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22 internautes sur 23 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Le premier heldentenor du XXI° siècle !, 5 mars 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Wagner - Jonas Kaufmann (CD)
Jonas Kaufmann, "Wagner", Orch. der Deutschen Oper Berlin, Donald Runnicles, sept. 2012, 1 CD Decca 2013, notice et textes en anglais, allemand et français.

Un petit reproche, avant de me mêler au concert de louanges qui entourent la parution de ce CD, à propos de la disposition des extraits:
1/ Siegmund : "Ein Schwert verhiess mir der Water" ("Die Walküre", acte I)
2/ Siegfried : "Das der mein Vater nicht ist" ("Siefgfried" acte II)
3/ Rienzi : "Allmäch'ger Vater, blick herab !" ("Rienzi", acte V)
4/ Tannhaüser : "Hör an, Wolfram! Hör an!" (Tannhäuser, acte III)
5/ Walther : "Am stillen Herd" (Die Meistersinger von Nürnberg, acte I)
6/ Lohengrin : "In fernem Land" (Lohengrin, acte III)
7/ Wesendonck-lieder

Pourquoi ne pas avoir choisi l'ordre chronologique des oeuvres, qui nous aurait fait passer de Rienzi, à Tannhäuser, puis à Lohengrin, Siegmund, Siegfried, Walther, pour finir par les Wesendonck-lieder qui, comme chacun sait, ont servi d'études préparatoires à Tristan, cela d'une manière aussi logique que conforme à l'évolution stylistique du compositeur? Car entendre la prière de Rienzi après les "Murmures de la forêt", et Walther avant Lohengrin, étonne l'oreille, désagréablement à mon goût, sans que j'y voie un avantage particulier pour le programme lui-même. Le producteur a-t-il voulu que le CD commence à tout prix par le rôle de Siegmund, parce qu'il est déjà le rôle emblématique de Kaufmann? Peut-être... En tout cas, le chanteur nous prouve encore une fois qu'il fait corps, comme peu avant lui, avec le plus romantique des héros wagnériens, pétri de désespoir et de passion, demi-dieu le plus humain qui soit, incompris dans sa soif de justice, rejeté dans son besoin d'amour, et sacrifié sur l'autel des errements divins pour un instant de ferveur, un instant d'espoir... Un Siegmund qui, vocalement, se place plutôt entre Lauritz Melchior et James King qu'entre Max Lorenz et Jon Vickers - Kaufmann ayant pris exemple sur Melchior pour allonger extrêmement les deux "Wälse" de la prière de Siegmund, liberté que les wagnériens apprécieront diversement.

Son Siegfried est idéal, pour ne pas dire idyllique, c'est un des grands moments, trop court, de ce CD; parlando délicat, léger, ému, d'une incomparable clarté, alliant puissance et lyrisme, jeunesse et vaillance... Qu'on est loin de ces Siegfried aigres et nasillards, aux aigus étriqués, dont on a dû se satisfaire pendant trente ans !
Le timbre de Kaufmann, ses belles ombres cuivrées, son ampleur, sa souplesse font également merveille en Walther : on ne se tient plus d'impatience de l'entendre dans ce rôle, en entier ! Pour Tannhäuser, quel déchirant "voyage à Rome" ! On ne peut le comparer qu'à la version (beaucoup plus histrionesque, diront les puristes, mais qui vous arrache les tripes) de Max Lorenz sous la direction de Knappertsbusch en 1942.

Si Kaufmann innove avec l'intégrale du "Récit du Graal" de "Lohengrin", il n'est pas le premier : Franz Völker l'avait enregistré en 1936, et deux intégrales de "Lohengrin" l'avaient déjà donnée : celle de Leinsdorf en 1966, avec Sándor Kónya (RCA), et celle de Barenboïm, en 1998, avec Peter Seiffert (Teldec). Et il faut préciser que la version abrégée du récit donnée habituellement n'est pas une coupure, mais bien une modification voulue par Wagner lui-même et notifiée par écrit à Franz Liszt quelques jours avant la création de l'opéra à Weimar, modification sur laquelle le compositeur n'est jamais revenu et qui donc doit être considérée comme définitive. Il ne faudrait pas que la version intégrale devienne coutumière dans un souci mal compris d'authenticité; l'authenticité est dans la forme voulue par le compositeur.

Le cycle complet des Wesendonck-lieder est évidemment la grande et belle surprise de ce CD, même si Kaufmann n'est pas, là non plus, le premier ténor à s'y essayer : il y a eu ce touche-à-tout de Richard Tauber, Lauritz Melchior, Franco Corelli (avec "Der Engel" en français !), et Placido Domingo, et René Kollo, et un baryton, Konrad Jarnot, en 2007, dans la version originale avec accompagnement de piano. Mais, et après plusieurs écoutes afin que la surprise soit passée et l'avoir entendu en toute sérénité et objectivité, ce cycle se place dignement aux côtés de ceux de Kirsten Flagstad, Jessye Norman et Christa Ludwig.

Deux écueils menacent les chanteurs dotés de moyens aussi somptueux que ceux de Jonas Kaufmann, la paresse et le maniérisme. Pour la paresse, rien à craindre, la conscience professionnelle de l'artiste est indiscutable, mais le manièrisme le tente, on l'a vu dans ses deux "Lohengrin" scéniques: on souhaiterait quelquefois plus de franchise, plus d'allant, que le mot et son sens soient moins appuyé.
Pour ce qui est de la direction d'orchestre, Donald Runnicles (né en 1959) est un chef qui a fait ses preuves: dix-sept ans à la tête de l'orchestre de l'Opéra de San Francisco, premier chef du BBC Scottisch Symphony Orchestra, il dirige l'orchester der Deutschen Oper Berlin depuis 2009. On ne me fera pas croire que Kaufmann et lui n'ont pas discuté et ne se sont pas mis d'accord sur l'interprétation à donner de ces extraits. Et si l'on peut, en effet, trouver l'orchestre un peu pâle à de certains moments, comme en retrait, manquant de chair, sans qu'il rate pour autant les moments essentiels, il faut bien penser que la responsabilité en incombe autant au chef qu'au soliste, celui-ci affirmant dans l'interview figurant dans la notice la pleine satisfaction qu'il a eu à travailler avec cet orchestre.

Vétilles que tout cela à côté des qualités de ce disque qui représente une idéale première approche de l'oeuvre de Richard Wagner, pour ceux qui ne la connaitraient pas ou qui y seraient réfractaires, et une délectation pour ceux qui la vénèrent, la voix de Jonas Kaufmann, "premier heldentenor du XXI° siècle", titre qu'il détiendra longtemps, la servant avec autant de ferveur que de délicatesse, de foi que d'intelligence.
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Message initial: 5 mars 13 16:21:31 GMT+01:00
Dernière modification par l'auteur le 5 mars 13 16:22:43 GMT+01:00
Carmen dit:
Bravo Ami !
Quel plaisir de lire le wagnérien passionné et érudit que tu es (non, je ne dis pas "wagnérolâtre" !) sur ce disque irradié par les multiples dons de Jonas Kaufmann (j'ai lu une critique digne de l'encensoir dans le dernier numéro de Classica) !
Jonas ayant le pouvoir magique de me faire aller là où je ne suis pas chez moi et de me conduire à m'en féliciter, je vais me procurer ce disque...
Amitiés.
Carmen

En réponse à un message antérieur du 5 mars 13 16:44:30 GMT+01:00
C'est tout le mal que je te souhaite, chère Carmen !
Bien amicalement, et merci,
Roger Dominique

En réponse à un message antérieur du 6 mars 13 01:02:41 GMT+01:00
Savinien dit:
Bonjour mon cher Roger,
Comme souvent, j'adhère pleinement avec ton commentaire wagnérien, et je suis même content d'y retrouver quelques impressions qu'il me semblait curieux de ne pas lire jusqu'ici. Notamment en ce qui concerne ces tentations de maniérisme qu'il faudra éviter dans les années à venir. Car on reste admiratif (à juste titre) devant sa maîtrise technique, et la recherche permanente d'intentions, mais il ne faudrait pas que ces outils remarquables nuisent in fine au chant naturel. Pécadilles pour l'heure, bien sûr, devant tant de beauté vocale, mais tout de même, cela méritait d'être mentionné.
Comme tu le dis aussi, la version "longue" du Récit du Graal n'est pas un vraie première; à la première écoute j'étais d'ailleurs un peu étonné que Kaufman (dans le livret) cite Völker (un disque qui orne tes étagères, j'en suis sûr ;) mais ne fait pas référence à l'autre référence du genre (Konya en studio). Quant à son Siegfried, il est admirable effectivement, même s'il est sans doute trop tôt pour le rôle entier.
En ce qui concerne Runnicles (qui en outre a déjà derrière lui une belle carrière wagnérienne à la scène), je ne comprends pas bien les critiques que je lis ici et là à son encontre. Je trouve justement que son travail est souvent remarquable, avec un orchestre aux sonorités superbes (y compris dans les couleurs des Wesendonck !). Par contre, en ce qui concerne cet album, ceux qui sont à blâmer à mon sens ce sont les ingénieurs du son, qui placent systématiquement la voix en avant, ce qui déssert considérablement le rôle de l'orchestre. Il suffit d'écouter les quelques passages où l'orchestre joue seul, et de prendre attention au moment où commence la voix : même lorsqu'il murmure, on n'entend pour ainsi dire que le ténor ! Certes, on l'entend superbement, mais ce déséquilibre sonore ferait presque paraître la voix trop belle pour y croire...
Ceci dit, j'ai entendu il y a quelques jours son Parsifal au Metropolitan; voilà encore une prestation et un rôle qui ne risque pas de nous guérir de si tôt d'une certaine Kaufmann-mania ! :)
Au plaisir de te lire prochainement,
Bien amicalement,
Savinien.

En réponse à un message antérieur du 6 mars 13 11:37:29 GMT+01:00
Dernière modification par l'auteur le 7 mars 13 14:40:19 GMT+01:00
Bonjour et merci, mon cher Savinien,
L'approbation d'une "pointure" comme toi m'est précieuse et flatteuse...
Je n'avais pas pensé à la troisième roue du tricycle, l'ingénieur du son, mais là aussi tu ne me diras pas que ces décisions ne se prennent pas de commun accord entre le chanteur, le chef et l'ingénieur. Quoi qu'il en soit je vais réécouter le disque dans cette optique et je ne doute pas de te donner raison.
Tout le monde parle beaucoup de ce Parsifal du Met que je n'ai pas vu, hélas, mais qui fera sûrement un DVD incontournable très bientôt.
Merci pour ton message, à bientôt,
Amicalement,
Roger

En réponse à un message antérieur du 6 mars 13 20:08:27 GMT+01:00
Savinien dit:
Cher Roger,
Je ne vois pas bien ce que la taille de mes pieds vient faire là dedans, mais je te remercie de toute façon pour tes messages amicaux ;) En ce qui concerne ce futur sans doute très prisé Parsifal, je peux déjà te dire qu'il est également marqué par des tempis généralement très larges... Or, évidemment, qui dit lenteur dit aussi accroîssement parfois considérable dans la difficulté de soutenir les tensions (et cela même si Parsifal est sans doute l'opéra qui se prête le mieux au jeu l'étirement). Je n'en dis pas plus, je suis sûr que tu feras l'analyse de ce Wagner là plus tard, avec toute la science et la passion qui sont tiennes, et certainement bien mieux que moi.
Avec mes amitiés,
Savinien.

En réponse à un message antérieur du 6 mars 13 20:26:55 GMT+01:00
Dernière modification par l'auteur le 7 mars 13 14:41:11 GMT+01:00
Cher Savinien aux grands pieds (attention, le nom va te rester comme à Berthe, mais celle-là curieusement c'était au singulier!,
;-)
Je ne suis pas partisan d'étirer Wagner, si je peux me permettre l'expression (et lui non plus d'après ce que l'on sait du timing des créations !) d'autant que cela met généralement les chanteurs en péril (voir un certain Ring de Knappertsbusch en 56 à Bayreuth !), mais il se peut qu'avec l'image cela passe. Nous verrons.
Merci de te fier à ma passion, pour ma science, tu t'avances beaucoup...
Amitiés,
Roger

Publié le 7 mars 13 11:11:05 GMT+01:00
Jean PP dit:
Juste un mot, Roger Dominique, pour vous dire comme j'ai apprécié votre commentaire sur ce disque
qui "embolise" ma platine depuis deux semaines. Une merveille d'érudition et de clarté qui m'ouvre les oreilles !
Bravo..et merci (même si mon vu ne semble pas passer..)
Amitiés
Jean Pierre

En réponse à un message antérieur du 7 mars 13 12:48:10 GMT+01:00
Merci à vous, cher Jean Pierre... et qu'importe le VU !
Amicalement,
RD
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