jours devant lui avec ce nouveau line-up et cette orientation musicale différente, et l'on se prend de nouveau à regretter ces jours heureux... C'est vrai, la Nostalgie empoisonne le Présent; et peut être serons-nous un jour capable de dire haut et fort "I don't think about you anymore". Mais pas aujourd'hui... Alors comme le junkie qui se pique en espérant à chaque fix retrouver la jouissance de son premier trip, nous persisterons pour l'instant à nous passer et repasser "Edge Of Thorns", parce qu'il fait partie de nous, parce qu'il nous fait du bien, et parce qu'il est beau. Simplement.


No Presents For Christmas
No Presents For Christmas

2 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 Fantasme antisocial, 24 décembre 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : No Presents For Christmas (Album vinyle)
Fête chrétienne commémorant depuis le IV° siècle la naissance de Jésus-Christ (les enfants le savent-ils seulement de nos jours?), Noël est aujourd'hui devenu avant tout le plus grand complot commercial jamais conçu par les Décideurs financiers de ce monde vomitif; complot auquel inéluctablement nous prendrons tous part une nouvelle fois ce soir sous peine de passer auprès de nos proches pour des marginaux dégénérés ou des parents indignes.

Qui aime encore cette "période des fêtes" au XXI° siècle ? Les quelques enfants innocents de cette Terre peut-être, qui attendent surexcités que Papa Noël vienne glisser dans leurs petits souliers des jeux vidéos ultra-violents qui les rendront enfin débiles comme leurs grands frères ? Les Édouard Leclerc en devenir, frappés de priapisme à l'idée de se faire une nouvelle fois leurs clients jusqu'à l'os via cette escroquerie parfaite, ce braquage invisible et non-violent qui oblige pourtant chaque être humain de plus de 13 ans à claquer sa paye de Novembre ou son argent de poche dans des centres commerciaux franchisés et dupliqués à l'infini sur cinq de nos continents ? Les rares âmes pures qui réussissent miraculeusement à passer outre l'hypocrisie ambiante pour ne voir en ce jour que l'occasion de retrouver une famille parfois éloignée ?

Allez, avouez, qui n'a jamais rêvé de ne plus répondre au téléphone à partir de mi-novembre pour ne pas avoir à décliner les horripilantes invitations qui se succèdent ? Qui n'a jamais eu envie de faire un carton en entrant dans son supermarché envahi par une foule de crétins remplissant les caddies de foie gras premier prix et de chocolats-Réceptions-de-l'Ambassadeur ? Qui ne se sent pas écœuré jusqu'à la nausée par la mascarade caritative qu'on nous ressort annuellement pour faire passer la pilule de la surconsommation, et ce tout en nous vendant ni vu ni connu le dernier "artiste" à la mode qui viendra pour sauver les sans-abris reprendre un titre de Goldman en duo avec Obispo sur TF1 ? Qui ne s'est jamais juré un 26 Décembre de passer le prochain Noël seul au soleil sur une plage à 10 000 bornes de cet Enfer ?

Mais puisque finalement chaque année, on se retrouve comme des imbéciles à faire comme tout le monde car on n'a pas eu le cœur à briser ceux de sa Famille, on se console traditionnellement un peu en fouillant dans sa collection pour rechercher le précieux first-press du tout premier King Diamond intitulé "No Presents For Christmas", un Maxi 45 T sorti le 25 Décembre 1985 chez Roadrunner, quelques mois avant la mythique mandale "Fatal Portrait".

Il est à ce stade peut-être utile de resituer le contexte de cette année 1985 : suite à l'odieuse trahison d'Hank Shermann qui osa proposer au King d'évoluer vers un style plus mainstream, Mercyful Fate explose en plein vol, au sommet de sa gloire et de son art (le référentiel "Don't Break The Oath" date de Septembre 1984). Le divorce est prononcé immédiatement et Hank part jouer du Hard FM dans son nouveau groupe Fate (hummm), alors que King et ses fidèles disciples Michael Denner (guitare) et Timi "Grabber" Hansen (basse) rebaptisent Mercyful Fate du nom de son charismatique leader. Pour palier au départ de Hank et de Kim Ruzz (qui abandonne la musique pour devenir facteur) sont recrutés deux musiciens absolument fantastiques qui joueront un rôle décisif dans la carrière de ce nouveau groupe : Mikkey Dee et Andy La Rocque.

Si Mikkey Dee tabasse aujourd'hui ses fûts dans Motörhead en pilotage automatique, il suffit d'écouter son chef d'œuvre personnel "Them" pour se remémorer quel batteur il était à l'époque, à la fois ultra-technique, puissant et imprévisible. Quant au génie Andy La Rocque, qui rappelons-le, fut également le soliste de Chuck Schuldiner sur "Individual Thought Patterns", il donne tout simplement une nouvelle dimension au groupe du King grâce à son jeu atypique qui s'inspire du néo-classique en ayant l'intelligence de ne pas en faire des tonnes.

Même si les albums de King Diamond marquent une rupture avec l'univers des trois Mercyful Fate (les lyrics évoluent d'un Satanisme basique vers la complexité de concept-albums développant des histoires horrifiques fictives), le single "No Presents For Christmas" reste un OVNI dans la carrière du King, son cinquante-troisième degré tranchant catégoriquement avec le reste de la sombre discographie Mercyful Fate / King Diamond... À tel point qu'on ne peut qu'imaginer notre Roi de Carreau dépouillé lorsqu'il a écrit les lyrics de ce morceau improbable dans lequel Tom et Jerry picolent alors que Donald Duck paresse au plumard. On sent clairement la rime facile téléguidée par un tsunami de vodka dans les veines du danois grimé : It's getting very, very late - St. Peter's crossed the Golden Gate - And Donald Duck is still in bed - I wonder who he's gonna help...

Oui c'est bien nul à braire, mais heureusement la Musique reste d'un autre acabit, puisqu'après le traditionnel "Jingle Bells" en guise d'introduction, Denner nous envoie direct dans la face un des riffs dont il a le secret, soutenu par l'implacable rythmique du couple Mikkey Dee / Timi Hansen. Et là, on s'en bat l'œil (celui de King pour ceux qui suivent) de Donald, Mickey et compagnie, on profite ! La prod est juste impeccable, old-school à souhait avec une grosse double-caisse qui écrase tout et nous rassure sur l'avenir musical du King : il a peut-être sombré dans l'alcool mais pas dans le Hard FM ! Le son de guitare est énorme, la ligne de chant envoutante, typique du King, les soli de toute beauté : on a bien affaire à un petite bombe Heavy / Thrash malgré le ton humoristique du morceau, ce qui nous donne ni plus ni moins la seule Christmas Song digne d'être écoutée par un Hardos en colère à quelques heures du réveillon, loin des bouses pondues par Trust, Pretty Maids, Gillan, Halford et j'en passe.

Cerise sur la bûche de Noël 1985, King offrait en B-side à ses fans inquiets et impatients un aperçu de ce qu'allait donner l'immense "Fatal Portrait" (orthographié "Fatal Portret" sur ce pressage) avec le bijou "Charon", morceau sur lequel King personnifie le nocher du Styx, chargé d'emmener sur sa barque les âmes des défunts vers les Enfers. Que dire sur cette merveille sans tomber dans la caricature ? Je suis toujours désarmé, sans voix et sans mots face à la perfection... Up-tempo conduit par la frappe magistrale, brutale et subtile à la fois, d'un Mikkey Dee étouffant, secondé par Timi qui appuie encore un peu sur ta tête pourtant déjà bien écrasée, "Charon" est construit autour d'un enchaînement riff-break hypnotique qui n'est rien d'autre qu'un cas d'école du Heavy Metal, sur lequel chaque musicien peut donner le meilleur de lui-même, s'exprimer en laissant parler son instrument. Et les gars ne se privent pas... Ainsi King nous fait par exemple le coup infaillible de la ligne de chant aigüe doublée dans les graves : I am faceless but don't fear now, I'll take you safe across the ri-iiiiiver Styyyyx, moment de grâce suivie d'une transition de Mikkey qui hérisse les poils, à écouter au casque d'urgence... On est déjà à genoux la larme à l'œil, prêt à être adoubé par le Roi, quand arrive le merveilleux et inoubliable solo final d'Andy, digne héritier de sa référence Randy Rhoads, et Mikkey derrière lui, que j'imagine headbanguant touffe au vent sur la barque de Charon, qui double le tempo pour mieux le casser juste après et finir sur un break jouissif. Parfait !

Hélas c'est déjà la fin, et comme les fans du King qui durent attendre quelques mois avant de pouvoir poser "Fatal Portrait" sur leur platine, on n'a plus qu'à retourner le 45 T pour se faire plais' une seconde fois avant de descendre à la cave chercher le champagne et les huîtres.

Joyeux Noël à tous, bande de moutons !
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Live... In The Heart Of The City
Live... In The Heart Of The City
Prix : EUR 10,34

12 internautes sur 14 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Here’s a song for ya., 1 septembre 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Live... In The Heart Of The City (CD)
Londres n’est plus la ville que j’ai aimée.

Certes, on peut toujours y admirer les joyaux de la couronne et visiter la National Gallery, faire du shopping à Covent Garden ou traîner sur Oxford Street ; s’offrir une paire de disques à Soho ou Notting Hill et croiser toutes sortes de fêlés de la tête à Camden, mais enfin qu’est-il arrivé à Carnaby Street désormais aussi franchisée que les Champs Élysées, pourquoi a-t-on laissé les portes du Marquee et du Ruskin Arms se refermer, et à quoi pensait Tony Blair lorsqu’il a, en Juillet 2003, soutenu la loi autorisant les pubs à vendre de l’alcool après 23h ?

Certaines coutumes sont sacrées. Y toucher c’est pécher. Demande-t-on une facture à son ouvrier portugais, un sourire à son serveur parisien ou une réflexion profonde à son footballeur préféré ? Mince alors !

Priver les pubs londoniens de ce rituel consistant pour les barmen à taper sur une cloche à 22:50 précise en hurlant « the bar is closed ! », et déclencher ce faisant une mêlée surréaliste digne d’un match des All Blacks, dans laquelle il était si bon de se jeter pour commander non pas une dernière pinte, mais deux ou trois pour faire jeu égal avec les locaux, c’était évidemment assassiner l’Angleterre.

Il fallait autrefois se pointer au Toucan vers 17h pour y choper une place assise au comptoir du bar du sous-sol. Dès que vos fesses touchaient l’un des tabourets en forme de pinte, Pete, le barman, 70 piges bien tassées, vous tendait d’office un cendrier en tirant de l’autre main votre demi-litre d’Or Noir. S’il vous prenait dans la soirée l’envie subite et absurde de lui commander un breuvage autre que Guinness ou Whisky écossais, une préparation mentale s’avérait nécessaire. Coaché par votre voisin de comptoir hilare, vous rassembliez courage et détermination afin affronter le regard d’incompréhension du maître des lieux qui, pensant avoir mal entendu, ou refusant peut-être l’impensable, vous apportait finalement une nouvelle pinte (dans laquelle ne manquait jamais le trèfle dessiné sur la mousse)... C’était chouette d'arriver tôt pour regarder le bar se remplir, jusqu’à ce que ses quelques mètres carrés soient complètement saturés de cris, de rires, de fumée et de vapeurs d’alcool. Saturés de Vie. Une Vie que l'espace de quelques heures, chacun mettait d'ailleurs entre parenthèses dans ce sanctuaire inviolable, générateur de sourires et de fous rires, de moments dont nous savions, alors même que nous les vivions, qu'ils deviendraient éternels. Des petites parties de nous-mêmes auxquelles repenser avec émotion les jours de déprime.

Mais l'œuvre du Temps et les lois débiles amènent l'inéluctable Changement... Et certains soirs aujourd’hui, le sous-sol de ce pub mythique reste quasi vide. Les clients préfèrent rester dehors pour fumer. Et puis il n’y a plus d’heure pour aller boire, on peut désormais picoler à Londres jusqu’au bout de la nuit... Mais l'alcool y est bien triste, car l’ambiance irretrouvable qui régnait dans les Public Houses du Royaume de Sa Majesté a fichu le camp avec la cloche du bar.

Et les pubs de London sans cette cloche, c’est comme Whitesnake sans Moody /Marsden. Sur le papier ça semble pourtant séduisant : plus moderne, plus international, plus professionnel, plus esthétique... Mais finalement; ça ne fonctionne pas.

C’est sûr que grosses lunettes et le bob orange de Ian Paice, le ventre bedonnant de Bernie qui dépasse quasiment de son T-shirt, sans parler du chapeau de Ranger de Micky, c'est moins sexy que les abdos et le visage d'ange de Sykes ou la gratte à trois manches de Steve Vai en forme de cœur... Mais n'en déplaise à notre cher David, malgré un look incompatible avec une carrière à l'américaine, les trois musiciens britanniques maitrisaient à la perfection une chose derrière laquelle le Serpent Blanc rampe encore depuis leurs départs respectifs : le feeling.

Et quoi de plus pertinent qu'un album live pour illustrer le poids du facteur humain au sein d'un groupe ?

Arrivé dans les bacs à la fin de la sainte année 1980, ce double-vinyle gatefold se compose de deux enregistrements distincts, tous deux captés à l'Hammersmith Odeon (Novembre 1978 et Juin 1980). Alors que la face B n'est en fait qu'une réédition du "Live at Hammersmith" déjà disponible depuis 1978 (en import japonais), la face A propose un nouvel instantané du groupe en pleine tournée de promotion du chef d'œuvre "Ready an' Willing". Le groupe se compose alors de son line-up dit plus tard "classique", à savoir trois ex-Deep Purple, Jon Lord, Ian Paice (excusez du peu) et bien évidemment David Coverdale, épaulés par la paire de guitaristes (excellents chanteurs de surcroit) Micky Moody/Bernie Marsden et par l'écossais Neil Murray à la basse. Paice n'ayant rejoint le reptile qu'en Août 1979, c'est Dave Dowle qui joue sur le live de 1978. Des musiciens virtuoses et rôdés à l'improvisation, un groupe à son apogée artistique, et Martin Birch aux commandes pour la captation des concerts, ça donne... un Live historique, peut-être l'un des plus chauds de l'histoire du Rock, à ranger aux côtés des "Live And Dangerous", "Strangers In The Night" et autres "One Night At Budokan".

Et quand je dis chaud, c'est plutôt bouillant ! Pas d'échauffement ni de mise en jambes : c'est à grosses gouttes que l'on transpire dès les premières mesures du jouissif "Come On" ! On a soif ! Et cette chaleur assommante, qui nous transporte immanquablement dans l'atmosphère enfumée des débits de boissons britanniques, prend sa source directement à la sortie de l'ampli basse de Neil Murray, la star de ce disque, qui réussit l'exploit de magnifier les versions studio de chaque titre. Lourd, puissant, précis, mélodique sans être trop démonstratif, Neil porte quasiment la baraque à lui tout seul à la manière d'un Gerry McAvoy (Rory Gallagher) et emmène le groupe avec lui. Que ce soit sur cette face A très Hard ou sur le concert de 1978 plus Bluesy, Murray nous éclabousse de sa classe à chaque instant. Bien entendu, l'écossais ne serait rien sans son binôme Ian Paice, lui aussi finalement plutôt discret quand on sait de quoi le Monsieur est capable. La section rythmique est véritablement au service des chansons Hard Blues de Coverdale, même si l'on reconnaît pourtant bien la patte de l'ex-Purple. La différence entre les deux concerts saute d'ailleurs aux oreilles dès la première pêche des deux versions de "Come On". La frappe de Ian Paice est sèche et tendue, ultra-précise, là où Dave Dowle se montrait plus souple, voire un peu mou. Il n'y a pas photo, on sait qui est le patron !

Sur ce tandem invincible viennent s'ajouter un Jon Lord (RIP 1941-2012) lui aussi tout en retenue mais si majestueux dans ses interventions ("Walking In the Shadow of the Blues"), et deux guitaristes au talent incroyable, Bernie Marsden et Micky Moody. Alors oui, les mecs portent encore sûrement des sous-pulls violets, mais Coco peut également se rhabiller avant de retrouver des mecs dotés de personnalités aussi marquées qui faisaient tout le charme du véritable Whitesnake... Le solo slide de Micky Moody sur "Love Hunter" nous rappelle là encore le maître Rory... Quant aux cartouches mélodiques de Bernie, dont l'admirable solo de "Fool for Your Loving" n'est qu'un exemple parmi d'autres, elles valent bien tous les sweeps de Steve Vai et les harmoniques de John Sykes : les notes coulent de source et paraissent si évidentes que l'on sait qu'il n'aurait pu en être autrement.

Facile pour Dave avec une équipe pareille de mettre le public dans sa pogne ? Oui, mais encore faut-il se montrer à la hauteur de ses coéquipiers, et Coco relève le défi haut la main. Sans Glenn Hughes pour lui faire de l'ombre, il est plus facile pour l'auditeur d'apprécier la voix chaude et suave de notre lover préféré, et on ne se lasse pas de ses intonations brits bien typiques. Même quand il ne chante pas, on jubile de l'entendre parler, et ces "Here's a song for ya" accèdent ici à un statut aussi culte que les "Scream For Me" de Dickinson. Alors oui, on lui mange dans la main à David, et même dans son fauteuil, on tape du pied et on chante (faux). Pas étonnant donc que Martin Birch ait réussi à si bien capter la participation du public, aux anges de reprendre en chœur ces pub-songs teintées de Blues. On pouvait d'ailleurs lire sur la version originale du "Live at Hammersmith" la note suivante qui n'a pas été reprise dans la nouvelle édition : "Not only does it features the Band, it also presents the audience singing like a choir of the song "Ain't No Love in the Heart of the City"... Nice One !"

Les versions incroyables du "Walking In the Shadow of the Blues" soutenu par l'Odeon, ou de "Trouble" voyant Dave haranguer la foule avec des "Is it the same for you ? / Trouble's always comin' my way !" ayant retourné notre pauvre cerveau déjà perturbé par les émotions contradictoires engendrées par le mordant de "Sweet Talker" et la beauté à pleurer du "Ain't No Love" (reprise de la non moins excellente version de Bobby "Blue" Bland - "Dreamer", 1974), on s'envoie quand même pour la route deux covers du Mighty Purple, un "Mistreated" habité et un "Might Just Take Your Life" sur lequel l'absence de Paice se fait sentir, mais qui nous permet d'entendre Bernie se payer le luxe d'interpréter les parties vocales de Glenn...

Et gavés jusqu'à plus soif d'hymnes intemporels, on termine ce disque comme l'on sortait autrefois du Toucan à 23h, poussés par Pete vers l'escalier de la sortie de secours : ivres, heureux, hilares, chantant bras dessus bras dessous avec de parfaits inconnus un morceau universel pour lequel on gardera toujours une affection particulière :

"I was born under a bad siiigggnnn,
Left out in the cold !
I'm a lonely man who knows
Just what it means to loooose control..."

"Live In The Heart Of The City" est un Live comme on n'en fait plus, un de ces opus ayant marqué le Rock d'une empreinte indélébile. Grâce à cette merveille, Coco, malgré son bronzage et ses frasques hollywoodiennes, restera finalement dans nos cœurs le brit' provincial mal fagoté au bracelet-montre démesuré, le kid au talent fou qui a réussi dans la grande ville, et l'on ne peut que se sentir un peu triste du destin du Serpent Blanc et de son virage américain ayant rendu Whitesnake aussi formaté que l'est devenue Londres en quelques années.

Le pire étant peut-être que Dave vend aujourd'hui du pinard californien.

Miséricorde.

Non, c'est certain... Whitesnake n'est plus le groupe que j'ai aimé.
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