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C'est un essai brillant, érudit et discrètement provocateur que nous propose le philosophe Rémi Brague. Sa cible est le nihilisme contemporain qu'il identifie comme le problème majeur des sociétés occidentales et qui l'inquiète au point de craindre pour la survie de notre civilisation. Tout au long de ces pages son interlocuteur essentiel est Nietszche.
Le titre "Modérément moderne" fait ironiquement référence à la célèbre formule de Rimbaud : "Il faut être absolument moderne" pour en prendre le contre-pied. Pour Rémi Brague, qui est aussi spécialiste du Moyen-âge, l'apport de la modernité ne va pas de soi et justifie un regard critique. Il s'attache à nous montrer à travers maints exemples que la modernité s'est en fait construite sur l'acquis des siècles qui l'ont précédée et dans une certaine ingratitude vis à vis de ceux-ci. Le risque du parasite est de mourir avec la bête dont il se nourrit, or aujourd'hui notre civilisation est exténuée et le Christianisme qui a assuré son fondement et sa permanence depuis deux millénaires voit ses institutions moquées dans les médias et ses penseurs marginalisés.
La vaste culture de Rémi Brague lui permet d'aborder de nombreux sujets à partir de son éclairage propre de Chrétien mais avec, me semble t'il beaucoup d'honnêteté intellectuelle. J'ai été notamment sensible au débat qu'il mène entre d'une part l'idolâtrie ou la superstition, d'autre part l'athéisme. Ces deux déviations (aux yeux de l'auteur) ont existé de tous temps mais sont particulièrement présentes dans notre actualité, l'une étant la mère du fanatisme, l'autre du manque fondamental de confiance dans leur être de nos sociétés. Pour Rémi Brague le Judéo-Christianisme est indissociable du rôle accordé au logos, de l'émergence des ténèbres et donc d'une valorisation de la raison, certes inapte à connaître les origines et les fins dernières mais propice au développement de la vie, à la culture de nos jardins. Brague cite Léopardi : " La raison est une lumière. La nature veut être éclairée, non pas incendiée par elle".
Rémi Brague achève son texte par une longue méditation sur l'éducation et la transmission, sujets évidemment majeurs dans la perspective qui est la sienne. Distinguant soigneusement l'éducation de l'instruction il en vient à proposer, sans trop y croire, un programme éducatif ou la théologie (fondement de tout), les langues "mortes" et la pratique des beaux arts seraient les matières cardinales. Utopie? Certes, mais il s'agit d'une orientation, laquelle est aux antipodes des orientations actuelles qui privilégient l'apprentissage de techniques "utiles". Pour Rémi Brague qui se veut visionnaire, ce ne sont pas celles-ci qui assureront la survie de notre civilisation mais une autre attitude face à la vie.
Il s'agit donc d'un propos radical, à la mesure sans doute des impasses actuelles. Rémi Brague mérite d'être lu et médité.
66 commentaires| 30 personnes ont trouvé cela utile. Ce commentaire vous a-t-il été utile ?OuiNonSignaler un abus
Rémi Brague pose une question philosophique nouvelle et profonde : "Est-il bon que l'homme subsiste sur cette planète?". C'est à dire "Qu'est-ce que cela voudrait dire?", "En quoi serait-ce bon?", "Qu'est-ce que cela supposerait?" Cette question l'amène à poser avec une grande rigueur les concepts philosophiques permettant d'y répondre; la raison, l'athéisme, la modernité, la démocratie, la culture, etc...

C'est un monument d'érudition, un voyage au pays des mots qui nous ramène à leurs sources, une exploration du passé indispensable pour éclairer le présent, une revue méthodique et systématique de l'histoire des concepts étudiés. C'est un travail approfondi, qui ne se contente pas d'énoncer des positions mais se soucie de les évaluer pour les justifier. C'est enfin une réflexion large, qui étend l'investigation dans le temps (antique, médiéval, moderne) et dans les multiples compartiments de la philosophie occidentale (gréco-romaine, chrétienne, islamique). Un ensemble impressionnant.

Au final, c'est donc bien plus qu'une simple critique de la "modernite" aigüe dont nous souffrons, c'est réellement une observation lucide et intelligente des faiblesses ou des failles de notre système de pensée moderne (ou plutôt de son absence). Et c'est moins un diagnostic du "Comment en sommes-nous venus là?" qu'un constat sévère du "Pourquoi cela ne peut pas marcher?" avec en prime des pistes de thérapie. En cela c'est original et courageux intellectuellement. D'autant que l'auteur n'hésite pas à énoncer des jugements si besoin incorrects politiquement.

Ce qui m'empêche d'aller jusqu'aux 5 étoiles, c'est d'une part le fait que l'engagement fort de l'auteur dans sa conviction chrétienne amène fatalement un certain biais aux raisonnements. Les démonstrations sont brillantes, mais comportent souvent une certaine dose de postulat lié à la conviction sous-jacente. Mon propos ne vise pas à stigmatiser un manque d'objectivité, mais simplement à souligner le fait que la cohérence d'ensemble se paie forcément au prix du choix d'un angle de vue et de pensée particulier.

Par ailleurs, je respecte, et j'approuve, la démarche consistant à poser des questions sans tabous (même si l'auteur se demande lui-même "tout est-il bon à savoir?"). Mais je suis surpris et un peu déçu que cela le conduise à condamner par un jugement lapidaire d'une demi-page environ toute la question de la tolérance. Certes, la notion de tolérance est trop souvent assimilée à la renonciation à nos valeurs traditionnelles occidentales, mais les solutions à la situation complexe à laquelle nous sommes confrontés, que cela nous plaise ou non, ne pourront pas faire l'économie d'une réflexion sur ce point.

Accessoirement, le discours est parfois un peu abscons, la relecture est souvent nécessaire.

En conclusion cependant, qu'il n'y ait aucun doute; je pense que c'est un livre à lire absolument, de grande profondeur et de grande qualité.
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le 3 février 2015
C’est à un sage que nous avons affaire avec Rémi Brague. Érudit, humble, et d’une grande force dans le raisonnement. Son dernier ouvrage, « Modérément moderne », est une compilation de différents articles ou conférences de l’auteur. Plutôt : une re-composition, un arrangement. Et la densité de chacun des chapitres montre que nous avons plutôt affaire là à ce qui aurait pu constituer plusieurs ouvrages, qu’à un simple patchwork.

J’ai adoré ce livre. Rémi Brague, philosophe, est spécialiste de philosophie médiévale, et étudie l’histoire des idees sur le long terme, notamment en comparant christianisme, judaïsme et islam. Ses réflexions sont simples et profondes, et les interrogations qu’il soulève sont centrales, et ont trouvé de nombreuses résonances avec mes interrogations et mes réflexions. Je ne peux résister au plaisir de vous livrer pour finir un long extrait, qui clôture un chapitre magistral consacré à la distinction entre instruction et éducation. Moi, ça m’a secoué un peu la pulpe quand même !

"Au fond, la théologie serait dans mon école, la science fondamentale. Qu’on ne se scandalise pas : il n’y a là nulle revendication de souveraineté, aucun retour à la situation (légendaire) où les sciences auraient été les « servantes de la théologie ». Dire que la théologie est la science fondamentale, ce n’est que constater un postulat sur lequel repose toute éducation. Il ne s’agirait que d’avoir l’honnêteté de l’avouer, parce que l’éducation implique une confiance fondamentale en l’Être, une foi fondamentale en l’identité de l’Être et du Bien. C’est le cas pour deux raisons. La première concerne le *mouvement* même de l’éducation, qui est de transmettre quelque chose (un savoir, des compétences, des « valeurs ») aux générations suivantes. Ce qui suppose, déjà, qu’il en existe. Avant de transmettre quoi que ce soit, il faut commencer par transmettre la vie. De plus en plus, il dépend du choix libre, conscient, voire planifié, de la génération présente, d’appeler ou non à l’existence la génération qui la suivra. Et pourquoi le ferait-elle, si elle n’est pas convaincue, au moins de façon implicite, que l’existence est, en soi, en dernière instance, quoi qu’il puisse arriver, un bien ?

La seconde raison concerne le contenu de l’éducation. Car pourquoi serions-nous obligés d’admettre ce qui est vrai ? Parce que cela « marche », parce que cela nous permet d’agir ? Mais nous voici revenus à la simple instruction. Alors, pourquoi préfèrerais le vrai a une agréable illusion ? La vérité pourrait très bien être laide, haïssable, désespérante. […] L’amour de la vérité suppose que la vérité est aimable. Il suppose, pour emprunter un terme technique à la philosophie scolastique, que les « transcendentaux », le Vrai, le Bon et le Beau peuvent « s’échanger » (*convertuntur*) l’un en l’autre. Si ce n’est pas le cas, nous pouvons certes rester honnêtes ; notre dernière vertu sera alors l’honnêteté intellectuelle. Mais cette vertu peut-elle nous faire vivre ?

Pourquoi au juste devrions-nous aimer la vérité ? En dernière instance, il s’agit là d’un impératif d’ordre éthique. Nietzsche a eu raison de comprendre notre prétendu « amour de la vérité » comme étant la dernière trace d’une conviction de nature morale qui s’enracine dans Platon et dans le christianisme, ce christianisme que Nietzsche considérait comme étant lui-même un « platonisme pour le peuple ». Mais est-il si sûr que nous devions démasquer cette foi ? Ne conviendrait-il pas bien plutôt de *l’assumer* ?"
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le 20 août 2016
Avec ce titre "Modérément moderne", dès les toutes premières lignes de l'introduction, on comprend bien vite que Rémi Brague, maitrisant une formidable érudition se montre très circonspect au sujet d'une certaine modernité commune qui se glorifierait de ses carences.
Le mot "moderne" renvoi souvent d'abord, bien sûr, aux formidables progrès et avancées technologiques qu'aucune personne sensée se songerait à renier !
Maintenant, pour ce qui est du monde des idées les choses sont sans doute un peu plus complexes. C'est ce dont il s'agit dans ce livre.
En fait, cette modernité est-elle si moderne, à l'épreuve des promesses et des réalités ?
Elle voudrait sans doute le faire penser en faisant facilement table rase de beaucoup de notions du passé qui ont pourtant contribué à forger de façon parfois tâtonnante, difficile et laborieuse, avec bien sur des échecs mais dans un effort soutenu une société qui grandit l'homme.
A lire cet ouvrage on saisit à travers les notions de religion, de sécularisation, de culture, de démocratie, de progrès, … que bien des notions dont on s'est détourné devraient être revisitées pour notre plus grand profit.
On mesure, grâce à la profondeur et à l'immensité des domaines qu'étudie l'auteur l'importance de la tâche. L'erreur serait sans doute pourtant de s'en détourner.
Ainsi l'auteur fait-il notamment référence (p 268-269) à l'homme politique et philosophe irlandais Edmund Burke qui se montrait très critique quant à la radicalité de la révolution française qui provoquait une rupture totale et complète avec le passé. C'est ainsi qu'il prédit comme inévitable le chaos qui s'en suivit immédiatement …..
L'homme qui a été pétri de tout un passé peut-il s'en détourner de façon cynique et sans dommage ? C'est souvent probablement le fruit d'une méconnaissance.
Un ouvrage très dense qui nécessite de relire certains passages.
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le 21 mars 2014
Ce qui et remarquable avec un tel savant c'est qu'il est « toujours dans la plaque ». Il a une telle connaissance des langues et des auteurs que l'on ne risque jamais de passer à côté de quelque chose d'important.
Il sera retenu ici le mot « SÉCULIER » pour observer comment il parvient à « renverser la table ».
Première remarque : - L'usage du mot « séculier », par opposition à religieux est pris au sens de ce qui s'appelle aujourd'hui « sécularisme » est relativement nouveau.
Deuxième remarque : - Le philosophe anglais John Stuart Mill, dans son livre On Liberty (1859), plutôt que d'opposer « irréligieux » à « religieux », a choisi ce mot qui appartient lui-même au vocabulaitre chrétien ; voire même qui n'a de sens qu'à l'intérieur de celui-ci, où il désigne l'état de vie monastique, s'opposant en ce sens à l'état « régulier ».
Troisième remarque : - À cete date fatidique de 1859, celle de la publication de L'Origine des espèces de Darwin, les élites intellectuelles de l'Angleterre sont en train de basculer hors du christianisme. Mais il n'est pas encore de bon ton de se déclarer athée.
Il s'agit donc d'une précaution oratoire de Mill.
Première conclusion : - Depuis lors, le terme « séculier » est devenu un de ces mots qui expriment la (bonne) conscience de soi de la Modernité éclairée, satisfaite d'avoir laissé derrière elle tout ce pour quoi elle trouve divers noms, parmi lesquels le terme de « Moyen-Âge », qui suffit à déconsidérer tout ce qui en relève.
Première incidente : - Pourtant, le terme est d'origine chrétienne, et il s'enracine plus précisément dans le droit canonique où il désigne celui qui, au sein de l'Église, vit dans le « siècle », à la différence de celui qui est soumis à une règle monastique. Cette évolution sémantique n'est pas sans parallèle. Ainsi, l'adjectif « laïc » qui a pris le sens « extérieur à l'Église », désignait à l'origine un statut précis à l'intérieur de l'Église, celui de baptisé qui n'a pas de fonctions cléricales.
Deuxième incidente : - La considération de faits linguistiques de ce genre amène à se poser des questions quant à leur contenu. Ainsi, on peut se demander si la valorisation accordée au peuple, voire sa quasi-divinisation (vox populi, vox Dei), est tenable à long terme sans le fondement biblique de la dignité de chaque homme et si la thèse de Bergson sur l'origine évangélique de la démocratie ne serait pas tout simplement vraie.>
Emission de sa thèse: - Le véritable sujet des démocraties modernes est « le peuple tel qu'il est constitué par l'élection divine, qui donne à chaque personne d'avoir accès au VRAI et au BIEN. Car autrement comment répondre à l'objection aristocratique, qui demande pourquoi on devrait donner un même bulletin de vote au prix Nobel et à l'idiot du village ? Le vocabulaire de la langue grecque possède un mot pour désigner cette façon de concevoir le peuple, un mot choisi par les auteurs de la traduction grecque de la Bible, la Septante. Afin de rendre l'hébreu `am, et probablement pour éviter d'avoir recours à demos, aux connotations politiques trop manifestes, ses traducteurs ont utilisé le terme de la langue épique laos, qui était à leur époque plutôt démodé ou provincial. L'adjectif grec laikos (« appartenant au laos ») donna le latin laicus, encore vivant dans nos langues romanes et en français.
Conclusion : - En dernières analyse nos démocraties modernes seraient, dans l'idéal qui les anime plus ou moins secrètement, des laocraties. Dans la pratique, nos régimes concrets constituent des mixtes, à dose variable selon les cas, entre cette laocratie idéale et ethnocratie (construction effectuée par un Etat cristallisé autour d'une région ou d'une dynastie : Ile-de-France, Piémont, Prusse, Castille, parlant un dialecte imposé par l'école).
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le 2 novembre 2014
décidement les auteurs sont comme le bon vin. Je lis mr Brague depuis quelques années et comme philosophe essayiste il arrive à maturité. Ce dernier livre s'il pouvait être lu par nos pseudos élites leur ferait comprendre de l'utilité des humanités pour réfléchir, penser, être un homme tout simplement.
en tout cas un livre à lire pour être dans le monde "moderne"
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