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le 5 mai 2011
Lorsqu'il meurt en 2003 à l'âge de cinquante ans, Roberto Bolaño n'a pas encore mis les touches finales à son dernier livre. C'est, à quelques corrections près, dans cet état inachevé qu'il paraîtra en Espagne un an plus tard. Les fictions du Chilien n'étant pas de celles auxquelles on trouve des fin fermées, "2666" ne souffre pas de ne pas avoir été clôturé. Au-delà de cette mort survenue bien trop tôt, il y a des choses qu'on dira à peu près partout au sujet de Bolaño et de son grand livre posthume. Projet d'une vie, sommet de son travail sur la relation entre horreur et art, cette montagne de plus de mille pages divisées en cinq parties a failli être publiée en autant de minces volumes, selon les dernières volontés d'un auteur soucieux de l'avenir financier de sa femme et de ses enfants. Famille, exécuteur littéraire et éditeur prirent heureusement la décision de donner la lumière à "2666" dans l'état le plus proche possible de ce que Bolaño aurait fait s'il avait vécu. Même si chacune des parties prises individuellement aurait pu constituer un livre remarquable, c'est à travers leur présence continue en un seul volume qu'elles prennent sans aucun doute toute leur ampleur.
Tout commence - pour le lecteur en tout cas - dans la vieille Europe, auprès d'un quatuor de spécialistes plus ou moins accidentels d'un obscur écrivain allemand nommé Benno von Archimboldi. Ils apprennent à se connaître de congrès en colloque, à mesure que l'œuvre d'Archimboldi se répand, se cultifie, le menant à être régulièrement cité parmi les candidats au Nobel. Le Français Pelletier et l'Espagnol Espinoza s'enamourachent de l'Anglaise Norton pendant que l'Italien Morini observe, perché sur sa chaise roulante. Cette sorte de ménage-à-trois qui prend essentiellement place à Londres mettra le binôme transpyrénéen face à ses contradictions politiques, frustrations humaines et haines primaire. Dans ces 189 premières pages, l'impression initialement ressentie est celle de la mélancolie, mais la place est finalement toute entière prise par une espèce de tension permanente, que ce soit celle vécue par Espinoza et Pelletier à cause de leur étrange relation avec Norton, de l'échec de leurs recherches pour localiser Archimboldi, du comportement parfois étrange de Morini. On sent toujours l'explosion proche et en fait, elle ne vient jamais, à part deux éclats de violence essentiels, préfigurant peut-être la suite mais dont la réalité est diminuée par l'absence d'articulation d'explication. La tension ne peut que déboucher sur la violence, on le sent, mais lorsqu'elle débarque discrètement, c'est la surprise et la stupéfaction parce qu'on ne comprend pas pourquoi elle arrive là. En fait, Bolaño joue immédiatement à semer partout des fausses pistes. "2666" est fait d'énormes digressions permanentes dans lesquelles on nous invite à voir la promesse de l'émergence d'un sens qui, la plupart du temps, n'est pas évident. Il parvient ainsi à ce que le lecteur lui-même soit mis sous tension : il joue à lui créer des attentes qui ne sont jamais vraiment comblées, ce qu'il pense qui va arriver n'arrive pas ou arrive sous forme d'anti-climax et ce qui se passe est autre. Paradoxalement peut-être, c'est la poursuite de l'élusif Archimboldi, désespérante au début, qui donne l'espoir d'une fenêtre ouverte pour évacuer cette pesanteur de plus en plus prégnante. On part donc au Mexique, dans l'espoir d'exotisme facile, de quoi retrouver le sourire. On sera détrompé de manière particulièrement cinglante: il faut se souvenir que le rire de Bolaño est toujours à retrouver dans les personnages au bord de la folie et les dialogues absurdes, certainement pas dans un monde sans véritable possibilité d'échappatoire.
Dans la deuxième partie, la tension fait place à la peur. Progressivement. Amalfitano est l'expert archimboldique qui a accueilli ses collègues européens à l'université de Santa Teresa, désert de Sonora, Mexique, où on suppose le géant allemand (œuvre grandiose, homme de près de deux mètres). D'origine chilienne, Amalfitano a fui après le coup militaire et s'est retrouvé du côté de Barcelone. Pour s'éloigner du souvenir de sa femme volage et folle, il a obtenu une place dans cette petite faculté sans réputation. Il vit avec sa fille de dix-huit ans pour laquelle il tremble de toute son âme: à Santa Teresa, on tue des femmes. Ici aussi, c'est la mélancolie qui accueille le lecteur et c'est la violence que l'on sent tapie dans l'ombre mais c'est la sueur froide qu'exsude Amalfitano à cause d'on ne sait quoi - sa fille? les femmes assassinées? son passé? tout? - que l'on ressent le plus fort.
Petit à petit, il devient évident que le Sonora, vaste étendue où s'était conclue la formidable aventure des "Détectives sauvages" est le centre de "2666", donc le centre du monde. Pôle magnétique, pôle d'attraction, trou noir de l'humanité ? Mais pourquoi? Pourquoi une ville moyenne, laide, sans culture, vers laquelle on ne se presse que pour trouver un travail dans un usine délocalisée d'une grande compagnie étrangère, surtout yankee? Pourquoi un nobelisable allemand y passerait-il? Pourquoi y disparaitrait-il? Au-delà d'un simple match de boxe joué d'avance, que viens y faire Fate, jeune journaliste afro-américain, a priori seulement intéressé par l'histoire de la lutte politique d'émancipation de ses ancêtres, ses pères, ses frères et sans doute ses futurs enfants? Pourquoi va-t-il y frôler la mort? C'est l'une des principales questions de "2666", et on aimerait croire y trouver la réponse dans cette étouffante partie des crimes. Fascination de l'horreur. Rien n'est moins sûr.
Santa Teresa est Ciudad Juárez. Plusieurs centaines de femmes y sont mortes, assassinées, torturées, violées. On ne sait ni par qui ni pour quoi. Sergio González Rodríguez, de passage par ces pages, y a consacré un livre. Bolaño remplit la quatrième partie de "2666" du détail macabre de ce que l'on sait de l'agonie de dizaines de victimes. Mais contrairement à un documentaire factuel, on sent bien l'écrivain à l'œuvre: cette litanie de nom devient une horrible chanson dont il faut scander les paroles. Les mêmes mots reviennent toujours. On strangule, on mutile le sein, on rhabille le cadavre après la mort. Alors qu'on s'attendait à ce que Bolaño insiste sur l'horreur, sa façon de l'aborder ici la désincarne. C'est la répétition qui frappe, pas la mort. C'est le rythme, pas la souffrance. Horreur: banalité du quotidien. Un cadavre de plus, plus d'un cadavre. Tout ça fonctionne comme un monument aux morts de la première guerre: voir les noms en rangs serrés ne dit pas grand chose sur les tranchés. Mais cette partie n'est pas qu'une liste. Entre les victimes des meurtres en série, il y a celles qui "simplement" tombent sous les coups de la violence conjugale. Puisque le meurtrier est connu, l'histoire derrière la mise à mort aussi. Ce sont ces histoires qui humanisent, et on est finalement plus touchés par ces affaires de jalousies et de colères que par celles du massacre collectif. Et je crois que c'est précisément ce que Bolaño cherche à faire: montrer littérairement la banalité du mal, montrer qu'on est plus touché par la dispute du couple voisin qui finit mal que par l'élimination d'une foule d'anonymes et que, justement, c'est ça qui rend ces faits possibles et plutôt humains que monstrueux. Entre ces corps, les histoires de ceux qui tentent de dénouer l'écheveau - l'inspecteur Juan de Dios Martínez, dont le portrait est superbe, ou Lalo Cura, fils probable de Arturo Belano ou Ulises Lima, apparition fantastique reliant pègre et police, free lance de l'investigation -, de l'homme, américain d'origine européenne, en prison pour des crimes qui continuent à se commettre alors qu'il est derrière les barreaux, du trafic de drogue et du trafic d'influence dans cette ville frontière entre le Sud et le Nord. Cette partie des crimes n'est pas que partie des crimes, sauf si l'on considère qu'il s'agit d'un portrait illustré de la turpitude humaine. C'est peut-être bien ça, en fait. En tout cas, l'explosion de violence tant attendue n'aura pas lieu: description essentiellement post mortem, presque abstraite, ce qui reste est le malaise. La violence, c'est la toile de fond qui ne surgit pas. On est comme le condamné à mort qui, la tête sur le billot, attend encore et encore que la lame le coupe en deux. Elle va venir, elle va venir, elle va venir. Elle ne vient pas. C'était une blague macabre.
"2666" est une gigantesque tragédie. Beaucoup diront - c'est marqué sur la quatrième de couverture - que c'est le portrait d'une civilisation en déroute. Sans doute. J'aurais plutôt tendance à dire que c'est l'histoire d'un désenchantement avec le monde. Si Santa Teresa est le point commun de toutes les parties du livre, si on considère que c'est le symptôme du monde, que c'est ce qui rassemble des univers a priori disparates, peut-on dire qu'il s'agit d'évoquer une époque de massacres alors qu'il y en a toujours eu? Une époque d'injustice alors qu'il y en a toujours eu? Une époque d'indifférence alors qu'il y en a toujours eu? Non, le problème n'est ni l'époque, ni la civilisation. Ce qui attire à Santa Teresa tous ses personnages, tous ses fragments de récits, c'est qu'on y retrouve ce qu'on retrouve partout, toujours. Ce n'est pas l'image d'un crash civilisationnel, d'une décadence, c'est l'image de quelque chose de permanent, c'est l'humain. Bolaño ne fait pas ça en misanthrope ou en cynique. Bolaño, dans "2666", c'est le désenchantement. Et ça donne un livre majeur.
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le 6 août 2011
Oui, je sais, le mot de "chef-d'oeuvre" est galvaudé, et j'évite en général de l'employer... mais là on est face à un livre-somme, un livre-univers, mille pages vertigineuses, entre histoire policière, histoire d'amour et histoire littéraire, de la deuxième guerre mondiale, à aujourd'hui, de l'Allemagne à l'Angleterre pour finir au Mexique. Ce roman est impossible à résumer, certains passages réclament du courage mais le jeu en vaut la chandelle.
Un livre extraordinaire, qu'on finit essouflé, épuisé et avec une envie : le relire pour mieux comprendre les liens entre tous ces personnages.
Bonne lecture!
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2666 est paru après le décès prématuré de Roberto Bolano (1953-2003). Ce roman de 1000p, aisément lisible par tous (on est loin de Finnegans wake, de La mort de Virgile ou de L'arc-en-ciel de la gravité, rassurez-vous) est, osons les grands mots, le premier chef d'oeuvre de la décennie, du siècle et même du millénaire.
2666 est composé de cinq parties, qui peuvent être lues indépendamment. Bolano avait d'ailleurs envisagé, plutôt pour des motifs commerciaux qui l'honorent (transmettre un bien à sa famille, avant de la quitter), de publier cinq courts romans plutôt que cet exceptionnel ensemble.
Dans une première partie, nous suivons quatre universitaires européens fascinés par un écrivain allemand que, à l'instar de B. Traven, personne n'a vu. Informés qu'il pourrait avoir été vu à Santa Teresa (ville fictive qui est en fait Ciudad Juarez, état de Chihuahua, à la frontière avec El Paso, TX) décident de partir à sa recherche.
Dans une seconde partie, c'est un universitaire de Santa Teresa, également amateur de notre romancier allemand, dont nous suivons les échecs sentimentaux et professionnels de Barcelone jusqu'au Mexique. Dans la troisième partie, un journaliste sportif afro-américain vient couvrir un match de boxe à Santa Teresa et en vient à s'intéresser aux meurtres de femmes qui minent cette ville où se trouvent "beaucoup d'usines. Et beaucoup de problèmes". La quatrième partie est consacrée à cette vague ininterrompue de meurtres et de viols de lycéennes et d'ouvrières. La cinquième partie est enfin une biographie de notre mystérieux écrivain allemand, de son enfance misérable, de sa deuxième guerre mondiale, sur le front de l'Est et de sa vocation d'écrivain.
Vous l'aurez compris, 2666 est un roman-monde, un roman total. On y trouve les obsessions coutumières de Bolano (les biographies inventées, l'exil et le déclassement des intellectuels sud-américains en Europe, la bibliophilie compulsive, les histoires d'amour teintées de folie) et plus encore : 2666 est, entres autres, un grand roman policier, teinté de new journalism, un immense roman sur le peuple allemand (on croirait lire Fallada ou Lenz, parfois, avec cette plasticité déconcertante avec laquelle Bolano se coule dans cette histoire qui n'est pas la sienne), un magnifique hommage à Borges et au labyrinthe des livres, un précis tragique de la violence des sociétés sud-américaines qui vaut tous les ouvrages de sociologie. Il est tout cela mais plus encore. Comme le dit un des personnages (à propos d'un autre livre, naturellement, puisque Bolano multiplie les commentaires indirects sur son oeuvre en train de se faire), le roman est composé de parties "avec leur propre unité, mais fonctionnellement reliées par le dessein de l'ensemble" et il faut savoir préférer "les grandes oeuvres imparfaites, torrentielles, celles qui ouvrent dans l'inconnu" où les grands maîtres se livrent "au vrai combat, où il y a du sang, des blessures mortelles et de la puanteur".
Un immense livre sur la littérature, la mort et la frontière ténue entre réalité et cauchemar. Comme si Borges avait écrit un livre de 1000p, dans le style précis et distancié d'Echenoz, en hommage au Voyage au bout de la nuit, à L'Institut Benjamenta, à Au-dessous du volcan, au Dahlia Noir et à tant d'autres grands livres que celui-ci contient et dépasse.
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le 11 juillet 2014
Je l ai lu très vite il y a deux ans. Impressioné par ses qualités littéraires et son ampleur. Aujourd'hui je le digère encore intellectuellement, et il continue à me boulverser... La force des grands chef-d'oeuvres. Ils s'accroche à vous à vie.
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le 22 mai 2014
Ce roman, roman-monstre, roman-monde, roman-fleuve, océan, univers, accompagne le lecteur et le nourrit pendant longtemps. Roberto Bolaño est (était...) un immense auteur, qui sait raconter avec simplicité et profondeur des histoires, riches, qui nous entourent et nous enveloppent, nous bousculent, nous installent dans un monde qui est le nôtre et qui nous est radicalement étranger. Lire 2666 une fois dans sa vie : cela fait partie des choses à ne pas manquer.
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le 21 juillet 2016
Ne vous fiez pas à son épaisseur, ce livre de Bolano se boit comme du petit-lait : en vitesse. Avec ses innombrables digressions, la construction enchâssée de son intrigue et des sous-intrigues, ses tournures de phrases, Bolano m’a fait penser à Paul Auster question style. On apprécie toute l’intertextualité géniale et monstrueuse qui se dissimule entre les pages, les réminiscences sont finement placées et en plus on trouve de tout. Si vous aimez la littérature, vous en aurez pour votre argent, car en plus d’en être un étonnant fragment, la littérature est également au centre du livre. On aime aussi les thèmes abordés et les questions posées par l’ouvrage. Par ailleurs, Roberto Bolano s’est également inspiré des meurtres de la Ciudad Juárez comme mentionnée plus bas, si vous avez bien aimé le film Les Oubliés de Juárez avec Jennifer Lopez et Banderas alors vous apprécierez surement cette partie du livre. Bolano maîtrise aussi l’art des rebondissements, c’est un excellent conteur que vous ne pourrez qu’apprécier. Je vous recommande aussi la pièce de théâtre 2666.
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le 3 juin 2013
Un des plus grands livres que j'ai jamais lu, où même les digressions ont leur importance. D'une richesse hallucinante et porté par un style de génie, 2666 est sans aucun doute le grand livre du XXIème siècle !
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le 14 mai 2013
buonissimo acquisto e perfetta spedizione, nonché veloce , sono soddisfatta del prodotto e della spedizione e del prezzo, mi son trovata bene
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le 25 mai 2012
Il y a plusieurs grandes parties, comme plusieurs romans dans le roman. Les premieres sont vraiment bien: personnages sympas, interessants, style assez recherche mais les 2 dernieres parties... Franchement: le style journalistique de l'une est tout bonnement indigeste. Ca n'apporte rien. Et la derniere partie, ennuyeuse a mourir. Au point que j'en ai abandonne la lecture. C'est trop long, on sait pas ou on va, ni même si on a vraiment envie d'y aller. Donc, je deconseille les 2 dernieres parties mais le reste: miam!
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le 9 février 2014
Je n'ai pas été conquise par ce bouquin, trop long, un peu trop décousu, sans liens apparents entre les personnages, difficile à lire.
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