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Il ne devait plus jamais prendre de « retraite ». Du moins jusqu'à la suivante (1966-1972), après le bouillonnant East Broadway Run Down paru chez Impulse! (1966). Mais celle dont on se souvient en général, c'est bien celle qui s'étend de 1959 à 1962, après sa tournée européenne avec Henry Grimes et Pete LaRoca. The Bridge, disque prodigieux dans le monde du jazz (une « borne » pour tout vous dire), marque donc son retour, après les années fastes chez Prestige, Blue Note et Contemporary... The Bridge sera publié sous son nouveau label, RCA Victor. Mais avant cet enregistrement, le Colosse a erré dans New-York durant trois années, d'un quartier à l'autre. Tel un loup solitaire, il s'est carrément mis en retrait, ne voulant déranger personne. Mais Sonny Rollins se remet surtout en question. Ses énormes succès, son influence grandissante, ne lui permettaient plus de gérer sa carrière comme il l'entendait... Difficilement en tout cas. Trois années d'interrogations métaphysiques et existentielles donc, trois années à vagabonder sur les ponts de la baie de New-York, comme le rappellent la légende et le titre de ce disque indispensable. Il est des retraites nécessaires... Faut dire qu'en 1959, le saxophoniste Ornette Coleman commençait à lui faire de l'ombre : le « free jazz » et la « new thing », voilà qui faisait vaciller notre « Colosse » qui, pour le coup, avait des pieds d'argile... Par ailleurs, un certain John Coltrane le faisait également douter... Celui-ci menait alors une double carrière. La première en solo (chez Prestige) augurait du meilleur, la seconde au sein du premier grand quintette de Miles (1955-1960). Trane y déployait ses ailes comme personne... On connait la suite (sa passionnante période chez Impulse !).

Quoi qu'il en soit, notre colosse revient avec ce disque, après trois années d'errance. Et c'est là, de toute évidence, une petite révolution, tant dans la forme qu'au niveau du discours musical. Dans la forme, et de mémoire de jazzeux, je crois bien que c'est la première fois que l'on voit une telle configuration : saxophone ténor/guitare/contrebasse/batterie. Pas de piano donc, mais la guitare comme support harmonique. Et quel support ! Surtout lorsqu'on sait que derrière le manche et la six cordes se trouve un musicien dont le talent a été maintes fois salué par la critique : Jim Hall en personne ! Pour la qualité et l'originalité de cette galette, disons que cela tient à plusieurs choses. D'abord, la musique est d'une fraîcheur inouïe. Ce que propose Rollins se situe sur un terrain plutôt avant-gardiste, moins bop que dans ses disques antérieurs, plus modal et parfois à la lisière du free (l’énigmatique « John S »). Un son très personnel en tout cas, identifiable dès les premières mesures (sonorités d'un saxophone ténor loin de tout affect, une certaine fermeté, une certaine virilité aussi). La qualité des interventions de Jim Hall sont aussi à ranger parmi les grandes réussites de ce bijou. Ce qu'il joue est à ce point savoureux. Jamais le guitariste ne se sent obligé d'en mettre plein la vue mais fait montre d'une véritable capacité à s'adapter au jeu rollinsien. Doté d'une technique et d'une culture guitaristique impressionnante, Jim se sert d'un sacré jeu tout en accords, tout en ruptures harmoniques et ponctuations savoureuses. Et quand il improvise, je vous prie de croire qu’il a dit l’essentiel.

Quant à Rollins, il crée des atmosphères qui mettent admirablement en valeur sa propre personnalité. Se mettant quasiment à nu, jouant avec une sincérité bouleversante, c'est un plaisir que de l'entendre prendre autant de risques. L'on sent bien quelques passages douloureux, comme sur le titre éponyme. Sa remise en question et surtout cette libération par la musique, ont toujours à quelques degrés que ce soit porté ses fruits (comme en témoigne de façon magistrale le bouillonnant « Without A Song »). Mieux, on assiste là à une vraie résurrection. Rappelons enfin que ce quartette allait influencer pas mal d'artistes dans les années 90 et 2000. Que l'on songe au quartette de Joe Henderson avec John Scofield, Dave Holland et Al Foster ou plus tard, celui de Scolohofo (avec Scofield, Lovano, Holland et Foster...). Ainsi, quand nos quatre hommes rentrent dans le studio de RCA Victor en janvier 1962, ils ne se doutent pas une seconde que la session deviendra légendaire. Jim Hall règle les cordes de sa guitare, H.T. Swanders puis Ben Riley s'installent patiemment derrière les fûts. Les bandes peuvent tourner. Pas de répétitions, et encore moins de faux départs (sic)... Seulement voilà, la séance était prévue depuis quelques jours, les hommes se connaissent bien, et c'est à George Avakian que l'on doit l'initiative de cette session. C'est bien lui qui a convaincu le saxophoniste d'enregistrer aux côtés de Jim Hall. Il sait alors mettre en confiance les musiciens. La séance tiendra du miracle. Et bien entendu, le colosse sera libre de choisir son répertoire : il jouera les morceaux qu'il voudra.

Faut seulement que le minutage soit respecté pour le format vinyl, autrement dit, pas plus de 45 minutes. Six titres sont choisis, dont deux standards (l'admirable « God Bless the Child », c’est une version d’anthologie que l’on tient là, et puis « Without a Song » aux contours abrasifs). Le reste est composé de main de maître par Rollins. Le contrebassiste sera Bob Cranshaw que Rollins connaît très bien aussi, mais dont ce sera ici le premier enregistrement auprès du Maître (à l’heure qu’il est, Cranshaw joue encore auprès du Colosse...). La ballade « Where Are You » est l'une des plus belles ballades qui m'ait été donné d'écouter. La perfection absolue, presque un évanouissement, un chuchotement, un souffle, une braise... La nonchalance de Rollins portée à son zénith, le ténor dans toute sa noblesse... Enfin, arrive « John S. », un thème explosif. La verve et le feeling des musiciens sont hallucinants. Sur un tempo endiablé (dire que la rythmique est sublime de bout en bout est un pléonasme), Rollins y va de doubles en triples croches, ses improvisations alternant riffs en staccato et ostinato font merveille. Quand déboule « The Bridge » (premier thème de la face B), le défi est immense: et le résultat, musicalement, est sublime. Après une intro tout en syncope, et une thématique audacieuse, Ben Riley propulse le groupe de façon magistrale. Six minutes de bonheur absolu. « God Bless The Child » débute sur un son magnifique de contrebasse, le thème n'a plus de secret pour Rollins. Enfin le dernier thème, « You do something to me », est une petite merveille. Harmoniquement parfait, mélodiquement judicieux, le thème se dévoile tel un conte des mille et une nuits. Bref, au bout de quarante minutes, une seule envie, un seul désir : se repasser The Bridge qui, sans conteste, s’incarne en un chef-d’œuvre musical. Et une borne dans le jazz contemporain.

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PS. Attention pour la précédente édition: il s'agit d'une édition économique avec pochette assez mince (cd sleeve), pas de boîtier, donc... On peut retrouver le disque dans d'autres éditions (en format digipack, comme ici, ou encore dans son boîtier, ).
11 commentaire| 8 personnes ont trouvé cela utile. Ce commentaire vous a-t-il été utile ?OuiNonSignaler un abus
Quand j'ai écouté "Paraphernalia" de Miles Davis, j'ai compris que quelque chose de NEUF s'affichait là...Miles venait d'un coup ouvrir une nouvelle voie à cette musique qui le hantait...Là c'est la même chose...Sonny Rollins affiche tranquille la sérénité du Découvreur...ça court, ça saute, ça syncope et soudainement boum ! l'impro part dans une course ahurissante faite de ruptures, de brisures le tout à une vitesse supersonique...Rien à dire de plus...Hats off !
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